Actualités :: Burkina : « Si on doit aller à la réconciliation, faisons l’économie de temps (...)

La concession de l’exploitation de Sitarail au groupe Bolloré, la loi sur le quota et la réconciliation nationale ont été abordées par l’ancienne ministre en charge de la Femme, actuellement directrice exécutive du Centre de recherche et d’intervention en genre et développement, Dr Nestorine Sangaré/Compaoré à Ouagadougou , au cours d’une interview accordée à Lefaso.net et Le Quotidien, vendredi 24 janvier 2020.

A la suite de la concession de l’exploitation de Sitarail au groupe Bolloré, des voix se sont élevées, parmi lesquelles, la vôtre. En quoi consiste votre combat ?

Je suis pour une nationalisation de Sitarail. Le chemin de fer était géré par l’Etat quand, dans le cadre des programmes d’ajustement structurel, la Banque mondiale a imposé que cela soit privatisé. C’était au début des années 90. Depuis cette privatisation, tout le patrimoine ferroviaire est détruit sans que l’Etat n’obtienne les retombées financières escomptées de la privatisation. Ce chemin de fer est construit depuis 1919 sous la colonisation grâce aux travaux forcés. Et aujourd’hui, c’est un fils de colon qui est l’actionnaire majoritaire qui l’exploite.

Pendant 25 ans, il ne paie pas les redevances et les droits d’usage comme convenu avec l’Etat burkinabè. Il passe le temps à réviser le contrat de concession et accumule les dettes sur les droits d’usage et les redevances à l’Etat. Au moment où on cherche l’argent par tous les moyens pour faire face aux dépenses publiques de santé, d’éducation et d’investissement, comment peut-on laisser une multinationale venir exploiter l’unique chemin de fer que nous avons pour repartir tranquillement ? Il y a des privés nationaux qui sont actionnaires, mais ils sont minoritaires.

La privatisation a entrainé un licenciement massif et les emplois dans le secteur ferroviaire ont presque tous disparu. Plusieurs employés licenciés attendent encore d’être payés, malgré une décision de justice en leur faveur. Depuis plus de 10 ans, ces employés se battent en vain pour obtenir les réparations. C’est une catastrophe au plan social. Je pense que le privé conduit par Bolloré a montré amplement ses limites.

J’invite donc la Banque mondiale à revenir faire le bilan de la privatisation et nous dire comment sortir de ce cercle vicieux. Il vaut mieux remettre la gestion totale de notre chemin de fer à l’Etat pour qu’il trouve les meilleures solutions de gestion fructueuse pour le pays. Depuis 25 ans, la gestion privée du chemin de fer Abidjan-Ouaga se fait au détriment des intérêts nationaux. Depuis 2007, nous avons maintenant des compagnies minières qui transportent de gros matériels par le chemin de fer. Et tout l’enrichissement lié à cela, c’est Bolloré qui en profite le plus à travers sa filiale Sitarail. Il a obtenu en 2018 un cinquième avenant/révision de son contrat de gestion pour atteindre 2048.

Dans le contrat qu’il vient de signer, il devait commencer la rénovation du chemin de fer à la mi-avril 2019. Quand il a appris qu’un nouveau chemin de fer sera construit pour joindre Accra et Ouaga, il n’a pas encore commencé les travaux. Les clauses prévoyaient qu’après deux mois de retard, le contrat soit arrêté. Nous allons boucler bientôt un an de retard. Pendant ce temps, l’exploitation du chemin de fer se poursuit à 1 F symbolique car il n’y a pas de révision de la concession pour prendre en compte ce refus d’exécution. Je ne sais pas quelle pression empêche le chef de l’Etat de trancher sur ce dossier.

A chaque fois que je parle de cette affaire de chemin de fer, on me dit que c’est dangereux comme si quelqu’un interdit d’en parler. Chaque année, je publie des choses sur ce dossier parce que j’aimerais que les choses changent. Nous avons créé un consortium regroupant plus de 200 personnes qui suit le dossier avec les anciens employés de Sitarail.

