Actualités :: La diplomatie burkinabé à l’épreuve des accusations de destabilisation

Le ministre mauritanien de l’Intérieur, Mohamed Ghali Ould Chérif Ahmed a déclaré le mardi 28 septembre 2004 que "les services de sécurité et de renseignement ont réussi à mettre en échec un vaste plan de déstabilisation et de sabotage" qui envisageait la "destruction de la présidence, des états-majors, des centres de communications, de l’aéroport et des centrales électriques" devant aboutir à la "prise du pouvoir".

Le Burkina Faso est particulièrement accusé comme parrain de ces actions de déstabilisation à travers le conseiller spécial du président Blaise Compaoré, Moustapha Limam Chafi. Il est en outre fait cas de la Libye, vue comme le bailleur essentiel. Ce deuxième épisode des accusations mauritaniennes intervenait après celles du 26 août 2004, qui demandaient au Burkina Faso de livrer neuf ressortissants mauritaniens dont "trois officiers supérieurs"

Le 25 septembre, les accusations mauritaniennes faisaient cas de deux camps d’entraînement où sont préparées des "opérations de sabotage et de terrorisme" à " Pô " (150 kilomètres de Ouagadougou) où un groupe d’opposants mauritaniens serait basé et à Diébougou (à environ 300 kilomètres au sud-ouest de Ouagadougou) où un autre peloton de candidats-putschistes serait dans un camp accueillant toutes sortes de nationalités.

Ces dernières accusations en date contre le Burkina, après celles récurrentes du Togo et de la Côte d’Ivoire, qui reprochent au Burkina d’abriter certains opposants, et d’autres pays (Guinée, Angola, Libéria, etc.) à d’autres moments de notre proche passé, fait l’objet d’un débat national, permis par les espaces démocratiques républicains, mais pas toujours serein, ni constructif et parfois même désolant.

Vrai ou faux est un aspect de la question. Sans y apporter une réponse, notre opinion sur la question relève du bon sens et de l’évidence pour les personnes qui connaissent le Burkina Faso. Voyons les propos et allégations dont il est question : présence et activités d’opposants politiques dans notre pays, casernement et entraînement de forces de subversion et de déstabilisation, fourniture d’armes et soutien logistique à des rebellions, soutien aux partis d’oppositions politiques.

C’est sur la base de beaucoup de clichés et d’idées reçus que s’est installée l’image d’un Burkina Faso jouant les petites puissances locales, derrière toute tentative de coup d’Etat, toute rébellion, toute opposition et lutte politique d’envergure. Cette réputation est entrain de devenir une charge inutile à porter au plan international. Le " Bulletin Diplomatique" ne sait pas si le Burkina Faso bénéficie ou non de cette réputation en terme d’intérêt stratégique, mais s’est attelé à en comprendre les mesures et équilibres.

Il y a en conséquence comme une sorte de " mauvaise symphonie ", composée indistinctement de méprises, de mauvaise foi, de volonté de nuire, qui, en terme de pourquoi, réduit les analyses au fait que nous abritons des opposants, traités de rebelles, de séditieux, etc. ; tout le mal que les pouvoirs en place peuvent dire à leur endroit.

Mais ce qui dérange en fait, c’est la libre expression d’une souveraineté stable, indépendante et responsable d’un « petit pays » qui n’a aucun complexe. Ce qu’il faut comprendre, c’est la peur de la déstabilisation effective, la panique justifiée par la sclérose et l’absence de légitimité de pouvoirs en place dans certains pays.

Il reste que pour le Burkina, il y a lieu d’expliquer et faire comprendre l’état des choses.

Le pêché originel du Burkina Faso dans la sous-région

Si vous vous interrogez sur l’intérêt pour le Burkina Faso de déstabiliser un pays de la sous-région, vous n’en trouvez pas. Le crime aujourd’hui de notre pays est l’audace qu’il a de donner son point de vue sur des régimes politiques donnés, en même temps qu’il en héberge des exilés ; d’être pauvre au 175eme rang sur 177 Etats dans le classement du développement humain durable du PNUD mais d’exercer une présence souveraine dans la sous-région et sur le continent dont sont incapables ceux qui en ont la prétention du fait de leur richesse et leur niveau de développement.

