Actualités :: Burkina/Refondation : « On ne peut pas préparer la vertu avec des ingrédients (...)

Le Burkina vit, depuis le 22 janvier 2022, une transition, après celle de 2014-2015. Avec la mise en place des organes de fonctionnement, les objectifs sont clairement balisés, à savoir lutter contre le terrorisme et restaurer l’intégrité du territoire, répondre à la crise humanitaire, refonder l’Etat et améliorer la gouvernance, travailler à la réconciliation nationale et à la cohésion sociale. C’est dans la dynamique de nourrir les réflexions autour de cette feuille de route, que le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) a, en partenariat avec l’organisation non-gouvernementale Diakonia et le NDI (Institut national démocratique), mardi, 12 avril 2022 à Ouagadougou, organisé un dialogue démocratique autour du thème : « De la transition de 2014-2015 à la transition de 2022 : leçons et perspectives pour une transition propice à une consolidation de la démocratie ».

De l’avis de certains observateurs, cette période peut être une opportunité pour véritablement poser les jalons d’un nouveau départ, en tirant les enseignements de la transition de 2014-2015 pour consolider les acquis sociaux, économiques, juridiques et institutionnels du pays. Ce qui inscrit ce thème bien à-propos. Pour analyser le thème, l’enseignant-chercheur en science politique à l’université Thomas Sankara, Dr Abdoul Karim Saïdou ; l’analyste politique et responsable du Centre de suivi et d’analyse citoyens des politiques publiques, Dr Siaka Coulibay, et Martine Yabré, défenseur des droits humains, coordonnatrice du Cadre de concertation des organisations intervenant sur le genre et la participation citoyenne des femmes au Burkina.

Chacun y est allé de son sous-thème dans cette salle du Conseil burkinabè des chargeurs qui a mobilisé des participants de diverses catégories socio-professionnelles.

Le ton est donné avec Dr Abdoul Karim Saïdou qui a planché sur les acquis et les insuffisances de la transition de 2014-2015. « Plus rien ne sera comme avant. C’était le slogan des insurgés en 2014. La question est aujourd’hui de savoir s’il en a été ainsi pendant la transition de 2014-2015 et après la transition », a-t-il rappelé, mettant ainsi en exergue la quintessence de son sujet.

Après avoir situé les contextes, il fait observer qu’en 2014-2015, il y a eu certes un changement de pouvoir, mais pas un changement profond, notamment au niveau du personnel politique et surtout dans les règles du jeu dans la gouvernance politique. En comparaison des contextes, l’enseignant-chercheur relève qu’en 2014-2015, il y a eu insurrection populaire et en 2022, un coup d’Etat. Il relativise cependant en relevant que 2014 a aussi une dose de coup d’Etat, en ce sens que le lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida avait aussi suspendu la Constitution et les insurgés avaient mis en place un organe de transition.

La démarche de Dr Saïdou consistait, non pas à opposer les deux transitions, mais à plutôt tirer les enseignements de 2014-2015 pour nourrir celle de 2022. Pour cela, il déroule son analyse sur trois grands points, dont l’élaboration de l’agenda de la transition et les réformes.

Ainsi a-t-il rappelé que l’agenda en 2014-2015 a été négocié en amont par la CEDEAO ; ce qui a permis d’éviter les sanctions internationales, contrairement à celui de la transition en cours où un bras-de-fer se dessine entre la CEDEAO et le Burkina. Une situation qu’il explique par les contextes (insurrection populaire et coup d’Etat). Sur un des points d’achoppement avec la CEDEAO, à savoir la durée de la transition, Dr Abdoul Karim Saïdou affirme que c’est une question de rapport de force (aucun texte à l’international ne prévoyant un délai de transition).

Il apprend également qu’en matière de fixation de délai, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, dont la sécurité même des auteurs de la transition. Au Burkina, et pour celle en cours, le facteur principal est le retour de la sécurité (la transition de 2014-2015 avait une durée d’une année tandis que celle en cours est de trois ans). En matière de délai, il distingue l’approche des maximalistes qui pensent que la transition doit être un moment de refondation profonde tandis que les minimalistes estiment qu’elle doit être un moment pour juste organiser des élections.

