
Prise en charge psychologique des déplacés internes : Gogo, théâtre d’une guérison collectiveDans la commune de Gogo, située à une vingtaine de kilomètres de Manga, dans la région du Nazinon, des femmes déplacées internes redécouvrent un peu de paix intérieure. Non pas dans un centre de santé, mais sur scène. Grâce au projet « Théâtre de l’apaisement », en mooré « Pelen-Sik-Kuusem ». Cinq mois après la mise en œuvre de ce projet par l’Institut de recherche théâtrale du Burkina (IRTB), des bénéficiaires continuent de tracer les sillons de leur résilience. Avec dignité. Reportage. Mardi 28 octobre. Il est 9h du matin. Salimata Ouédraogo, teint ébène, un voile soigneusement noué sur la tête, marche aux côtés de Fatimata Sawadogo, sa voisine, sa complice de tous les jours. Cinq ans plus tôt, ces deux femmes originaires de Barsalogho n’auraient jamais imaginé devoir quitter leurs terres, à plus de 200 kilomètres de là. L’insécurité les a contraintes à abandonner maisons, voisins, champs, bêtes et souvenirs pour se réfugier d’abord dans la ville de Kaya en 2020, avant de s’établir à Nagrigré, un village de 5000 âmes, dans la commune de Gogo. Elles y ont trouvé un lieu sûr pour panser leurs blessures et se reconstruire. Gogo n’est pas une terre d’accueil ordinaire, selon Stéphane Sondé, chef du service action sociale. A l’en croire la commune de Gogo est depuis longtemps une destination prisée pour les personnes déplacées internes (PDI). Depuis plusieurs décennies, des familles venues des régions des Koulsé (ex-centre-nord) et du Liptako (ex-Sahel) y avaient posé leurs valises. Un modèle de cohésion sociale Si Salimata et Fatimata s’y sentent épanouies, c’est aussi parce que Gogo est considérée comme un modèle de cohésion sociale entre les populations autochtones et les nouveaux arrivants. « Ici, il n’y a pas de camps pour personnes déplacées internes. Elles sont accueillies dans des familles au sein des villages, après avoir été recensées par le service de l’action sociale de la commune », note Stéphane Sondé. Cette chaîne de solidarité est saluée par le président de la délégation spéciale, Issa Tiendrébéogo, qui y voit un levier pour apaiser les traumatismes. « Les PDI qui se trouvent ici n’ont pas choisi cette situation difficile. Il était important de créer un climat propice à la cohésion sociale entre elles et la population hôte », souligne-t-il.
Mais un environnement bienveillant ne suffit plus as toujours à cicatriser les blessures intérieures. Salimata Ouédraogo et Fatimata Sawadogo confient avoir longtemps vécu dans la peur, hantées par le souvenir douloureux de leur départ précipité de Barsalogho. « Quand on fuit et qu’on entend le crépitement des armes, l’on a des palpitations. La nuit, il devient difficile de trouver le sommeil quand on pense à la famille que l’on a laissée derrière soi. La journée, on divague et quand tombe la nuit, on se couche en comptant les chevrons du toit », raconte Salimata Ouédraogo.
