Actualités :: Burkina Faso : Les fondements sociologiques de la crise sécuritaire

Le journaliste Sayouba Traoré revient, à travers les lignes qui suivent, sur certains faits pouvant expliquer en partie la crise sécuritaire que vit le Burkina Faso.

Je rentre ce matin d’un séjour de 31 jours à Ouagadougou et environs. Je vous livre ici mes premières impressions. Quand on arrive aujourd’hui à Ouagadougou, pas besoin de grandes théories savantes. L’insécurité au Sahel vous saute à la gorge. Il faut seulement avoir le courage de ne pas détourner le regard. Partout, des grappes de gens désemparés qui tendent la main, avec une douleur indicible plaquée sur le visage. Pour une fois, j’ai refusé de prendre des photos. Il faut respecter ces gens. Respecter ce qu’il leur reste de dignité. Respecter leur douleur. Respecter leurs difficultés à rester encore debout.

Les premiers moments, on se demande comment la population habituelle de la ville fait pour supporter un tel spectacle. Ce n’est pas le harcèlement coutumier des gens pauvres de la ville. Ce sont des femmes. Elles sont assises là où elles peuvent. Ce sont les enfants qui ont encore la force de venir tendre la main. Des groupes d’enfants, qui viennent s’arrêter devant les vitres des portières, qui scrutent l’intérieur des voitures, et qui tendent une main quémandeuse au bout d’un bras transpercé de fatigue. Des enfants qui slaloment entre les tables des restaurants, espérant des restes.

Et les mères ? Ces femmes sont revenues de tout, fatiguées de tout, harassées au-delà de tout. On sent que les bouches sont lasses de raconter. Reste des regards qui voient plus loin que l’humain. Un œil vide, rempli de toutes sortes de choses.
D’où viennent tous ces gens ? On ne sait plus. L’administration a forgé un néologisme qui claque : PDI. Qui claque, mais qui ne dit rien, en fait. Qui claque, et qui permet de camoufler l’essentiel. Comme si le silence permettait l’oubli.

Ces PDI viennent s’ajouter aux désespérés de la capitale. On ne peut pas oublier qu’avant leur venue, des mendiants occupaient les mêmes places. Faisaient les mêmes gestes. La même attente sans but. Le même manque d’espoir. Demain ? Demain c’est tout à l’heure. Ce soir, si les jours ont meilleurs.

Car, avant la crise sécuritaire, il y avait un océan de misère dans notre pays. Une grande masse de gens qui ne peuvent même pas imaginer l’idée de droits. Au sommet cette sombre engeance qui n’existe pas, qu’on ne veut plus voir, les jeunes diplômés chômeurs. Il ne faut pas se tromper. Les jeunes qui vous disent qu’ils sont nés, « juste pour accompagner les autres », ils sont toujours là.

Une question redoutable : comment peut-on imaginer qu’une telle société peut continuer ? Il y a un centre. L’ordinateur a écrit « ventre » au lieu de centre. Erreur de manipulation ? Correcteur qui anticipe ? Gardons ce mot ! Il y a donc un ventre. Celui de toutes les orgies, de toutes les indigestions, de tous les gaspillages. Et plus on s’éloigne de ce ventre, plus on est miséreux. On a donc les gens des maladies du trop manger, cerclés par la masse indistincte du « un coup KO. »

Il faut que je vous explique. « Un coup Ko », ce n’est pas le « win vouka » des campagnes électorales. Nombreuses sont les familles où la mère ne prépare qu’un seul repas par jour. Depuis longtemps, les parents ont cessé de se battre. On se bat contre la pauvreté. Parce qu’il y a quand même un tout petit espoir. La misère, on ne peut plus. On gère la misère.

Car la misère, c’est le renoncement. Toutes les 24 heures, il y a donc un seul repas. « Un seul coup », quoi ! Et celui qui rate ce rendez-vous est « KO ». Donc « Un coup KO ». Même dans les tréfonds du désespoir le plus noir, il reste quand même un brin d’humour. Rire de sa propre perte, en somme.
On est même étonné que cette société inhumaine n’ait pas connu une explosion violente. Et évidemment, quand un messager du djihad arrive avec des finances et des armes, son discours trouve une oreille attentive.

Une oreille préparée de longue date à entendre ce que ce djihadiste dénonce. Ajoutons que ces populations éloignées du ventre n’ont jamais eu droit à une éducation de qualité. Parfois même, pas d’éducation du tout. Traduisons cette réalité sociale : manque d’éducation, cela veut dire aucune capacité de démêler le faux du vrai dans les amalgames du message djihadiste. Vous voulez un exemple ?

Pendant longtemps, le message distillé est que « les musulmans nous tuent ». Avec en toile de fond un affrontement inter-religieux. Aujourd’hui, il nous a fallu de longues années avant que des érudits viennent nous expliquer que l’islam ne joue qu’un rôle marginal dans cette affaire. Il arrive que la religion serve de mauvais prétexte. Cela est possible, parce que les populations dans ces villages ne sont pas assez éduquées pour faire la différence entre les fausses motivations et les vrais desseins des terroristes. Des desseins qui restent cachés, évidemment.

Il y a un prolongement. Malgré les années qui défilent, on ne sait toujours pas qui nous attaque. On a donc dit HANI. Pour Hommes Armés Non Identifiés. Si les autorités, gouvernementales et locales, ne parviennent pas à dire qui sont ces HANI, on compte sur qui pour les identifier ? En tout cas pas les masses rurales privées de tout. Privées de l’essentiel et du minimum.

Car la misère est stratifiée. Le ventre, repu au-delà du raisonnable. Les gens du V8 et des R+. En bas, ceux qui vivent un peu. Vivre un peu, c’est quelques jours d’opulence au moment des salaires. Après, commence la grande vague des oubliés. Ensuite, les gens des quartiers périphériques. Des pauvres qu’on a poussé dans la pénombre. Les plus pauvres parmi les pauvres, c’est le monde rural. Même les statistiques refusent de les compter. A ce niveau, on ne parle plus d’oubli. Ces gens n’existent tout simplement pas. Quand on ne veut plus dénombrer, on fait des estimations. A la louche quoi !

Pour conclure notre société est un terreau favorable pour toutes sortes de manipulateurs. Il ne faut pas se mentir. On ne pourra pas vraiment terrasser le terrorisme, en conservant une telle structure de la société, et des inégalités béantes qui tuent tranquillement des pans entiers de la population. On peut vaincre militairement. Mais ça reviendra. On ne peut pas édifier des déserts économiques, et demander à des populations d’accepter d’étouffer dans ces déserts. L’égoïsme de classe, on finit toujours par le payer.

Sayouba Traoré
Journaliste, écrivain

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