Actualités :: Burkina/Rencontre des chefs d’Etat : « Je ne pense pas que Damiba en soit (...)

Dans cette interview qu’il a accordée au Faso.net, l’ancien ambassadeur Mousbila Sankara jette un regard sur l’armée burkinabè, la vie politique, et se prononce sur la rencontre controversée entre le président Paul-Henri Damiba et les anciens chefs d’Etat. De l’avis du président de l’Association pour la renaissance d’une citoyenneté nouvelle (ARCN), le Burkina a besoin de nouveaux citoyens avisés, altruistes, désintéressés, dans la conduite des affaires publiques.

Lefaso.net : Comment suivez-vous l’actualité liée à la situation sécuritaire, sous la gestion du pays par les hommes de tenue ?

Mousbila Sankara : J’ai envie de mettre le doigt là où ça fait mal, parce que nous sommes de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Il y a un problème de société, qui se trouve à deux niveaux principalement : l’armée et les partis politiques.
Nous avons une armée qu’on peut qualifier de néocoloniale. Le colon avait monté une armée pour servir ses intérêts ; c’est-à-dire prête à mater, à convoyer, mais pas d’initiative personnelle, parce que l’initiative venait de la colonie. Alors, à partir de 1960, les gens ont essayé de bâtir une autre armée, mais sur la base et le fondement de l’armée néocoloniale.

Ce qui, aux premières décennies de l’indépendance, ne pouvait pas être en harmonie avec les besoins de la nation en naissante, ni ceux du peuple. Cela a justifié notre intervention en 1983. On a voulu la rupture à tous les niveaux, surtout au niveau de l’armée. Cette rupture a créé un désordre, au point que des moins gradés ou des moins anciens ont été promus à des responsabilités sous lesquels il y avait des plus gradés et des plus anciens. C’est contraire au principe de l’armée. Mais comme toute direction, c’est la force qui entraîne, qui conditionne et détermine ; comme la Révolution était assez motivante avec des responsables assez engagés et éclairés, on a pu faire quelque chose, malgré ce désordre.

C’est-à-dire qu’on a amené les gens à adhérer malgré eux ; parce que le milieu de l’armée, ce n’est pas un milieu démocratique, c’est plutôt un milieu de commandement et d’engagement. C’est ce qu’on a su faire en son temps. Mais à partir de 1987, les tenants de la Rectification ont restauré en partie la condition néocoloniale que nous avions combattue. L’avènement démocratique, qui voulait son armée dite classique, presque coloniale ou néocoloniale, a continué à restaurer le système avec Blaise Compaoré et qui s’est poursuivi avec Roch Kaboré qui n’était qu’une continuité.

Alors, le pauvre Damiba qui, entre deux hallucinations, s’est senti obligé de mettre fin à cette errance de notre armée, a mis fin au pouvoir de Roch Kaboré, sans le punch pour imprimer une direction. Il a cependant eu le courage de dire que ce n’est pas une révolution. Alors, si ce n’est pas une révolution, c’est quoi ? Nous étions dans un système néocolonial, on vient opérer un changement ; de quoi s’agit-il maintenant ?

Qu’il ait le courage de nous dire qu’est-ce que c’est. N’ayant pas pu dire cela, cette armée néocoloniale, qui jure par l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé, ne le reconnaît pas. Voilà la réalité de notre armée, c’est-à-dire qu’une certaine catégorie de militaires ne se reconnaît pas en Damiba, parce qu’il n’est pas le plus gradé ni le plus ancien. Or, c’était le cordon ombilical de l’armée néocoloniale que nous avions.

Il suffisait que le plus ancien dans le grade le plus élevé parle pour que l’armée se sente concernée. Elle ne discute pas, l’armée. Mais, comme il n’a même pas cette légitimité, il ne peut pas se faire respecter. Il n’a pas eu l’audace de dire : moi, même si je ne suis pas révolutionnaire, voilà ma nouvelle forme de gestion. Le drame, c’est qu’on ne sait même pas où on va. Je voudrais donc qu’il se rappelle qu’il a une armée néocoloniale, qui a une base de fonctionnement, qui est l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé. Il est obligé donc de passer par là, s’il veut se faire respecter.

Passer par là, signifie quoi pour Damiba ?