Salimata Ouédraogo, bénéficiaire d’une fomation en perlage a vanté les vertus du théâtre de l’apaisement
Le théâtre face aux traumatismes Comment ont-elles réussi à surmonter ces traumatismes et à retrouver goût à la vie ? Pour elles, comme pour beaucoup d’autres, l’espoir est venu d’un projet porté par l’IRTB de juillet 2024 à mai 2025. Intitulé « Théâtre de l’apaisement », le concept a déjà fait ses preuves dans plusieurs villes comme Réo, Fada N’Gourma et Ouahigouya. « Le théâtre est souvent considéré comme thérapeutique. C’est vrai, car regarder une pièce fait effectivement du bien. Cependant, le théâtre de l’apaisement va plus loin en apportant une dimension scientifique afin d’aider le spectateur à améliorer sa santé mentale. C’est un travail collaboratif entre artistes et psychologues visant une approche efficace », explique Paul Zoungrana, directeur de l’IRTB. Cette forme théâtrale offre non seulement des scènes jouées mais aussi des moments où le spectateur peut s’exprimer sur sa souffrance personnelle vécue. « Cela permet au groupe d’être un soutien mutuel tout en proposant des exercices adaptés aux souffrances individuelles afin d’apaiser leur stress », ajoute le directeur de l’IRTB. Sélection des bénéficiaires Contacté par l’équipe du projet pour le ciblage des femmes, le service de l’action sociale de la mairie a procédé par répartition équitable entre les différents villages de la commune, en retenant prioritairement les personnes les plus fragiles, celles qui venaient d’arriver et n’avaient pas encore reçu d’assistance. « Celles qui ont été traumatisées et celles qui étaient prêtes à participer au projet jusqu’à la fin ont été sélectionnées. Il y en a qui ne sont pas à leur premier déplacement. Quand elles arrivent à un endroit et ne trouvent pas leur compte, elles continuent vers d’autres localités. Donc, il a fallu faire cette précision avant la sélection », a souligné Stéphane Sondé. Pour l’IRTB, il était important que les participantes adhèrent au projet de leur plein gré. « Nous les avons rencontrées pour leur expliquer qu’il ne s’agissait pas d’une distribution de vivres ou d’argent, mais d’un accompagnement par l’art-thérapie. Elles ont compris l’objectif et se sont engagées. Ce sont elles-mêmes qui ont choisi les horaires, les samedis matin de 8h à 11h ou midi, pour que cela n’empêche pas leurs activités quotidiennes. » Au total, 90 femmes issues de 9 villages ont finalement bénéficié du projet, soit trois fois l’effectif initial prévu. « C’était difficile d’aller au-delà, mais avec déjà les 90 dames, on savait qu’on pouvait toucher des milliers de personnes par la suite », indique Paul Zoungrana.
Selon l’IRTB, ce théâtre se distingue du divertissement traditionnel, car il invite les spectateurs à participer
À travers les ateliers organisés autour du spectacle Waa-Manegba, les formateurs se sont donné pour mission de permettre aux femmes d’évacuer, tout en évitant de prendre trop sur eux-mêmes pour ne pas être traumatisés à leur tour. « Nous entendons aussi des choses dures que nous ne pouvons pas supporter. Il faut avoir le recul thérapeutique, comme disent les psychologues, pour ne pas tomber dans le syndrome vicariant et être soi-même malade », a laissé entendre Paul Zoungrana. Le spectateur participe à sa guérison Le spectacle "Waa-manegba" a une structure de base, ouverte aux imprévus, selon l’IRTB. « Nous proposons des exercices et des jeux. L’improvisation est essentielle. Nous laissons la parole aux spectateurs. Nous ne savons pas ce qu’ils vont dire, ni combien de temps. Nous ne les interrompons jamais. Le dispositif peut durer de deux à quatre heures. Le spectateur n’est pas passif ; il participe à sa guérison. Il s’implique progressivement dans le spectacle. Il participe à des exercices pour se libérer. Il réagit aussi aux scènes qu’il voit. » Les formateurs, eux, doivent composer avec leurs propres limites en gardant une certaine distance avec témoignages. « Nous entendons aussi des choses dures que nous ne pouvons pas supporter. Il faut avoir le recul thérapeutique, comme disent les psychologues, pour ne pas tomber dans le syndrome vicariant et être soi-même malade », confie Paul Zoungrana. Salimata Ouédraogo et Fatimata Sawadogo témoignent que le théâtre de l’apaisement a eu des bienfaits sur leur santé mentale