Cela a une histoire qui débute avec la période révolutionnaire où les gouvernants, forts de nouvelles convictions et de nouvelles appréciations de notre souveraineté ont abandonné la logique du silence sur les problèmes des autres Etats africains au nom d’une certaine vision de la diplomatie.

Avec la Révolution d’Août 1983, les révolutionnaires burkinabé, forts de la conviction d’une juste lutte mondiale et universelle des forces progressistes contre l’impérialisme et ses valets, ont entonné un discours africain de dénonciation des vieux régimes néo-coloniaux valets des anciennes colonies, des dictatures, monarchies et autocraties africaines, des dictatures militaires à la méthode Pinochet, du système d’apartheid et ses supplétifs, etc.

Dans la sous-région, tous les régimes y passaient, sauf celui du Capitaine Jerry Rawlings du Ghana et dans une moindre mesure celui du Marxiste léniniste repenti du Bénin, Mathieu Kérékou.

Face à ce discours dérangeant et aux levées de boucliers intervenus, le Burkina Faso dû se préserver et l’un de ses moyens de défense a été de bénéficier de la solidarité du vaste réseau d’hommes et d’organisations progressistes africains. A l’image du Président Sékou Touré qui faisait de Kwameh Nkrumah son vice-président à la suite de la chute de ce dernier au Ghana, tous les opposants politiques à ces innombrables régimes africains peu légitimes, corrompus et suppôts des intérêts occidentaux étaient les bienvenus au " Faso" et obtenaient des passeports diplomatiques burkinabè et parfois des postes de conseillers à la Présidence par exemple. Laurent Gbagbo fait partie de ceux-là et bien d’autres encore.

Il doit être entendu que cette solidarité ou cet humanisme n’a aucun lien avec une volonté de déstabilisation dont le Burkina Faso n’a pas véritablement les moyens, malgré les psychoses que l’on établit sur les financements d’armement libyens.

Les rapports que le Burkina Faso a eus avec le conflit du Libéria est un cas conjoncturel lié à un contexte historique clair et précis. Pour la Côte d’Ivoire, rien n’a jamais été établi, qui incrimine notre Etat, du point de vue du droit international et des engagements internationaux en matière de paix et de sécurité. Lorsque vous admettez que des pays comme la France ou les Etats Unis puissent intervenir pour gérer un seul citoyen ou un groupe de citoyens, vous ne pouvez reprocher au Burkina Faso d’avoir une opinion et une politique relative à ses trois millions de ressortissants en Côte d’Ivoire, partis là-bas sur demande des autorités de ce pays et au cours de plus d’une centaine d’années.

La vie des ressortissants étrangers au Burkina Faso

Ceux qui connaissent le Burkina Faso savent que les ressortissants étrangers ne sont pas perceptibles du fait de cette qualité. Ils vivent comme ils veulent et comme ils l’entendent, conformément aux exigences de la loi et de l’ordre. Parmi eux, ceux qui ont une culture de lutte politique n’ont pas une vie extraordinaire et ne sont davantage perceptibles. Il faut s’y intéresser pour les percevoir. Le Burkina Faso étant tout sauf un " Etat policier", les hommes et femmes qui vivent sur son territoire, s’ils ne sont pas objet de procédures spécifiques liées à l’ordre et à la justice, ne sont pas objet de contrôle spécifique.

C’est un tel contexte qui fait qu’il y a beaucoup d’africains engagés politiquement qui vivent au Burkina Faso. Et ce qui est hautement appréciable à leurs yeux et refusé par certains Etats, c’est que le Burkina Faso ne marchande pas la vie de ceux à qui il accorde l’asile, contre quoi que ce soit, notamment d’expulsion imposée, au risque de passer pour un pays qui déstabilise les autres.

