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Effets de la grippe aviaire au Burkina : Au bord de l’effondrement, Moablaou SA attend toujours la main tendue de l’Etat

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dimanche 15 mai 2022.

 

Depuis l’apparition de la grippe aviaire au Burkina, en décembre 2021, les aviculteurs ne savent plus à quel Saint se vouer. Du haut de ses 35 ans d’existence, le complexe avicole Moablaou en a fait les frais. En trois semaines, l’entreprise a perdu près de 200 000 poules pondeuses et poulettes. Un coup dur pour son promoteur Abou Simbel Ouattara qui a dû se passer des services d’une soixantaine d’employés. Quatre mois après les ravages causés par la grippe aviaire, il est toujours dans l’attente d’un appui de l’Etat pour remettre sur pied l’entreprise. Reportage.

Lundi 9 mai 2022. Il est 8 heures 45 à la Patte d’Oie, un quartier de la ville de Ouagadougou. Habituellement bondé de revendeurs et revendeuses de plaquettes d’œufs, le service commercial de l’entreprise Moablaou est fermé. Le tintamarre a fait place à un silence assourdissant. Un drame a frappé l’entreprise. Il n’y a pas eu de mort d’homme, mais c’est tout comme. La grippe aviaire a décimé tout le cheptel du plus grand complexe avicole du Burkina qui produisait pourtant près de 50% des œufs consommés sur le territoire national.

Joint au téléphone, le promoteur Abou Simbel Ouattara nous donne rendez-vous au siège de l’entreprise, à quelques jets de pierres de là. Le bâtiment abrite un personnel d’à peine une dizaine de personnes. Là aussi, le silence est maître. Seuls les murs ornés de tableaux décoratifs semblent tenir compagnie au visiteur d’un jour que nous sommes. Sur les murs du bureau du promoteur sont accrochées des attestations de mérite et de reconnaissance. Des “trophées” que Abou Simbel Ouattara présente toujours avec fierté, lui qui a claqué la porte de l’Office national des céréales (OFNACER) en 1987 pour s’aventurer dans l’aviculture.

Le service commercial qui grouillait habituellement de monde est aujourd’hui désert (photo prise le 12 juin 2019)

La poule aux œufs d’or ne caquette plus

L’esprit plongé sur son ordinateur, Abou Simbel Ouattara pousse quelques soupirs avant de se confier. « Nos pertes sont estimées à plus de 800 millions de francs CFA en pondeuses et plus de 3 milliards de francs CFA en production. Au moment où la maladie a frappé, nous étions à un peu moins de deux cent mille poules pondeuses, avec une production journalière d’à peu près 150 000 œufs. Toutes les poules ne sont pas mortes le 17 décembre 2021, mais c’est à cette date que nous avons fait le constat d’une mortalité anormale dans un de nos bâtiments. Aujourd’hui, nous n’avons aucune recette », explique Abou Ouattara, au bord du gouffre. L’entreprise vit un remake de sa galère vécue en 2015.

Une promesse de relance

Cette année-là, au mois de mars, l’entreprise Moablaou a été frappée de plein fouet par l’épidémie de grippe aviaire qui a ravagé son cheptel de 120 000 pondeuses. En mauvaise posture et sans un seul kopeck de l’Etat burkinabè, qui loue pourtant le civisme fiscal de son entreprise, Abou Simbel Ouattara réussit tout de même le sauvetage sur fonds propres et aussi grâce au soutien de ses proches et de trois banques. Après cet épisode malheureux, le promoteur avicole était loin de s’imaginer que l’Etat lui tournerait encore le dos sept ans plus tard. La lueur d’espoir qu’il avait, après une rencontre avec le ministre de l’agriculture et des ressources animales du dernier gouvernement de Lassina Zerbo, commence à disparaître.

