Actualités :: Crises politiques au Burkina Faso : Sortir du compaoréisme

La politique burkinabè, depuis le 30 octobre 2014, ne cesse inlassablement de sortir que du compaoréisme , pas d’autre chose. Le dernier régime démocratique sous M. Roch Kaboré tout comme le putsch du 24 janvier 2022 répètent encore, différemment, cette tentative de fuite hors du compaoréisme. Mais avec des acteurs qui sont les produits du compaoréisme. Ils ne pouvaient donc pas ne pas échouer. En sera-t-il autrement du dernier putsch survenu le 30 septembre 2022 ?

Ce dont Roch, Damiba et autres sont le nom

Le compaoréisme, c’est-à-dire le système de gouvernance et de mentalités qui a prévalu pendant 27 ans au Burkina sous Blaise Compaoré, et que les burkinabè ont, bon gré mal gré, intériorisé ; qu’ils aient été ou soient encore pour ou contre Blaise Compaoré ; système qui les a tous contaminés et durablement formatés. Ni la critique de Blaise ni l’opposition à Blaise Compaoré ne font sortir du compaoréisme. Comme système, le compaoréisme survit, perdure et sévit, comme un virus tenace, bien après la chute de Blaise Compaoré, sans lui…

Il serait donc erroné de penser qu’en nommant ce système du nom de l’ancien président du Faso, on cherche encore à s’acharner sur un vieillard exilé pour le vilipender et accabler ; tout comme il est vain de continuer à penser et à se répandre dans des analyses superficielles qui répètent aveuglément et inlassablement que les crises post Compaoré au Burkina Faso prouvent que les Burkinabè auraient quitté le mieux pour le pire qui nous arrive depuis 2014. La vérité est que nous avons bien quitté Blaise Compaoré, mais pas (encore) le compaoréisme.

Le Burkina n’essaie que de sortir du compaoréisme depuis 2014, mais avec les parfaits éléments produits du système qu’il est. Et, surtout, le pays tente de sortir du système sans l’avoir jamais décrit et identifié, ni envisagé/dévisagé (le mettre devant les yeux pour le regarder en face). La moindre des choses étant de commencer par connaître ce que l’on veut définitivement abandonner au Burkina après Blaise Compaoré, et qui justifie qu’on l’ait chassé du pouvoir ; commencer par connaître ce dont on veut sortir, pour qu’en sortir ne revienne pas à y demeurer de plus bel et à y tourner en rond. Nous tournons bien en rond avec les mêmes acteurs, les mêmes mentalités et habitudes depuis trop longtemps. Nous en sommes fatigués.

Ce travail de description et d’identification du compaoréisme dont la politique burkinabè prétend sortir depuis 2014, travail plus intellectuel que politique (et encore moins politicien), n’a pas été fait. Il n’a rien à voir avec un simple bilan des 27 ans de pouvoir de Blaise Compaoré, car un bilan voudra que l’on retienne encore ce que ces 27 ans auraient de positif, ce qui ne revient qu’à consacrer le compaoréisme pour ne jamais en sortir. Qu’est-ce que le compaoréisme sur tous les plans : la politique, la santé, le social, l’économie, le droit, l’éducation, la défense, l’administration, etc. ? Voilà le travail collectif à faire. Avant toute réconciliation qui ne sera encore, sinon, qu’une réconciliation dans le même système dont il faut plutôt sortir…

Sans ce travail, on prétendra se réconcilier des possibles divisions, inégalités et injustices créées par le compaoréisme tout en restant dans le compaoréisme. On croira que les civils sont plus aptes et compétents que les militaires (et vice versa) pour gouverner le Burkina, alors que civils et militaires sont les enfants du même lit nommé compaoréisme.

On opposera vieux et jeunes, femmes et hommes, intellectuels et paysans de la brousse. Mais en vain : dans l’unique et même système, qui fonctionne comme une structure intériorisée depuis 27 ans, se contenter d’interchanger les éléments qui sont les produits fabriqués du système ne fera jamais sortir du système. Dites en quoi les diplômés qui gouvernent se distinguent des paysans analphabètes ou illettrés, à part les titres, la relative maîtrise de la langue coloniale et des comptes en banque plus ou moins garnis. On rappelle que face au terrorisme, Damiba était non seulement un militaire, mais aussi présenté au départ comme un « expert du terrorisme » sur lequel il a écrit un savant bouquin. Pourtant il a échoué…

Selon la logique du système, Damiba le militaire c’est Roch le civil (nous venons d’en avoir la confirmation) ; l’incompétence et l’échec de l’un sont les mêmes que ceux de l’autre, sans que l’on sache vraiment qui est l’un et qui est l’autre, à part les costumes, l’un militaire, l’autre civil. Bien que le militaire aie renversé le civil. Tant que, au Burkina Faso, l’on ne se donne pas la peine d’identifier et décrire ce dont Roch et Damiba et tous les autres politiciens sont les noms (ils sont les noms du compaoréisme incrusté depuis 27 ans dans la politique burkinabè), le débat civils/militaires, avant d’être faux, n’en est même pas un. De même que le débat pour/contre les coups d’Etat :

On est contre les coups d’Etat, mais on est presqu’obligé d’applaudir les coups d’Etat qui renversent des présidents élus, mais incompétents notoires ; parce qu’on n’est pas seulement un démocrate amant avide du droit, mais aussi révolutionnaire qui veut le changement profond. Mieux ou pire, on est même obligé d’applaudir les coups d’Etat, précisément parce qu’on est contre les coups d’Etat : pour Traoré et contre Damiba, parce que Damiba a fait un coup d’Etat contre Roch le civil démocratiquement élu. On se sert donc du coup d’Etat contre le coup d’Etat !...