Qu’il corrige ! Il n’a qu’à rétablir l’ordre dans les casernes. Ce ne serait pas la première fois s’il se bombardait général ! Ce sont des choses qui arrivent ! Il n’aurait rien inventé.

Mais la transition de 2014-2015 a fonctionné ainsi ; le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida n’était pas l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé ! Bien plus, on a même forcé la main aux officiers supérieurs et hauts gradés !

Cela veut dire qu’on a continué le système, et jusqu’à présent, nous y sommes. Normalement, une insurrection ne négocie pas son président. Or, c’est l’insurrection qui a négocié Michel Kafando, un réactionnaire que nous avons combattu et pourchassé. Et c’est avec bonheur qu’il est venu se délecter de sa victoire parce que ce sont les mêmes qui sont venus le rappeler. C’est une question de génération et de virage mal négocié. Il y a une génération de militaires qui n’auraient jamais accepté ce qui s’est passé, ni à la transition de 2014-2015, ni à la transition en cours. Même en 83, toute la génération n’a pas souscrit à la dynamique ; il y en a qui n’ont pas hésité à s’opposer.

Ce n’est pas pour rien que certains ont été passés par les armes. Ce n’est parce qu’on est mort qu’on a tort, c’est notre société qui est toujours ainsi faite. Il faut toujours payer son honneur, son caractère, etc. Si tu restes amorphe, on va te servir du n’importe quoi. Pendant l’insurrection de 2014, la position de Lougué (Kwamé) était la plus convenable, puisque Traoré (Honoré) était taxé d’être proche de Blaise Compaoré (sinon, sa position de chef d’état-major et son grade lui commandaient de prendre le relais).

Le deuxième militaire le mieux placé était Lougué, mais comme on ne naît pas leader, à un moment donné, il a voulu répondre à l’appel de certains, mais il n’était pas bien placé. Cela lui a coûté ce que ça lui a coûté. Vous avez vu que lorsque Zida est arrivé, il s’est fait nommer général ! Sans cette ligne, ce n’est pas possible. J’ai l’impression que Paul Henri Damiba pense que ce serait un crime de lèse-majesté de se faire nommer général. Il n’y a pas de place pour les petits-enfants au pouvoir, pas de sentiments. Si tu franchis la ligne des leaders, il faut y aller, sinon tu vas disparaître.

Donc, notre armée voit ses principes remis en cause par une génération qui vit la réalité de son moment. Actuellement, on a une génération de civils ou militaires, qui tend vers les progressistes d’une part, et les réactionnaires d’autre part. Mais notre lieutenant-colonel a eu la prudence et l’éducation moaga de dire qu’il ne veut pas de révolution.

C’est bien, mais qu’il ait le courage de restaurer les principes de la néo-colonie au niveau de son corps. Il a été honnête pour expliquer qu’il n’est pas révolutionnaire. Maintenant, qu’il se conduise en réactionnaire. C’est-à-dire qu’il doit réinstaller l’armée dans ses bases d’armée néocoloniale (respect de la hiérarchie, des chefs, etc.), la mettre à l’écart et ne pas la propulser au-devant de la scène à travers des nominations.

Le deuxième problème, ce sont les acteurs politiques, dites-vous ?

Oui, nous n’avons pas d’acteurs politiques sérieux. Les gens vont voler dans mes plumes, mais c’est une réalité. De 1983 à aujourd’hui, combien d’élections y a-t-il eu ? Elles ont abouti à quoi ? A rien, si ce n’est qu’à nous créer des ennuis. Je fais partie de ces acteurs pas sérieux que je fustige. Des acteurs sérieux auraient su, de par eux-mêmes, créer un climat pour vivre en paix.

Le peuple n’est pas exigeant ; tout ce qu’il demande, c’est de vivre en paix, vivre de la pluie et de sa daba. Aucun politicien n’a apporté quelque chose de nouveau. Soixante ans après, on n’a même pas pu modifier la méthode de production la plus utilisée par plus de 80% de la population. Pourtant, nous avons des véhicules de luxe, des véhicules climatisés, mais on n’a rien trouvé pour améliorer ce qui nourrit la masse. Avec une telle situation, les gens ont le courage de prétendre être des leaders.