Abou Simbel Ouattara, P-DG de Moablaou SA, demande un accompagnement de l’Etat

« Le ministre Moussa Kaboré nous a reçu, mon adjointe et moi, le 28 décembre 2021, soit onze jours après la catastrophe. Il nous a demandé de ne licencier aucun membre du personnel, de ne faire aucune mise en chômage technique, car l’Etat allait nous venir en aide. Le ministre nous a demandé de lui fournir, au plus tard le 7 janvier 2022, un dossier de relance de l’entreprise. Ce dossier devait nous permettre de chiffrer exactement nos pertes et nos besoins pour la relance des activités. Le ministre a ajouté qu’il fallait que ce dossier, en sa partie financière, soit validé par notre expert-comptable. Et la partie technique, qui concerne tout ce qui est aspect vétérinaire, devrait également être validée par les services publics vétérinaires », se souvient Abou Simbel Ouattara, qui précise que ses volailles ont été examinées par un agent vétérinaire avant leur incinération, comme l’exige la procédure.

L’impasse

Ragaillardi après cet entrevue, l’entrepreneur avicole reviendra déposer, le 7 janvier 2022, le dossier de relance au secrétariat particulier du ministre Kaboré. Pour la relance des activités, Abou Simbel Ouattara a demandé près d’un milliard de francs CFA à l’Etat burkinabè. Alors qu’il était dans l’attente d’une réponse du ministre, coup de théâtre ! Le 24 janvier 2022, un coup d’État militaire renverse le président du Faso Roch Marc Christian Kaboré et l’éphémère gouvernement du Dr Lassina Zerbo. Abou Simbel Ouattara est dans l’impasse. Acculée par les charges salariales qui s’élevaient à plus de 20 millions de francs CFA par mois, l’entreprise Moablaou parviendra tout de même à payer les salaires des employés au cours du mois de janvier. Mais, le licenciement tant redouté des employés ne pouvait plus être reporté aux calendes grecques.

La ferme Moablaou est située dans la commune rurale Koubri, à la sortie sud de Ouagadougou

Licenciement et mise en chômage technique

« Nous nous sommes concertés pour voir quelle est l’attitude à prendre parce que dix jours après le coup d’Etat, il n’y avait toujours pas de gouvernement et nous n’avions pas d’interlocuteur au niveau du ministère de l’agriculture et des ressources animales. Les secrétaires généraux expédiaient les affaires courantes uniquement. Nous étions donc dans l’obligation de commencer le processus de licenciement ou de mise en chômage technique du personnel. C’est ainsi que sur les 83 employés, 60 ont été licenciés et 10 ont été mis en chômage technique. Il ne reste plus que 13 personnes pour assurer le service minimum, c’est-à-dire la maintenance des équipements de la ferme, qui rappelons-le, est une ferme industrielle », précise le promoteur de Moablaou.

Silence radio depuis deux mois

Sitôt après la formation du nouveau gouvernement de transition, le 5 mars 2022, Abou Simbel Ouattara dit avoir contacté le cabinet du nouveau ministre de l’agriculture, des ressources animales et halieutiques afin de demander une audience et ainsi relancer son dossier. Mais, jusqu’au 9 mai, jour de notre passage au siège de l’entreprise, les nouvelles autorités n’avaient toujours pas réagi. Cette situation laisse perplexe M. Ouattara qui estime avoir été abandonné par son premier partenaire qui est l’Etat burkinabè. Pourtant selon une recommandation des Nations unies prise en 2005, c’est de la responsabilité des Etats de lutter contre la grippe aviaire, mais aussi d’accompagner la relance des activités des victimes de cette maladie.

Le coup de pouce de trois banques

Face au mutisme de l’Etat burkinabè, et au regard de l’urgence, Abou Simbel Ouattara a contacté trois banques de la place pour l’accompagner. Sur la somme de 750 000 000 FCFA sollicitée, à rembourser sur une période de 24 à 36 mois, ces trois banques (l’entreprise ne les as pas cité) ont décaissé la somme de 350 000 000 FCFA. « La perte de production de l’entreprise sur un exercice d’un an est évaluée à approximativement 3,2 milliards de francs CFA. Les banques peuvent-elles financer seules ce gap ? Non. Avant de me prêter l’argent, ces banques m’ont demandé si l’Etat allait me soutenir », a souligné Abou Simbel Ouattara.

