Actualités :: Le Burkina Faso s’affirme plus que jamais comme la mémoire de l’Afrique (...)

Ce n’est pas qu’une victoire par forfait. C’est aussi la victoire de l’histoire de ce pays sur les pays sans Histoire. Et en cela (comme en bien d’autres choses), le vieux Ki-Zerbo a totalement raison : si le passé est aveugle, le présent sera muet et l’avenir sourd. J’aime lire et relire son Histoire de l’Afrique noire, si justement sous-titrée D ’Hier à Demain, publiée (pour sa première édition) en 1978 par Hatier.

Dans ce qu’on appelait autrefois le Soudan occidental, on y découvre ces royaumes dont l’essor sera "particulièrement prestigieux". Empires du Mali, de Gao, Songhaï puis royaumes bambara de Ségou et du Kaarta, Dagomba, Mampoursi et Mossi. Et, au détour des innombrables pages consacrées à ces pays "prestigieux", une simple phrase : "Au Sud de la Côte d’Ivoire actuelle, il n y a pratiquement pas eu d’organisation étatique". Ce n’est pas une prise de position politique ; c’est une simple constatation historique qui n’implique aucun jugement de valeur.

Je pensais à Ki-Zerbo et à cette fabuleuse histoire de la route de l’or et de la kola en Afrique de l’Ouest, le mercredi 5 mai 2004, alors qu’à l’ambassade du Burkina Faso se déroulait la conférence de présentation de la 9ème édition du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (Siao), qui se tiendra du 29 octobre au 7 novembre 2004.

J’étais à Ouaga en février1988 quand la première édition de cette manifestation a été organisée. Le pays était alors politiquement exangue ; mais riche d’une expérience humaine irremplaçable. Il sortait de péripéties politiques qui ont été la marque de fabrique de la Haute-Volta puis du Burkina Faso. Une terre où le débat politique, parfois, se règle à coups de fusil. On y évoquait encore la "conscientisation" ; les discours étaient ponctués de manière quelque peu anachronique par un martial et définitif : "La patrie ou la mort, nous vaincrons". La confrontation politique y était permanente ; comme la révolution.

C’est que ce pays dont on dit qu’il est "enclavé" a été, en fait, une plaque tournante : tous les peuples de l’Afrique et les colons européens s’y sont croisés en marche du Nord vers le Sud, de l’Ouest vers l’Est, en conquérants ou en impérialistes. Beaucoup s’y sont installés. On y a appris, durement, toutes les formes de résistance : de l’assassinat à la révolution en passant par la mobilisation syndicale.
L’actuel Burkina Faso est à lui seul un concentré de toute 1 ’histoire de la résistance de l’Afrique noire à toutes les formes d’oppression.

Le pays était autrefois riche de sa pauvreté (pauvreté économique qui n’était pas, pour autant, une misère sociale) : elle obligeait ses populations à s’expatrier. Il est riche, aujourd’hui, de son histoire. Il n’a guère plus de moyens actuellement que par le passé. Mais il faut bien reconnaître qu’en Afrique de l’Ouest il est sans doute celui dont la vitalité demeure intacte. Le Burkina Faso, année après année, change de physionomie sans jamais, cependant, être défiguré et perdre son âme. Ses peuples conservent leur authenticité parce que s’ils ne savent pas toujours où ils vont et comment ils peuvent y aller, ils savent d’où ils viennent !

Il y a une histoire burkinabè qui n’est pas un simple démarquage de l’histoire des autres. Elle appartient en propre aux peuples qui composent ce pays et qui ont forgé leur personnalité dans le combat contre les agressions extérieures et les exploitations intérieures.

Bien sûr, l’histoire de ce pays n’est pas linéaire. Il y a des zones d’ombre ; des moments douloureux ; des comportements douteux. C’est ainsi qu’il aura fallu l’expérience du pouvoir et la confrontation entre les idéologies et les réalités politiques et sociales pour que l’actuel chef de l’Etat, ex-militant communiste révolutionnaire, adhère à une vision de la société "où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous". Mais cette évolution a été possible parce que le Burkina Faso plus qu’aucun autre pays sait que son histoire contemporaine est la somme de ses Histoires passées.