et leur guérison intérieure. « Nous avions peur et grâce au théâtre nous avons été apaisées. Notre vie est bien meilleure, car les traumatismes sont souvent sources de maladies. Cela nous a permis de lutter contre la stigmatisation ethnique qui nourrit l’extrémisme. Ce que le théâtre nous a apporté est bien meilleur que ce qu’on aurait eu en termes d’argent. À quoi cela servirait-il d’avoir de l’argent lorsqu’on a la peur au ventre ? », s’interroge Salimata Ouédraogo. Une épine en moins Pour le chef de service de l’action sociale de la mairie de Gogo, le théâtre de l’apaisement a ôté une épine du pied des autorités. « Ces femmes déplacées internes ont à présent le sourire. Grâce à cette prise en charge psychosociale, elles ont retrouvé leurs esprits. Elles ont appris à ne plus stigmatiser une certaine ethnie. Le vivre ensemble a été renforcé et il y a un climat de paix entre elles et les populations autochtones. »
Le chef de service action sociale de la commune de Gogo, Stéphane Sondé, s’est dit satisfait de la bonne colaboration avec l’IRTB
Pour une autonomisation économique des PDI À Gogo, le projet ne s’est pas arrêté à la scène. Contrairement aux autres localités où le concept avait été testé, la commune a servi de rampe au lancement d’autres formations en activités génératrices de revenus, notamment en fabrication d’accessoires de mode en perles et en saponification. Salimata Ouédraogo, elle, a opté pour le perlage, une activité qui lui permet aujourd’hui de subvenir à ses besoins. « Je confectionne des bracelets, des colliers, des sacs, des boucles d’oreilles avec des perles », a déclaré la jeune dame qui confie gagner au moins 5 000 francs CFA par mois, ce qui lui permettrait d’acheter le nécessaire et d’honorer les frais de scolarité de ses enfants. La formatrice en perlage, Maya Pauline Dimzouré, par ailleurs professeur des lycées et collèges, s’est dit satisfaite du niveau des apprenantes qui ont reçu des kits d’installation composés de perles, de fils et de petits accessoires tels que les fermoirs, des crochets de boucles, les pinces, les ciseaux, etc. « Après la formation, ils nous ont rappelés pour voir si nos activités se portaient bien et ils nous ont prodigué des conseils », se souvient Salimata Ouédraogo. Apaiser 50 000 PDI, le prochain défi Aujourd’hui, Pengdwendé Paul Zoungrana lance un appel aux autorités afin qu’elles s’approprient le concept du théâtre de l’apaisement. « Ce type de théâtre peut être important pour les forces de défense et de sécurité. Et tout ça peut se faire avec beaucoup de confidentialité, on peut même former des artistes militaires pour qu’ils le fassent à l’interne. L’outil est puissant et appartient au Burkina. » À l’après Gogo, l’IRTB y pense déjà. Et son directeur caresse déjà l’ambition d’une grande campagne nationale de soins par le théâtre, dans plusieurs régions du Burkina, pour apaiser 50 000 personnes déplacées internes. « Cela prendra du temps mais ça sera une grande campagne avec des centaines d’artistes et aussi des centaines de personnes, des professionnels de la santé mentale et aussi des psychologues. C’est possible d’aller habiter ces lieux-là, ces camps de personnes déplacées internes, de vivre des choses avec eux, leur apporter des outils qui vont les guérir et leur permettre de se recréer et de se redonner des possibilités de vivre dignement », projette le directeur de l’IRTB. En attendant, les fondements du théâtre de l’apaisement sont aujourd’hui consigné dans un livre intitulé Pelen-Sik-Kuusem, dédicacé le 28 juin 2025 à Ouagadougou. « C’est une contribution du Burkina au théâtre mondial. Un théâtre enraciné dans nos réalités, nos langues, nos douleurs, mais aussi nos espoirs », déclare Paul Zoungrana. À Gogo, pendant ce temps, le président de la délégation spéciale, Issa Tiendrébéogo, entend consolider les acquis en associant les PDI aux activités socioculturelles de la commune et en apportant un soutien à la troupe théâtrale, ambassadrice de toutes ces femmes qui pleurent en silence et qui tentent par tous les moyens de faire un pas de plus vers la guérison et de renaître. Le dramaturge burkinabè Amadou Bourou le pressentait déjà « Un pas est un pas. Ni de fourmi, ni d’éléphant, mais un pas d’homme. Un pas d’homme engagé dans le monde. » Herman Frédéric Bassolé Vos réactions (2) |