Abou Simbel Ouattara dit avoir obtenu un prêt de 350 millions de francs CFA sur les 700 millions demandés aux banques

Même si les 350 millions de francs CFA sont insuffisants pour lancer deux bandes de productions sur les quatre bandes que compte la ferme avicole, il faut noter que Abou Simbel Ouattara a déjà reconstitué le premier bâtiment avec l’argent reçu des banques et un apport personnel. Un premier lot de 60 000 poussins a été réceptionné le 8 mai dernier. Il faudra attendre cinq mois pour la production des premiers œufs. Et pour y arriver, l’entrepreneur a annoncé avoir renforcé le système de biosécurité afin de réduire les risques sanitaires.

Donner un signal positif

« Je ne suis pas un oiseau de mauvais augure, mais s’il n’y a pas d’appui additionnel de l’Etat à celui des banques, je ne suis pas sûr que le miracle qui s’est produit en 2015 ait lieu. Je ne suis qu’un homme avec toutes ses limites », a déclaré Abou Simbel Ouattara qui souhaite que les autorités donnent un signal positif à tous ces jeunes qui voudraient se lancer dans la production animale moderne, mais qui hésitent encore.

« Quand vous décidez de vous mettre en règle, de formaliser une entreprise et que vous ambitionnez d’être un phare pour la jeunesse, votre État ne doit pas vous tourner le dos. Notre entreprise contribue au trésor public et à la stabilité sociale par l’apport qu’elle fait en résorbant quelque peu le chômage. Quand vous voyez une jeune femme qui vient à pied acheter nos œufs pour les revendre, et que deux ans après elle réussit à s’offrir une motocyclette, vous ne pouvez qu’être fier. Mais, quand une telle catastrophe (grippe aviaire, ndlr) survient, votre première préoccupation, c’est de savoir ce que vont devenir toutes ces femmes qui revendaient les œufs et qui avaient un revenu constant tous les douze mois de l’année », se demande Abou Simbel Moablaou.

Près de 200 000 œufs étaient produits chaque jour par la ferme Moablaou

« Le chef de l’Etat doit redonner espoir au secteur économique »

Le chef de l’Etat, Paul Henri Sandaogo Damida, en plus de galvaniser les soldats dans la lutte contre le terrorisme, doit redonner espoir aux acteurs du secteur économique. « Nous avons besoin de signaux. Ce n’est pas uniquement de l’argent. Retenons qu’il n’y a pas deux États. Il n’y a pas un président pour la lutte contre l’insécurité et un autre président pour la vie ordinaire ou économique du pays. On ne peut pas attendre de résoudre l’insécurité avant de penser à soutenir l’économie ou vice versa. Si on le fait, tout risque de s’écrouler autour de nous », prévient Abou Simbel Ouattara.

A la question de savoir si l’entreprise Moablaou avait souscrit à une assurance, son promoteur répond l’affirmative. Mais il précise que même si tous les équipements de fonctionnement de l’entreprise sont assurés, aucune société d’assurance n’assure le cheptel vivant (ici les poules) au Burkina Faso.

« Supposons que nos 200 000 poules coûtent un milliard de francs CFA. L’assurance va nous coûter au minimum un milliard de francs CFA. Si nous sommes seuls à nous assurer, le risque sera de 100%. S’il survient une catastrophe, comme celle de décembre 2021, la société d’assurance sera obligée de calculer notre prime d’assurance sur la totalité du risque et de nous le faire supporter à nous tout seul parce que nous n’avons personne qui partage ce risque avec nous », explique Abou Simbel Ouattara.

A la ferme, tout est à l’arrêt. Quelques employés assurent la maintenance des équipements en attendant une reprise des activités

Il note tout de même que lors de sa première entrevue avec le minstre, en décembre 2021, celui-ci a confié que des discussions étaient en cours avec les acteurs sur la question de l’assurance du cheptel vivant. « Actuellement certaines maisons d’assurance assurent les productions agricoles. Mais, ce n’est pas encore le cas pour le cheptel vivant. C’est un sujet qui nous préoccupe », soupire l’entrepreneur.