J’étais à la Maison du peuple, à Ouagadougou, le mardi Il février 1992, quand Blaise Compaoré, à l’occasion du Forum de réconciliation nationale, a eu ces mots : "Il s’agit d’évaluer le chemin parcouru et ce qui reste à
faire. Il s’agit d’interroger notre passé en vue d’en tirer tous les enseignements, de repartir tous ensemble vers l’édification d’une nouvelle société de droit fiable et stable avec des règles transparentes et acceptables par tous les partenaires du jeu politique".

Et dans l’assistance, je ne manquais pas de remarquer la présence du général Sangoulé Lamizana, au pouvoir de 1966 à 1980, du colonel Saye Zerbo au pouvoir de 1980 à 1982, du médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo au pouvoir de 1982 à 1983. Trois hommes qui, au total, avaient gouverné le pays pendant dix-huit ans. Il y manquait le vieux Maurice Yaméogo (qui va mourir le mercredi 15 septembre 1993), premier président de la République de Haute-Volta, élu le Il décembre 1959 et démissionnaire le 3 janvier 1966 à la suite de la manifestation conduite par Jacqueline Ki-Zerbo, épouse du... professeur Ki-Zerbo qui avait rassemblé 300.000 personnes réclamant "du pain, de l’eau".
C’est Blaise Compaoré qui, en mai 1991, décidera la réhabilitation de Yaméogo après lui avoir évité une mort violente le 9 novembre 1983.

Ainsi va l’Histoire. Jour après jour. Je ne peux m’empêcher de penser que ce qui fait la force de ce pays démuni de tout, sauf d’hommes et de femmes, c’est cette volonté de ne jamais accepter l’inacceptable et d’inscrire son action dans une continuité historique, les ruptures n’étant que des moments arrêtés qu’il convient, un jour, de réintégrer dans sa mémoire (cela a été fait avec les chefs d’Etat d’avant la Révolution ; cela reste à faire, pour l’essentiel, avec Thomas Sankara).

C’est sans doute pourquoi, aussi, le Burkina Faso est capable de gérer, à travers le temps et l’espace, des manifestations nationales qui sont devenues des manifestations continentales et internationales. Il en est ainsi du Siao, dont ce sera, en octobre prochain, la 9ème édition, tout comme du Fespaco qui a dépassé le cap de la 18ème édition. Il n’est pas d’exemple, en Afrique noire, d’un seul pays qui soit ainsi parvenu a assurer la continuité historique de manifestations tout en assurant leur développement et leur promotion internationale.

Il y a une réelle prééminence du Burkina Faso sur la scène africaine qui s’affirme d’autant plus que la Côte d’Ivoire, qui a longtemps voulu tenir ce pays en tutelle (cela a été une des causes de la chute de Y améogo), a perdu son leadership sous-régional. La démographie dicte sa loi : le Burkina Faso est, après le Ghana et la Côte d’Ivoire, le pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest. Et il est incontestablement, si on tient compte de sa diaspora "ivoirienne", le premier ensemble démographique francophone d’Afrique noire (la RDC n’étant francophone que dans ses principaux centres urbains et le Cameroun ayant une communauté anglophone non négligeable).

A Ouagadougou, on ne tire pas gloire de cela. Le Pays des hommes intègres est d’abord celui des hommes humbles. Pas question de battre le tambour et d’affirmer que l’on est le coeur de l’Afrique noire occidentale. C’est une des faiblesses de ce pays que l’ Histoire condamnait à une position de leadership sous-régional que ses Hommes n’ont pas pu assumer du fait de la traite (il valait mieux, alors, être au centre qu’à la périphérie) puis de la colonisation qui a fait de Dakar la capitale politique de l’AOF et d’Abidjan sa capitale économique.

Ce qui se concevait au temps des cargos et des paquebots (après celui des caravelles et des frégates) n’est plus vrai au temps de l’avion. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire s’enfonce dans une crise d’identité, la Guinée s’enfonce, à nouveau, dans les ténébres de ses geôles, et le Sénégal s’enfonce dans la précarité politique. Le Burkina Faso doit impérativement jouer le rôle qui est le sien : un premier rôle !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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