Lénine a vécu longtemps réfugié en Suisse avant d’aller installer son régime des soviets ; cela a-t-il fait de la Suisse un déstabilisateur de la Russie ou un responsable du régime soviétique et de ses dérives ultérieures ? La France accueille autant d’opposants aux régimes africains qui, y vivant dans la quiétude et la sécurité de leurs personnes, créent des partis politiques, des organisations clandestines, des associations, etc. ; cela fait-il de la France un pays qui déstabilise les autres ? Combien de partis politiques africains d’opposition ont été créés en France ? Combien de dynamiques de changement de régimes en Afrique et ailleurs y ont été conçus ?

C’est en cela que nous tenons les accusations contre le Burkina Faso, pour " non évidentes ", jusqu’à preuve du contraire. A la charge d’une certaine opposition politique avec ses certitudes, ainsi que des Etats accusateurs, d’apporter les preuves, (les sites d’entraînement, les personnes entraînées, les photos éventuelles, les témoignages, etc.), afin de nous amener à revoir notre analyse logique, intellectuelle et stratégique.

4. La réponse diplomatique appropriée

La connaissance du Burkina Faso par les milieux diplomatiques internationaux où se discutent et se décident les grandes questions de ce monde est insuffisante. Les réponses évidentes ou déclarations de presse ne leur sont donc pas opposables ; un travail plus profond doit être mené sur quatre axes :
- Le premier axe est relatif à la production de documents de références sur l’asile et l’hospitalité politique au Burkina Faso ainsi que sur nos forces armées sans livrer les informations stratégiques importantes à la sécurité des personnes et à notre souveraineté. Ces documents devront mettre en évidence l’immense histoire dont dispose le Burkina Faso en terme d’asile politique, sa portée en terme de protection des droits humains et de contribution majeure à la démocratie et faire le point sur toutes les personnalités de tant de pays qui ont séjourné ici et qui n’ont jamais été les auteurs de déstabilisation.

Sur un plan militaire, ce document de référence devra montrer les vertus républicaines de notre armée ; l’absence de zones interdites et secrètes, la présence d’instructeurs militaires occidentaux, etc., tous les arguments montrant l’impossibilité de l’existence de camps de mercenaires ou d’entraînements de forces étrangères.

- Le deuxième axe est constitué d’actions à l’endroit des missions et représentations diplomatiques au Burkina Faso. Ils doivent savoir et pouvoir expliquer comment nous vivons ici et qu’est-ce qui n’est pas possible à réaliser comme activités attentatoires à la paix et à la sécurité internationale. Notre diplomatie doit les conduire sur les sites et terrains accessibles à la manifestation de la vérité.

- Le troisième axe est constitué des actions diplomatiques de nos missions à l’étranger, auprès d’autres Etats et organisations internationales. Ces actions doivent apporter les informations justes, en temps réel. Il faut éviter les méprises qui peuvent être dramatiques aux intérêts de notre pays.

- Le quatrième axe est constitué des démarches officielles que notre Etat se doit d’avoir auprès d’organisations internationales afin que des mécanismes puissent être mis en œuvre et prendre en charge les problèmes posés. Dans le cas des accusations mauritaniennes et assimilées, ces démarches ont déjà été entreprises auprès de l’Union Africaine.

Il n’est pas question de " jacasser" ou de faire de la surenchère, mais d’apporter des réponses appropriées à des questions que l’on ne peut évacuer du revers de la main. Notre diplomatie se doit d’agir en connaissance de cause en sachant que rien à ce niveau n’est jamais définitivement acquis et qu’il doit y avoir une constante en terme de visions de perspectives.

Le Burkina Faso n’a pas les moyens pour être une puissance de déstabilisation dans la sous-région. Mais il doit faire l’effort de rester fermement attaché à sa tradition d’hospitalité de refuge, terre d’asile où les femmes et les hommes en danger pour des raisons non criminelles sont les bienvenus.

Les querelles politiciennes internes, les responsabilités et dérives irresponsables nationales ne doivent pas cacher les défis à relever et les stratégies à avoir pour notre diplomatie ; car au delà de tout, il s’agit d’une question à dimension internationale certaine

Alain Edouard Traoré
Le Bulletin Diplomatique ( N° 04 Octobre - Décembre 2004)

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