Actualités :: 11 décembre, fête de l’indépendance : "Nous avons accepté l’indépendance sans (...)

Le Burkina commémore, jeudi 11 décembre la fête de l’indépendance. Occasion solennelle de festivités à travers tout le pays. Sidwaya a approché M. Nurukyor Claude Somda, historien, enseignant à l’Université de Ouagadougou.

Il situe avec nous le contenu historique et politique de cette date. M. Somda nous interpelle également sur l’esprit de civisme et de fierté d’appartenir à une nation qui s’effrite.

Sidwaya (S.) : Que vous rappelle la date du 11 décembre ?

Nurukyor Claude Somda (N.C.S.) : Merci pour cette opportunité que vous nous offrez de pouvoir nous remémorer cette date importante pour l’histoire du Burkina. Je me souviens bien que quand j’étais enfant, à l’école primaire, on a recruté un certain nombre de jeunes pour préparer la fête de l’indépendance. On les a traités de soldats de l’indépendance. On a recruté des filles et des garçons dans presque tous les villages de la région et on les entraînait pour aller fêter l’indépendance. Maintenant qu’est-ce que l’indépendance, c’était un gros point d’interrogation...

On n’avait aucune idée de l’indépendance. L’indépendance a été célébrée dans une certaine solennité où les jeunes recrutés, habillés ont défilé dans les chefs-lieux d’arrondissement, de subdivision et de cercle et d’autres à Ouagadougou.

C’est par la suite que l’on s’est rendu compte de l’importance de l’événement. C’était exaltant pour les burkinabè qui l’ont vécue à l’époque quand on connaît ce qu’ont été les 50 à 60 ans de colonisation, de répression, de brimades...

Quand on est historien ayant vécu au contact des archives pour voir la période coloniale et ses contraintes, l’indépendance était quelque chose de fantastique. Nous entendons des hommes comme Mathias Sorgho, Bougrawa Ouédraogo, Gérard Kango Ouédraogo, Henri Guissou... probablement que ce jour-là, c’était exaltant.

En novembre 2003 à la rencontre des anciens parlementaires, nous avons eu l’occasion de vivre des témoignages de certains de ces hommes.

Pour nous burkinabè, aujourd’hui, l’indépendance a une signification toute particulière, étant donné que c’est la période où notre pays a recouvré sa liberté et en même temps, l’opportunité pour la Haute-Volta d’alors de réunir les attributs de souveraineté nationale et de s’afficher comme entité à part entière sur le plan politique et sur le plan international. Pour nous, l’indépendance est une fin mais aussi un début et un commencement.

S. : Quelles appréciations faites-vous du contenu du 5 août 1960 et du 11 décembre 1958 : deux dates, une fête.

N.C.S. : Ce sont deux choses tout à fait différentes. Le 11 décembre 1958, il y a eu la République de Haute-Volta. Dans le cadre de la communauté française, les pays sont devenus des Etats avec une certaine autonomie pour chaque Etat avec des possibilités d’avoir un conseil de gouvernement avec des élus mais un gouverneur à la tête de chaque colonie.

Les élus qui sont les conseillers constituent l’Assemblée territoriale. Cela veut dire que la Haute-Volta était une République dans la communauté française, la France gérant tous les postes-clés : l’Economie, la Défense, les Affaires étrangères.

Le 11 décembre 1959, l’Assemblée territoriale de la Haute-Volta s’est transformée en Assemblée nationale. La Haute-Volta est devenue un Etat et avait un président, Maurice Yaméogo. La République est proclamée avec un hymne et un drapeau.

L’indépendance a été négociée avec la Fédération du Mali à laquelle la Haute-Volta a adhéré en janvier 1959 avec Maurice Yaméogo. Il a connu des problèmes avec les Maliens. Une anecdote a été relatée qu’à une réunion à Bamako, les Maliens ne savaient pas qu’il parlait dioula. Les gens parlaient en dioula et disaient "laisser le petit Mossi, on va le rouler". C’est à Bobo-Dioulasso que Maurice Yaméogo a commencé à dénoncer la Fédération du Mali qu’il a quittée...

Avec le référendum sous de Gaulle, la Haute-Volta a choisi de rester dans la communauté française par un vote de 99,1%. Tous les partis politiques ont appelé à voter pour le "oui" sauf le MLN (Mouvement de Libération Nationale) du Pr Joseph Ki-Zerbo. Mais ce n’est pas allé loin. Les ambitions et les bagarres des hommes politiques ont conduit les Africains à vouloir l’indépendance. On a dû modifier la constitution française pour permettre à ceux qui veulent être indépendants tout en restant dans la communauté.

La Haute-Volta a quitté la Fédération du Mali et créé avec un groupe de pays, le Conseil de l’Entente composé de la Haute-Volta, la Côte d’Ivoire, le Dahomey et le Niger. Avec ce groupe de pays, elle a demandé à accéder à l’indépendance au mois de juin 1960. L’indépendance a été négociée le 11 juillet et la France l’a acceptée. Le 5 août 1960 a eu lieu le transfert des compétences à la Haute-Volta en tant que pays souverain. Il y a une différence entre le 11 décembre, date de la proclamation de la République et le 5 août, date du transfert des attributs de la souveraineté internationale ou l’indépendance de la Haute-Volta.