Il nous faut défendre notre chemin de fer car l’avenir économique de notre pays en dépend. Sitarail/Bolloré a un contrat avec des clauses. Si la première convention n’a pas été rompue malgré les manquements observés, la deuxième devrait l’être pour défaillance et manque de compétences et de professionnalisme du gestionnaire et mauvaises retombées économiques pour le pays. Si Bolloré ne respecte pas les conventions successives et qu’on ne met pas fin à son contrat, c’est que quelqu’un l’aide à narguer, à abuser de tout le peuple burkinabè et de ses dirigeants.

Faut-il aller ou pas à la réconciliation nationale et comment ?

La question ne se pose même pas pour un pays qui se respecte. La réconciliation est nécessaire et urgente. Pour moi, c’est comme le jour de l’accouchement. Même s’il faut pleurer, on ne peut pas ne pas y passer. Et il faut aller à la réconciliation le plus tôt possible car nous avons assez souffert de nos égos. Puisque tôt ou tard, il faudrait aller à la réconciliation, pourquoi tirer en longueur pour maintenir la haine, la division et les souffrances qui en découlent ? A qui profite cette situation ?

Il faut qu’on s’unisse vite pour faire face plus efficacement à des défis urgents qui mettent en péril notre survie en tant que Nation souveraine. Comme d’autres peuples avant nous, les Burkinabè doivent s’asseoir, se parler, pour que chacun dise ce qu’il reproche à l’autre face à face. Sur cette base, on pourra réparer les torts, se pardonner et se réconcilier. Et si on doit aller à la réconciliation, faisons l’économie de temps pour limiter l’impact négatif de nos querelles sourdes. Je ne sais qui manque de volonté pour la réconciliation. Et je demande pardon à tous ceux qui sont impliqués, qu’ils pensent aux conséquences négatives de cette situation car l’histoire retiendra les actes posés.

Manque de volonté de quel côté ? Il y a manque de volonté. Depuis longtemps la CODER parle de réconciliation, mais on l’a disqualifiée comme acteur pouvant demander la réconciliation. Il y a le Médiateur du Faso dont le budget a été augmenté sans actions visibles sur la réconciliation nationale. On a mis ensuite plusieurs structures dont le HCRUN (Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale). Pourquoi toutes ces structures n’arrivent pas à engager le processus et organiser la réconciliation nationale ? Elles doivent définir un calendrier, les étapes clés et organiser les acteurs pour aller au dialogue et la réconciliation.

L’adoption de la loi sur le quota genre continue de soulever des fantasmes au sein de l’opinion politique burkinabè. En l’état actuel, a-t-elle répondu à vos attentes ?

J’ai été beaucoup engagée dans le processus d’adoption de la première loi entre 2003 et 2009. En comparant les 2 lois, je me réjouis, d’une part, de ce qu’on a engrangé comme acquis, mais je déplore, d’autre part, ce qu’on perd. Dans ce qu’on gagne, il y a maintenant le principe des listes alternées. Et quand ce sont des listes alternées, c’est comme si c’était la parité, un homme et une femme, qu’on a obtenue sur toutes les listes de titulaires et de suppléants. Le quota reste un quota neutre parce que c’est pour l’un et l’autre sexe. Il respecte la Constitution en ne visant pas les femmes seulement.

Il est prévu au moins 30% de l’un ou l’autre sexe sur les listes et dans le positionnement, des améliorations sont observées. C’est une avancée réelle. Ce qu’on perd, cependant, c’est la nature du quota. L’ancienne loi visait le résultat de 30% d’élus. Certes, c’était un quota de liste, mais il y avait une sanction positive au résultat. Si un parti arrivait à obtenir 30% d’élues femmes, il obtient la moitié des financements qu’il a reçus de l’Etat au titre du financement de la campagne. Et celui qui n’appliquait pas la loi perdait la moitié du financement qu’il devait recevoir pour la campagne.

