
Société : Qu’aurait dit Amadou Balaké des anniversaires de papis et mamies ?Un anniversaire est à la fois un souvenir, une commémoration et une célébration d’un événement survenu dans le passé. La fête peut avoir lieu le jour même, selon le calendrier, ou être organisée à une autre date. Même si certains artistes talentueux, à travers leurs chansons, ont pu laisser penser que leurs peuples étaient à l’origine de cette coutume, il s’agit d’une pratique si ancienne, évoquée jusque dans la Bible, qu’elle ne saurait être revendiquée par un peuple en particulier. Dans le fait anniversaire, est-ce le souvenir de l’événement qui compte le plus ou la possibilité de le situer précisément dans le temps ? Aussi vrai que tous les peuples savent compter et décompter les années et les saisons qui passent, qu’ils suivent celles vécues par leurs enfants comme les leurs, se souvenir d’un fait ne signifie pas nécessairement le célébrer. Amadou Balaké s’était intéressé à la question en s’interrogeant sur la célébration de l’anniversaire d’une Africaine dans l’une de ses chansons, à laquelle nous reviendrons. En 2026, les Africains sont de plus en plus nombreux à célébrer leurs anniversaires. La tendance actuelle consiste également à se souvenir de la date de naissance des plus anciens, qui ne sont pas toujours enthousiastes à l’idée de mesurer le temps qui passe. Certains de ces anniversaires donnent lieu à de grands rassemblements familiaux, dans la joie et la fête, pour célébrer la vie de femmes et d’hommes qui ne sont pourtant plus très loin du grand voyage. Que recouvre donc cette mode de fêter les papis et les mamies et de les couvrir de cadeaux au soir de leur vie ? Amadou Balaké aurait-il refusé de chanter pour que ces anciens dansent la salsa ? Amadou Balaké n’est plus de ce monde depuis le 27 août 2014. Mais les grands artistes ne meurent jamais. Leurs chansons continuent de nous revenir en tête et l’on ressasse, avec la douceur de leur musique, ce qu’ils ont voulu nous dire. Amadou Traoré, de son vrai nom, est né à Ouahigouya le 8 mars 1944, à une époque où la ville était rattachée au Soudan français. La colonie de Haute-Volta sera reconstituée trois ans après sa naissance. À l’âge de 8 ans, il arrive à Ouagadougou avec sa mère, devenue veuve, et commence à s’intéresser à la musique. Le jeune homme rejoindra ensuite son frère à Mopti, au Mali, comme apprenti-chauffeur. Il reviendra plus tard à Ouagadougou, où il deviendra chauffeur de taxi en 1961, alors qu’il avait moins de 20 ans, selon sa biographie publiée sur Wikipédia. Joachim Vokouma, dans un article publié sur Lefaso.net, permet toutefois de mieux connaître le grand artiste, notamment les raisons pour lesquelles il a peu chanté en mooré et l’origine de son nom Traoré, son père étant Gourmantché. À retrouver ici. Ce qui nous amène aujourd’hui à parler de lui, c’est l’une de ses chansons, Kanan N Djanfan, sortie en 1979. Cette belle chanson raconte les aventures de Balaké avec sa dulcinée, qui fréquente un directeur général des années 1970 à Ouagadougou. Le pauvre artiste possède une voiture qui ne tient pas la route et n’est guère apprécié par la mère de sa bien-aimée. Pour elle, les musiciens ne sont pas sérieux. Balaké se voit donc interdit de participer à l’anniversaire de la jeune femme, pourtant assez partageuse. Le directeur général, lui, ne l’est pas du tout. Il est même très jaloux et débourse 200 000 FCFA pour cet anniversaire. De dépit et sans doute avec une pointe de jalousie, Balaké s’exclame et s’étonne de voir célébrer l’anniversaire d’un enfant noir, d’un enfant nourri au soumbala et au piment, etc. Pour ceux qui n’ont pas peur des morceaux de cette époque, qui n’étaient pas formatés, Kanan N Djanfan dure 15 minutes. Ils peuvent l’écouter ici. Ils ne le regretteront pas. Balaké semble insinuer qu’il ne serait pas authentique pour une vraie Africaine de célébrer son anniversaire. Dans les années 1970-1980, cette remarque pouvait paraître légitime, tant la pratique était peu fréquente dans la société voltaïque d’alors. Mais de nos jours, célébrer un anniversaire semble être devenu très courant, au point que l’on peut entendre des enfants, y compris dans des quartiers populaires, voire défavorisés, chanter « Joyeux anniversaire ». Cela montre qu’ils ont probablement participé à des anniversaires et y ont chanté, puis reproduisent la chanson sans que cela corresponde nécessairement à une véritable fête. Et, heureux de l’instant présent, ils chantent la vie. Ce qui est tout de même préférable au fait d’être des enfants-soldats, contraints de donner la mort sans même jouer au cowboy. On ne peut d’ailleurs pas dire à celui que l’on vient de descendre de « faire le mort », puisqu’il a quitté le monde pour de vrai. Aujourd’hui, à Ouagadougou, on célèbre les anniversaires des enfants, des jeunes filles comme la copine de Balaké, mais aussi ceux des papis et des mamies. Les repas sont variés et peuvent même comprendre du riz au soumbala pimenté. Sauf votre respect, Monsieur l’artiste, on n’en est pas moins burkinabè. Anniversaire versus funérailles La société change, et les changements s’opèrent souvent à bas bruit avant de devenir perceptibles et visibles de tous. Le métier de journaliste consiste aussi à attirer l’attention sur ce qui n’est pas encore très visible. Pour mieux comprendre une société, il faut être attentif à ce qui s’y passe de manière souterraine, avant que la vague ne submerge tout et ne déferle dans la rue. L’un de ces phénomènes est la tendance actuelle à célébrer les anniversaires des personnes âgées. Très souvent, l’heureux élu du jour est entouré de ses enfants et petits-enfants, qui se tiennent autour de lui comme une couronne venant témoigner de son passage sur terre. C’est un choix qui pourrait avoir une portée pour l’avenir. C’est celui de célébrer la présence plutôt que l’absence. De faire la fête avec celui ou celle que l’on honore, plutôt que de la faire sans lui. Sur les réseaux sociaux, certaines publications véhiculent d’ailleurs des maximes du genre : « Aimons-nous vivants, célébrons-nous maintenant, pas morts », etc. Cette opposition entre anniversaire et funérailles est très significative. Elle traduit un refus de certains comportements de notre société, où il arrive que les personnes âgées soient délaissées de leur vivant avant que, à leur mort, leurs proches se réunissent pour les célébrer et festoyer en leur nom. Certains neveux qui n’ont rien fait pour leur oncle de son vivant se démènent ensuite pour accomplir leur devoir de parent : enterrer leur oncle et participer à ses funérailles. Les fêtes d’anniversaire des papis et des mamies ne constituent pas encore un fait social, au sens où cette pratique s’imposerait aux individus indépendamment de leur volonté. Elles restent une tendance, qui trouve toutefois un écho dans le fait que l’Église catholique a décidé de mettre fin aux célébrations groupées des funérailles chrétiennes. Sana Guy Vos réactions (1) |