Dix régions sur treize touchées par la grippe aviaire au 21 février 2022

L’aviculture occupe une place de choix dans le sous-secteur de l’élevage, avec plus de 46 millions de têtes de volaille dénombrées en 2021. Les produits avicoles représentent 6% du Produit intérieur brut (PIB) agricole. La grippe aviaire a mis à genou le secteur depuis quelques mois. De sept régions en début janvier 2022, le Burkina Faso comptait à la date du 21 février 2022, dix régions touchées par l’épidémie. Aucun cas n’avait encore été détecté dans la région du Sahel, du Centre-nord et des Hauts-Bassins. Certains foyers étaient éteints notamment dans le Zoundwéogo, dans le Nahouri et la région de l’Est, où il n’y a pas eu d’évolution depuis l’annonce officielle de l’épidémie en conseil des ministres, le 13 janvier 2022.

L’entreprise Moablaou a reçu plusieurs prix dont le Grand prix africain du meilleur promoteur dans le secteur avicole dans la zone UEMOA

Agir et vite !

Selon le directeur général des services vétérinaires, Dr Adama Maïga, le plan de riposte qui a été élaboré avait besoin d’un financement. La recherche de financement était au point mort avec le changement de régime politique en janvier. Nos multiples tentatives d’entrer en contact avec le ministère pour comprendre comment l’Etat déployer ce plan de riposte sont restées vaines. Si cette riposte est, elle aussi, grippée, à quels saints vont se vouer les entrepreneurs avicoles de la trempe de Abou Simbel Ouattara, aujourd’hui désespérés. Il faut agir et vite.

Herman Frédéric Bassolé
Lefaso.net

 

Quelques chiffres sur Moablaou SA

 

 L’entreprise Moablaou dispose d’une usine d’aliments complets d’une capacité de production journalière de 120 tonnes. Pour la production d’aliments pour le bétail, cette usine achète chaque année environ 6 000 tonnes de maïs jaune local, 2 000 tonnes de tourteau de soja, 1 000 tonnes de tourteau de coton à la société SN-CITEC et 700 tonnes de coquilles d’huitre locales.

 

  Chaque jour, l’entreprise produit environ 180 000 à 210 000 œufs dans ses poulaillers industriels fermés et en atmosphère contrôlée. Son chiffre d’affaires oscille entre 2,5 et 3,5 milliards chaque année.

 


 L’entreprise compte quatre grossistes et 1 200 distributeurs dont environ 800 femmes. Ces 1 200 distributeurs ont chacun au moins 4 collaborateurs pour la vente des œufs.

 

  Chaque jour 16 à 20 tonnes d’engrais organique sont produits à partir des fientes brutes de du cheptel. Les agriculteurs de la région l’achètent pour la fertilisation de leurs sols de production de céréales, de légumes et de fruits.

 

  Le complexe avicole MOABLAOU SA produit chaque jour 16 à 20 tonnes d’engrais organique à partir des fientes brutes de son cheptel. Tous les agriculteurs de la région l’achètent depuis des années pour la fertilisation de leurs sols de production de céréales, de légumes et de fruits.

 

  Pour son fonctionnement, l’entreprise Moablaou consomme en moyenne 12 millions de francs CFA/mois en électricité auprès de la Société nationale burkinabè d’électricité (SONABEL)

 

 

  Le personnel est composé de 83 salariés dont 17 contractuels avec des profils multiples. Une vingtaine de salariés ont entre 10 et 27 ans d’ancienneté au sein de l’entreprise. Environ 30% de ce personnel a une formation universitaire supérieure : Doctorat, Master II, Licence, Brevet de technicien supérieur, Baccalauréat. Les ouvriers avicoles complètent cet effectif pour toutes les tâches.

HFB
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