‘’L’insurrection de 2014 contient aussi une dose de coup d’Etat’’

L’enseignant-chercheur en science politique à l’université Thomas Sankara relève des insuffisances dans la transition de 2014-2015, notamment au niveau de la feuille de route (la charte n’a pas clarifié l’agenda de la transition en 2014-2015 ; l’agenda s’est conçu de façon progressive et cela peut s’expliquer par le fait qu’elle est venue d’une insurrection). Celle de 2022 énonce des missions par la charte, le Premier ministre a également présenté une feuille de route de la transition devant l’Assemblée législative de transition.

La charte de 2014-2015 a cependant pour force d’avoir été élaborée et adoptée par l’ensemble des forces-vives du pays, contrairement à 2022 qui est une charte octroyée, signée par le chef d’Etat, note Dr Saïdou. Tandis que la désignation du chef d’Etat en 2014-2015 a été faite par consensus, tel n’a pas été le cas pour la transition en cours.

D.g.à d. : Martine Yabré, Serge Théophile Balima, Abdoul Karim Saïdou et Siaka Coulibaly.

Dr Saïdou relève que le fait d’avoir fait cohabiter, en 2014-2015, la charte avec la constitution était inexplicable. Malheureusement, la même absurdité a été produite en 2022, décèle-t-il. Cela a, néanmoins, l’avantage de la stabilité institutionnelle (c’est cela qui a permis la poursuite du procès Sankara), tempère-t-il. Mais il estime que les limites l’emportent sur les avantages.

En matière de réformes, il montre que celle de 2014-2015 a marqué des points par la production de textes de qualité (textes qu’il qualifie de progressistes) et également en quantité. On a entre autres la loi sur les candidatures indépendantes, celle sur la dépénalisation des délits de presse, la loi sur le délit d’apparence, la révision du code minier, la réforme de l’armée, l’indépendance de la justice à travers la déconnexion du Conseil supérieur de la magistrature de l’exécutif. A contrario, des réformes, qu’il qualifie d’opportunistes, à l’image de celle ayant permis au lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida de passer au grade de général, la loi dite « loi Chériff » et des chantiers importants n’ont pas été suffisamment explorés, notamment les réformes constitutionnelles, la loi sur le quota-genre, l’inclusion politique des jeunes, la dépolitisation de l’administration, la chefferie coutumière, etc.

Selon Dr Siaka Coulibaly, qui a abordé les défis et enjeux de la transition en cours, pour aller au fond des choses, il faut d’abord procéder à un diagnostic sociétal qui soit pertinent. Il pense que jusque-là, tous les processus engagés au Burkina ont failli dans l’identification des problèmes ou des contraintes qui constituent en réalité des vulnérabilités. Il faut appréhender donc l’ensemble des facteurs et contraintes qui génèrent les crises (de 1960 à ce jour) et les nettoyer, préconise l’analyste politique.

Le diagnostic révèle que depuis 2011 au moins, le Burkina est marqué par une tension politique forte, une situation socio-économique difficile et une insécurité croissante. L’Etat n’a pas été capable de résoudre certaines contraintes, qui ont favorisé la situation actuelle. L’Etat a également failli par la faible protection sociale, son incapacité à faire face à l’accroissement du chômage juvénile, etc.

C’est pourquoi se résume-t-il en soulignant que le principal défi de la transition, c’est la refondation de l’Etat. « Et l’hypothèse de base est qu’un Etat restauré et performant va résorber tous les déficits diagnostiqués (sécurité, stabilité politique, socio-économique). Si on ne fait pas cette analyse et on fonce sur les problèmes (sécurité, corruption…), on va oublier l’essentiel et ces problèmes qui sont liés à l’insuffisance de l’action de l’Etat vont continuer, puisque la source est préservée », convainc-t-il. C’est en cela qu’il reconnaît que la transition actuelle a su identifier le mal, en parlant de refondation de l’Etat.