S. : Quelles étaient les aspirations des peuples en son temps, et aujourd’hui ces attentes ont-elles été comblées ?

N.C.S. : C’est une grosse question. La colonisation n’avait pas la même connotation pour tout le monde. Les élites africaines qui ont vécu dans leur chair, toutes les brimades ; le fait d’être sujet au lieu d’être citoyen, la discrimination, l’impôt de capitation... les ont amenés à des ambitions... Les Moro nanamsé ont été soumis par la force. Le Mogho Naaba Wobgo a fui en territoire ghanéen où il y est resté jusqu’en 1904. C’était l’une des rares fois qu’un Mogho-Naaba vivant a été remplacé au trône. On a porté atteinte à ce que les peuples avaient comme valeurs de référence. Ils n’avaient plus de personnalité, pas non plus Français étant donné qu’on était assimilé. On n’était plus nous-mêmes.

Les aspirations des peuples étaient de recouvrer la liberté, la pleine souveraineté, l’indépendance pour conduire leur destinée par nous-mêmes. Les ambitions étaient très nobles. L’indépendance est arrivée, la force n’existe plus.

Maintenant, il faut se battre par ses propres moyens. Mais, a-t-on suffisamment préparé les esprits à l’indépendance. Certains s’étaient opposés à la déclaration de l’indépendance en 1960, Nazi Boni et un certain nombre d’élus à l’époque, ont demandé à ce que Maurice Yaméogo passe au référendum la volonté d’aller à l’indépendance. Cela leur a valu d’être transférés à Dori où ils ont été mis en résidence surveillée. Déjà, au sein même de l’élite, certains se posaient des questions. Personnellement avec le recul, je crois que le commun des citoyens n’a pas été préparé. Certains ont cru qu’être indépendants, c’est devenir comme le Blanc ; c’est le remplacer, jouir des mêmes prérogatives et des mêmes avantages sans mesurer la valeur de ce Blanc...

D’autres se demandent aujourd’hui à quand prendra fin l’indépendance. Les gens ont oublié déjà les obligations, les contraintes qui étaient celles de la colonisation pour ne voir que les avantages, les facilités qui leur étaient offerts...

Les réalités ont changé et les mentalités n’ont pas été préparées à ces changements. Ce n’est pas étonnant que parmi ceux qui n’ont vécu que de l’extérieur l’indépendance, d’aucuns soient amenés à regretter la colonisation.

Les gens ont été aussi découragés par les pratiques de nos hommes politiques ; par les réalités quotidiennes, des gens pensent même que c’était mieux de rester avec les Français qui nous apportaient tout en échange de quelques contraintes.

S. : Après tout ce développement, que vaut la fête de l’indépendance 2003 pour les générations actuelles ?

N.C.S. : Pour les générations actuelles, la fête de l’indépendance est une fête qui n’a pas de profondeur. A mon avis, l’éducation civique n’est pas suffisante pour permettre aux jeunes générations de comprendre la fête de l’indépendance... Quand un Burkinabè voit le drapeau flotter un 11 décembre, quel sentiment cela lui inspire-t-il ? Presque rien. C’est le même drapeau au même titre que tous les jours. Il ne peut pas se mettre à l’esprit que ce jour-là, est une date très importante pour l’histoire de ce pays. Le plus souvent on ne connaît même pas cette histoire. On ne connaît pas la signification exacte du 11- Décembre. C’est dommage. Je crois qu’il faut éduquer chaque citoyen à comprendre ce qu’est vraiment la fête de l’indépendance.

Nous sommes indépendants depuis des décennies, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Chacun devrait travailler à affirmer cette indépendance. Or ce qu’on constate, c’est qu’on a souvent une attitude tellement négativiste qu’on se demande parfois, s’il a été bon pour nous de prendre l’indépendance.

S. : A qui la faute ?

N.C.S. : La faute incombe à nous tous. Aux dirigeants, aux intellectuels, à tous ceux qui auraient dû enseigner, former les Burkinabè à s’assumer, à être indépendants. Nous avons accepté l’indépendance sans savoir qu’il faut assumer cette indépendance.

S. : Que faut-il faire maintenant ?

N.C.S. : Je crois qu’il faut revenir à des sentiments meilleurs pendant qu’il est encore temps.

S. : Faudra-t-il donc réinstaurer l’éducation civique ?

N.C.S. : A mon avis oui ! Il n’y a pas que l’éducation civique, mais c’est un pan important. Il faut d’abord que nous sachions qui nous sommes. En tant que Moaga, je sais quelles sont les valeurs de référence des Mossé ; le respect, le courage, la probité, ce sont des vertus cardinales. Dire à un Burkinabè qu’il est menteur, voleur, ça devrait le faire pleurer. Ce n’est pas pour rien que nous avons pris ce nom de pays des Hommes intègres (...). Est-ce que nos efforts sont proportionnels aux réalités que nous vivons ? Heureusement que le discours politique aujourd’hui est de dire aux gens que la facilité n’est pas une voie.

S. : Il faut un sursaut national ?

N.C.S. : Absolument ! Il faut ce choc pour que les Burkinabè se disent qu’ils sont une nation en devenir. Nous avons des éléments que nous devons développer pour ne pas être les plus pauvres. Il suffit de nous rendre compte et de prendre conscience que nous sommes un peuple fier. Que nous devons nous suffire, assumer notre propre développement, et alors nous pourrons déplacer des montagnes.

Propos recueillis par
Marceline ILBOUDO
(marceline9@yahoo.fr)
Sidwaya

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