On a quand même connu de grands noms en politique ! Pourquoi jusque-là, on ne gravit pas d’échelon, la génération qui a suivi n’a pas pu tenir la dynamique ?

Mais ces grands noms-là n’ont pas transmis leurs savoirs, pour diverses raisons. Quand vous prenez une figure comme Ouezzin Coulibaly, jusque-là, qui a même voulu recenser ses idées ? Pourquoi jusque-là, il n’y a pas une documentation sérieuse sur son parcours, comment il s’est imposé, etc. ? Je n’ai jamais vu (ou entendu) un seul panel sur l’activité de Ouezzin Coulibaly. Comment voulez-vous que les choses soient transmises ?

Une personnalité comme Nazi Boni, qui a écrit et tout fait, c’est sa fille qui a, à un certain moment, tenté d’être candidate à la présidentielle et c’est tout. Maurice Yaméogo, lui aussi, son enfant a tenté, tout comme Gérard Ouédraogo. Nos politiciens prennent uniquement comme héritage ce que les devanciers leur ont donné, ils ne cherchent pas à savoir comment ils y sont parvenus.

Est-ce ces devanciers qui n’ont pas transmis ou les jeunes qui n’ont pas su tirer substance ?

D’abord, ces grandes figures-là, ces leaders, étaient trop au-dessus des jeunes. Le niveau était très élevé, à telle enseigne qu’il y a eu une rupture. L’initiation a donc été difficile. Sinon, vous ne pouvez pas être dans un pays où il y a eu un certain Nazi Boni, Ouezzin Coulibaly, Joseph Issoufou Conombo, Ali Baro, Moussa Kargougou, Jo Oueder (Joseph Ouédraogo), etc., et jusque-là, aucun leader qui puisse réunir autour de lui, des citoyens à même de maintenir une orientation claire. Aujourd’hui, tout est mélangé ; tout ce qui intéresse les cadres (politiques), c’est d’être classé à la tête d’une direction, de telle ou telle autre institution. Même notre éminent professeur, Joseph Ki-Zerbo, qui a passé son temps à former, enseigner…, on n’a rien capitalisé, rien n’a prospéré ou en tout cas, pas assez.

On a toutes ces personnes qui ont montré et incarné des valeurs d’intégrité, de modestie, de persévérance…, à l’image des personnalités que vous avez citées ci-haut, Soumane Touré, Valère Somé, Thomas Sankara et bien d’autres. Ce devait tout de même inspirer et se refléter dans la qualité de la chose politique ! Pourquoi n’a-t-on pas ce reflet ?

Il faut approcher Dr Ra-Sablga Seydou Ouédraogo (directeur exécutif de Free Afrik, ndlr), c’est lui qui a su bien résumer la situation, en disant : « Sankara partout, Sankara nulle part ». Etant chercheur, il a certainement beaucoup à développer sur ce sujet. Mais et pour ma part, les figures comme Henri Guissou, Gérard Kango Ouédraogo, etc., et les autres qu’on a citées plus haut, me permettent d’affirmer que de ce pays, peuvent émerger des hommes.

Les générations qui ont suivi les personnalités citées (et parmi tant d’autres) n’ont pas été initiées au village. Elles sont nées en ville, on les a circoncises, aucune assemblée n’a été faite pour les initier, elles ont été jetées dans la vie. Et comme c’était les premiers lettrés, on leur a confié des responsabilités, ils sont passés de l’enfance à l’adulte, sans transition à l’adolescence formée.

Si vous lisez n’importe quel livre de Nazi Boni, vous verrez que l’initiation (dont je viens de parler, le ‘‘qui je suis’’) est une réalité. Tout comme lorsque vous écoutiez Joseph Ki-Zerbo, les sagesses sont des valeurs de la culture. Cherchez un seul discours de Jo Oueder, vous verrez la percussion qu’il y a. Ce sont des gens qui sont arrivés mûrs dans la société. Même l’influence de la société occidentale n’a pas pu les dénaturer. C’est parce qu’il n’y a pas eu cette éducation qu’aujourd’hui, les gens n’ont pas honte. Même lorsqu’ils possèdent par exemple quelque chose qu’ils ne peuvent pas justifier. J’ai connu cette société où s’endetter même était une honte.