A l’intérieur d’un seul et même système qu’est le compaoréisme, la démocratie des urnes ne se distingue pas des coups d’Etat (le souvenir des dernières élections présidentielles n’honore pas vraiment la démocratie) ; l’une n’est pas préférable à l’autre. Si l’on préfère la démocratie, c’est uniquement par principe, et comme un noble idéal à atteindre, si certaines conditions sont remplies ; dans les faits, on n’avance pas d’un iota de l’une à l’autre.

Parmi ces conditions, il y a évidemment l’état de droit. Mais le droit lui-même est de moins en moins absent des pouvoirs putschistes, notamment à travers les « actes fondamentaux », les « transitions » et autres « assises nationales » où le droit sert à relégaliser/légitimer l’illégal. En utilisant ainsi le droit pour se redonner du crédit, sous la pression des organisations internationales soucieuses de démocraties, les putschs discréditent le droit lui-même. Bref, il y a bien une démocratie des putschs, populaire (populiste aussi), sans élections, mais non sans droit. Quoi de plus démocratique et populaire que des assises nationales ?...

Capitaine Traoré : le piège de la popularité

Mais en parlant justement de popularité, on a du mal à trouver en quoi pourrait se justifier la « popularité » du jeune nouveau capitaine Traoré, en dehors du fait qu’il a renversé Damiba. Il n’a encore rien fait, rien posé comme actes, mais on le dit « populaire ». Voilà qui est intrigant ! Une popularité seulement négative d’avoir renversé Damiba impopulaire, sans attendre d’obtenir du capitaine les résultats militaires sur le terrain de la guerre contre le terrorisme.

Une popularité qui surprend, puisque le capitaine justifie aujourd’hui son putsch de la même manière que le lieutenant-colonel Damiba hier : reconquérir le territoire national occupé à 40% par les jihadistes ; puisqu’il est, comme le lieutenant-colonel Damiba, membre du MPSR dont il est maintenant le chef ; donc : puisque le MPSR lui-même continue d’exister !

La vraie popularité, positive, ne peut pas consister à autre chose que de permettre enfin au peuple burkinabè de sortir hors du compaoréisme. Elle ne peut pas être autre chose que révolutionnaire, dans la continuité et l’esprit de l’insurrection de 2014, laquelle n’a rien à voir, dans son fond, avec les manifestations populaires des 1er et 2 octobre 2022 :

En 2014, le soulèvement était l’initiative du peuple burkinabè qui a appelé la force armée au secours ; en octobre 2022, c’est une partie non seulement de l’armée, mais encore une partie du MPSR, qui se querelle plus qu’elle ne se soulève, et appelle le peuple à son secours

En 2014, l’armée était obligée d’être populaire, de se faire peuple ; en 2022, au contraire, le peuple s’est militarisé, a rejoint l’armée, consacrant au passage la militarisation de la politique (d’où la popularité du jeune capitaine), en re-compaoréisant la politique au final. « Vive l’armée au pouvoir ! » : c’est le slogan sans ambiguïté d’octobre 2022, pas celui de 2014…

Le Burkina ne sortira toujours pas du compaoréisme si le capitaine Traoré cède aux sirènes du pouvoir et de la popularité qui sont, pouvoir et popularité, autant de pièges. Le coup d’Etat de Damiba était piégeux pour lui-même d’abord : prendre le pouvoir pour combattre efficacement le terrorisme inclut de perdre ce pouvoir si la lutte contre ce terrorisme n’est pas efficace et échoue. Pari perdu.

Le piège est d’autant plus grand pour le jeune capitaine qu’il est « populaire », et surtout, ce piège crève les yeux : proclamer, d’entrée, qu’il n’est pas intéressé par le pouvoir, tout en prenant les rênes du MPSR, est plus grave qu’un paradoxe ; parce que le MPSR n’est pas autre chose qu’un mouvement militaire destiné au pouvoir et au gouvernement du pays ; un organe politique de l’armée qui pourrait, à terme, il ne faut pas le souhaiter, provoquer la création d’autres mouvements rivaux au sein des forces armées …

Au lieu de dissoudre le MPSR, et contribuer ainsi à démilitariser la politique ou dépolitiser l’armée, c’est-à-dire, conjurer l’intrusion et l’implication des militaires dans la politique, laquelle immixtion est source des divisions dans l’armée (évoquer ces divisions à réconcilier et soutenir en même temps le MPSR est une nullité insensée), puisqu’un organe politique tel que le MPSR constitue inévitablement une élite et une oligarchie militaires (à moins que tous les militaires n’adhèrent au MPSR, ce qui n’est pas le cas), le jeune capitaine « populaire » prétend ne pas s’intéresser au pouvoir politique tout en s’intéressant au pouvoir directionnel du MPSR : que fera-t-il à la tête du MPSR, et avec le MPSR, s’il ne fait pas de politique ?...

Une grande différence sépare ainsi, en comparaison, le MPSR du CNR des capitaines de 1983 : ces derniers avaient pris le pouvoir pour, sans le cacher, gouverner et transformer le Burkina, alors que ceux du MPSR évoquent l’urgence du terrain militaire pour faire de la politique, du moins intervenir dans la politique, tout en affirmant ne pas vouloir faire de la politique. Et le peuple crédule d’applaudir content, mais imprudent…

Nous ne sommes donc pas près de sortir du compaoréisme et de ses métamorphoses aux Burkina Faso. Ou bien : nous en sortons comme nous sortons du colonialisme, en plus longtemps et au niveau africain, sans arrêt depuis plus de 60 ans, si ce n’est depuis le début de la colonisation, sans arrêt et pourtant jamais…

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

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