Avec cette nouvelle loi, il n’y a pas de sanctions négatives pour les partis qui ne vont pas appliquer la loi. On dit que ceux qui appliqueront auront un surplus de financement issu de 20% de l’enveloppe allouée par l’Etat. Un décret pris en Conseil doit préciser comment le partage sera fait par parti ayant appliqué la loi. Cette sanction positive n’est pas assez incitative et attractive pour les partis, comparée à l’ancienne loi. Je pense qu’il fallait dire aux partis politiques de faire l’effort d’atteindre un certain résultat pour pouvoir bénéficier du surplus de financement.

J’aurais souhaité qu’à défaut de rejeter les listes non conformes au quota, qu’on retire 50% ou la totalité du financement aux partis qui n’appliquent pas la loi. Ils perdront un peu à cause de la retenue globale de 20% de l’enveloppe globale. Je ne pense pas que le mode de calcul sera au prorata pour rendre justice aux partis qui appliquent la loi et la perte est vraiment infime et non suffisante contre ceux qui ne le font pas. C’est vraiment une régression qui en dit long sur la volonté des acteurs politiques. Le quota de liste alternée peut ne pas atteindre les résultats escomptés d’au moins 30% d’élus de l’un et l’autre sexe qui est l’objectif et la finalité de la loi.

On a vu avec l’ancienne loi que des partis ont préféré perdre une partie de leurs subventions au lieu de mettre des femmes sur les listes en prétextant ne pas en trouver. Cette nouvelle loi risque de subir le même sort si dès son adoption, les partis ne se mettent pas à recruter et/ou former les candidates qualifiées au niveau de leurs militantes. Ils ont plus de 10 mois pour préparer l’application de la loi. A cause du positionnement alterné, les partis n’ont pas le choix que de préparer des candidates capables de gagner les élections.

Au moins, ils ne pourront plus faire figurer des femmes en queue de liste pour se donner bonne conscience. La réussite du quota incombera aux partis mais surtout aux femmes elles-mêmes. Nous allons prendre ce qu’on a et commencer à travailler avec ça surtout à l’intérieur des partis politiques. C’est là-bas que le problème se pose le plus souvent. Si les partis politiques acceptent de jouer le jeu, on peut même dépasser 30% de femmes élues aux législatives et communales. Mais, s’ils refusent de jouer le jeu comme par le passé, pour aller chercher des femmes sans aucune qualification politique pour venir faire de la figuration, il y aura problème parce que cela discrédite le quota.

Au-delà du nombre de femmes élues à atteindre, nous voulons que les femmes qui arrivent puissent être en mesure de contribuer qualitativement et d’influencer le jeu politique au sein de l’hémicycle ou dans les conseils municipaux. La qualité de la représentation est un enjeu crucial sur lequel nous voulons que les partis politiques puissent réellement faire du sérieux. La loi a été adoptée et les partis politiques doivent commencer à recruter des femmes et filles compétentes, pour les former et les positionner au moment venu. C’est comme cela que les partis politiques vont montrer leur sincérité. Je répète qu’il ne faut pas attendre la veille des élections et dire qu’il n’y a pas de femmes pour positionner dans tout le Burkina Faso.

Ceux qui disent cela ne savent pas de quoi ils parlent. Je viens de dire clairement qu’il ne faut pas que les leaders des partis placent des femmes marionnettes pour remplir le quota demandé. Cependant, il faut savoir que ce ne sont pas non plus tous les hommes qui se font élire qui sont les plus méritants au sein des partis. Qui peut me démontrer le contraire ? J’observe que pour constituer les listes, ce ne sont pas ceux qui sont compétents qui sont prioritaires. Il y a d’autres critères comme l’origine sociale, le pouvoir des parrains au sein du parti, le pouvoir économique et financier et autres. La méritocratie est un faux argument qui sert à décrédibiliser et à disqualifier les femmes. Cette fois-ci, la capacité de mobilisation de l’électorat doit figurer parmi les critères. En ce moment, beaucoup de femmes leaders communautaires vont être choisies au détriment de certains hommes qui ne peuvent pas mobiliser un rat dans leurs circonscriptions.

Propos recueillis par Edouard Samboé
Lefaso.net

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