Mais aujourd’hui, c’est le pillage. Quand ton enfant ramène quelque chose à la maison et que tu ne sais de quelle manière il l’a obtenue, ça ne te gêne pas. Sous la Révolution, certaines valeurs ont marché, parce que devant, le président et ses ministres donnaient l’exemple. C’est toujours ainsi, même dans une famille, les premiers exemples des enfants, ce sont leurs parents (maman et papa). C’est pourquoi, je pense que si changement il doit y avoir, il faut qu’il y ait un choc, un arrêt brusque.

Pensez-vous que la solution va s’imposer à un moment, par l’éducation ?

Dans un big-bang, on va y arriver. Je ne sais pas pourquoi on ne peut pas demander à un pays comme la France, dont on utilise la langue depuis 1960, de nous aider à rétablir les écoles fermées. C’est le français qu’on y enseigne, pas le russe. Nous devons donc exiger de la France, ce qu’elle nous doit. On apprend sa langue qu’elle nous a imposée.

Aujourd’hui, les canaux d’apprentissage sont fermés, il faut qu’elle fasse tout pour les rouvrir afin de continuer de promouvoir sa langue ! Si elle ne peut pas, qu’elle nous dise et on voit si on peut prospecter d’autres langues. Là, on va chercher ceux-là qui peuvent nous aider à rouvrir les écoles et on y enseigne leur langue ! Nous devons clairement poser le problème à la France. Si le fait de fermer les écoles ne lui dit rien, on va aviser !

C’est en cela que les crises peuvent aussi être des moments de bons départs, dira-t-on !

Oui, aucun facteur n’est totalement négatif, c’est à vous de savoir ce qu’il faut en faire. Moi, à la place des dirigeants, c’est ce que j’aurais fait. J’appelle l’ambassadeur de France et l’attaché culturel, avec mon ministre en charge de l’Education et on expose le problème. Si vous voulez qu’on continue d’enseigner votre langue, il faut nous aider à rouvrir nos écoles et les maintenir. Si jusqu’à un certain moment, on n’a pas de réponse, nous prendra des dispositions pour voir ailleurs.

C’est parce que les choses ont changé, sinon le premier colon blanc à venir ici était un Allemand. Il a même donné un drapeau au Mogho de l’époque, qu’on considérait comme étant un représentant assez significatif de la population. Et lorsque les Français sont venus, à travers les gens de la cour, ils ont pris le drapeau pour coudre de petites culottes avant d’imposer le nouveau drapeau français, sous menace.

Sinon, culturellement, nous étions Allemands. Il faut expliquer clairement les choses. C’est arrivé au Rwanda. Ce qui a même contraint la France à faire la cour au Rwanda.
S’il y a bien des gens qui savent ce qui se passe au Sahel, c’est bien la France. Si les gens crient haro sur la France, c’est parce qu’ils savent qu’elle est capable de faire, mais elle ne fait pas. Le méchant, ce n’est pas celui qui ne donne pas, mais celui qui en a et qui ne donne pas.

Comment voyez-vous la question de la laïcité de la République qui semble par moments faire une confusion à charges de polémique ? N’est-ce pas là également un aspect à clarifier pour ne pas arriver à l’irréparable, lorsqu’on sait que la religion est aussi le domaine de la passion par excellence !

J’aurais voulu que dès l’entame de cette assemblée-là, l’ALT, on essaie de poser le problème de la République ou de sa laïcité. Il va falloir s’assumer vis-à-vis de ces questions. Rien n’est plus difficile que de vouloir naviguer sur du faux. Dans une République, il ne peut y avoir de monarchies.

… qu’appelez-vous monarchies ici ?

Une République, c’est l’égalité totale. On naît et demeure égaux jusqu’à la mort. Mais une République où il y a des gens qui ont le pouvoir à la naissance, ont leur territoire, nomment des gens et on dit que l’Etat ne doit pas s’en mêler…

Mais on dit que cela fait partie des institutions traditionnelles, des valeurs locales qui ont toujours eu un rôle déterminant, surtout en périodes difficiles !

A ce moment, on les rend compatibles avec le contexte actuel. Aujourd’hui, les gens fuient les villages et les chefs mêmes sont chassés de leurs localités. J’aurais aimé voir le Mogho Naaba prélever des personnes pour aller aider à réinstaller un chef qu’on a chassé de son village, étant donné que c’est lui qui l’avait nommé. Donc, c’est comme si l’institution dont vous parlez n’existe pas. C’est encore sur l’Etat que les gens s’adossent. Ce que je n’épouse pas du tout, parce que dans notre culture, chaque village se défend. C’est l’auto-défense.

C’est pourquoi, sous la Révolution, on a dit de formaliser cela. Faisons en sorte que dans chaque village, on sache qu’il y a tel nombre de fusils. De la sorte, les populations peuvent se défendre dès les premiers moments, en attendant que le plus fort (forces républicaines, ndlr) arrive. Il faut qu’on décolonise nos esprits. Des gens ne peuvent pas venir, quelques individus seulement, tirer et vider tout un village.

C’est le manque d’engagement, de compréhension de la portée de la devise « la patrie ou la mort ! », qui est en train de partir de la sorte, de se détériorer. Il n’y a plus d’engagement pour la patrie (l’Etat qui nomme ses représentants dans tous les postes, mais ne les défend pas ; le pouvoir coutumier également, aucune disposition pour montrer l’autorité). Il faut une culture, apprendre à une certaine génération qu’on ne doit pas abandonner aussi facilement. Les Arabes sont combien autour d’Israël ? Avez-vous déjà entendu qu’un mètre carré d’Israël a été pris ? Mais nous, on s’est assis et on a regardé faire.

Comment avez-vous trouvé l’initiative de la rencontre entre le président Paul-Henri Damiba et les anciens chefs d’Etat, qui s’est finalement tenue à trois !

Je ne pense pas que Paul-Henri Damiba en soit l’initiateur. C’est Blaise Compaoré qui s’est trompé d’époque. C’est un drame pour notre génération. On est toujours à 20 à 30 ans en arrière. C’est mon point de vue. Sinon, j’ai beau chercher, je me demande qu’est-ce que Damiba gagnerait dans ça, si gain, il y a. Est-ce que c’est vraiment tout ce qu’il peut faire comme activité ?

N’est-ce pas dans la dynamique du processus de réconciliation nationale ?

Même si c’est cela, bien commencer n’est pas mauvais. On dit mieux vaut bien terminer, mais n’empêche que commencer bien n’est pas aussi mal. Pourquoi ne pas prendre son temps pour voir vraiment quel est le problème ? Un pays, quel que soit l’engagement, le but de la manœuvre (pour parler militaire), on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. Si vous êtes le premier magistrat de votre pays et vous donnez un coup de pied à votre magistrature, sur quoi allez-vous vous baser, même si vous voulez être juste ? Donc, ce n’est pas par là qu’il devait commencer ; puisque sans la justice, rien ne peut se faire. Et on a tellement crié que notre problème est un manque justice, que le premier responsable aurait pu tout faire, sauf ça.

Comment une telle situation peut-elle se rattraper, lorsqu’on remarque qu’elle a encore divisé les Burkinabè, dans un contexte où la solidarité est requise ?

C’est encore rattrapable. Il suffit d’approcher l’ALT (Assemblée législative de transition) pour leur dire (aux députés) ce qu’il (le président Damiba) voudrait faire et qui ne heurte pas l’opinion nationale et, éventuellement, internationale, avec pour point précis le retour des exilés et ceux qui ont déjà été jugés et condamnés. J’aurais donc approché l’ALT pour lui demander de préparer une loi qui puisse faire revenir les exilés, dans le but de réussir la réconciliation.

Je ne vais pas leur présenter un texte (projet de loi), je vais leur (députés) écrire une lettre correcte pour expliquer les objectifs que je vise. Je leur demande de réfléchir sur ça, qu’ils consultent leurs spécialistes, pour me permettre d’avoir une loi qui permet de régler ce problème (parce que, pour moi, il est un facteur de division, s’il reste en l’état). Il aurait eu cette démarche que les juges ne se seraient pas sentis froissés.

Ce sont les politiques qui s’en seraient plaints, mais eux, de toute façon, ils ne sont jamais satisfaits. Mais qu’un corps comme la justice se voit rabaissé comme cela, ce n’est pas simple. Il y a une autre voie, qui n’est pas une route que tout le monde peut emprunter. A la place de Paul-Henri Damiba, j’aurais dit à Blaise Compaoré d’écrire une lettre dans tel ou tel cas et me l’envoyer.

Là, c’est sur sa demande, je vais voir ce que je peux faire, compte tenu de son état. Je lui aurais demandé cela, au lieu de le faire revenir comme s’il manquait au Burkina. Il écrit, même si j’allais faire passer cela par la Croix-Rouge, pour qu’on voie son cas, avec ses bulletins (de santé) ; parce qu’on a beau dire, ce qui est arrivé, c’est dans la lutte pour le pouvoir et il n’y a que des hommes qui l’affrontent.

Quelqu’un qui peut avoir un avion spécial pour venir, rien que pour ce que nous avons vu là, ne va pas manquer de gens et du courage pour l’aider à rédiger une telle lettre. Nous-mêmes Burkinabè, nous n’avons aucune fierté à voir notre président en Côte d’Ivoire, surtout notre génération (Blaise Compaoré, Thomas Sankara et lui étant de la même génération, ndlr). Notre génération, de la façon dont on vilipendait la Côte d’Ivoire avec Houphouët-Boigny (quand on parlait des ‘‘crocodiles aux yeux gluants’’, etc.) …, et c’est là-bas en définitif qu’on part trouver exil... Ce n’est pas bon. C’est mauvais ; c’est ce qu’on appelle le ‘‘baass-béodo’’ [en mooré, finir mal]. C’est la même chose qui nous est arrivée ici, avec Michel Kafando. Nous l’avons pourchassé ici, sous la Révolution, et c’est (finalement) lui et Zida qui ont ouvert le dossier du jugement de l’affaire Thomas Sankara. Ce ne sont pas ses camarades (de Thomas Sankara), notre génération. Michel Kafando sous la Révolution a été persécuté. Donc, cela doit nous donner des leçons ; Michel Kafando s’est délecté de sa victoire par notre inconséquente. Au lieu d’aller au Ghana, qui était notre ami sous la Révolution, il fonce à Abidjan qui est, du reste, en belle-famille. C’est encore grave, le Moaga ne se réfugie pas dans sa belle-famille.

Maintenant, avec ce qui est arrivé, il faut que Paul-Henri Damiba envoie rapidement son ministre de la Réconciliation en Côte d’Ivoire pour réparer les gaffes ; parce qu’on l’a honni. ‘‘Vous n’avez pas préparé votre affaire et vous m’amenez !’’. Le fait même qu’on ne l’a pas arrêté, ce n’est pas par analyse, c’est simplement parce qu’on n’était pas préparé.

Qu’il envoie son ministre Boly auprès de lui pour aller s’excuser d’avoir mal préparé la rencontre. Eventuellement, le même ministre fait le tour de tous les autres présidents ; parce que personne ne semble être satisfait de l’organisation. Là, il recense également ce que chacun aurait voulu prendre en compte avant de relancer le processus car, c’est un passage obligé. La réconciliation est un passage obligé, qui doit prendre en compte les attentes de tout le monde ; du sommet à la base. Il ne faut pas penser que parce qu’on a réglé au sommet, c’est fini à la base. Non, il faut prendre le tout dans les préparatifs.

Des dispositions d’amnistie et de grâce présidentielle ne vont-elles pas susciter des oppositions ?

Moi-même je vais m’opposer à la grâce. Mais, je parle des possibilités. Quand j’évoque un tel sujet, je m’efface ; parce que quand je vois les enfants, les femmes qui dorment aux carrefours, sous les échangeurs…, c’est l’article 1er de la Constitution qui est violé. Sous ce même hangar, j’ai déjà demandé à Me Halidou Ouédraogo (défenseur des droits humains, ndlr) ou à Luc Marius Ibriga (ancien contrôleur général d’Etat, ndlr), je ne me souviens pas trop, une conférence sur le droit du citoyen. Je lui ai demandé qu’est-ce que le citoyen a comme droits par rapport à ses gouvernants ? Quelles sanctions réserve-t-on à ceux qui ont échoué dans la gestion de la chose publique ? Les mêmes reviennent encore aux affaires, ils se succèdent, sans même rendre compte... C’est terrible. Avec cela, on ne peut pas construire une nouvelle société. Or, ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une nouvelle société.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo
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