Parlant de réformes à engager pour plus de sécurité et de cohésion sociale, la coordonnatrice du Cadre de concertation des organisations intervenant sur le genre et la participation citoyenne des femmes au Burkina, Martine Yabré, a, après un tour d’horizon de quelques institutions, cadres de réflexions et propositions de réformes qui existent déjà et qui brassent tous les secteurs de la vie nationale, conclu : « Tout est vraiment disponible, il faut exploiter ce qui est-là, sinon, à la longue, je crois que c’est nous-mêmes qui gaspillons les ressources. (…). Trop de cadres, trop de dépenses, c’est un peu trop lourd pour vraiment un pays comme le nôtre, qui a d’autres priorités ».

Elle revient, à titre illustratif, sur une panoplie d’éléments pour illustrer cette réalité : le rapport du Collège des sages (1999), les travaux du Conseil consultatif sur les réformes politiques (CCRP, 2011), les réflexions de la Commission de réconciliation nationale et des réformes (CRNR, 2015), les travaux du Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale (HCRUN, 2021), les travaux du ministère auprès du président du Faso, chargé de la réconciliation nationale et de la cohésion sociale (janvier 2022), les réformes sur la participation électorale. etc. « Je voudrais inviter chacun à aller revisiter les réformes qui existent », lance-t-elle.

‘’Envisager un audit social et institutionnel pour un état des lieux de la gestion des hommes et de leurs carrières’’

Au niveau sécuritaire, elle recommande que l’on veille à la vulgarisation des textes et mécanismes sécuritaires existants (spécifiquement le recrutement des Forces de défense et de sécurité fondé des valeurs morales, disciplinaires, le respect des droits humains, etc.). Il faut lutter contre l’ignorance des populations en vue de réduire les actes de délinquance et aux fins d’éviter la prolifération des armes, travailler à faire déposer volontairement les armes, poursuit-elle.

Au niveau économique, appliquer également les textes sans complaisance. C’est en cela qu’elle salue les audits, avec à l’espoir que l’esprit qui les sous-tend ne soit pas dévoyé, à savoir l’amélioration de la gouvernance.

Mieux suggère-t-elle que l’on aille plus loin, par l’instauration d’un audit social et institutionnel qui va faire un état des lieux de la gestion des hommes, de leurs carrières. ‘’Ce qui va permettre de toucher du doigt la qualité et le niveau de responsabilité des ressources humaines pour corriger certaines insuffisances au sein de l’administration et de s’assurer que chacun est là où il mérite. C’est important, cela permet également d’éviter certaines nominations de complaisance et de rendre beaucoup plus performante notre administration…et cela permet de corriger les insuffisances. Cela a aussi l’avantage de faire le point du matériel et de sa gestion. Je parle du volet matériel, parce qu’il y a quelques temps de cela, nous sommes allés dans un ministère (que je ne citerai pas), mais franchement, quand vous voyez l’état du matériel, matériel neuf et le traitement affligé à ce matériel, vraiment, ça donne à réfléchir par rapport à la gestion du bien public au Burkina. Ça va aussi permettre de revisiter certains contrats avec des structures, voire renégocier’’, suggère-t-elle. Cela va permettre de régler le cas des retraités en activités et de procéder au renouvellement du personnel à ce niveau également, ajoute Martine Yabré.

Au niveau socio-culturel, elle prône la prévention et le règlement des conflits fonciers, l’éducation aux valeurs morales et éthiques. « Si le haut donne l’exemple, le bas va suivre. On n’est plus dans le contexte où on dit : ‘’fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais’’. Je pense que les gens font plus ce que vous faites que ce que vous dites, on vous prend aux actes qu’aux mots dans certains contextes », souligne-telle, préconisant de renforcer la lutte contre le chômage, dépolitiser tous les mécanismes d’accompagnement, tels que les Fonds nationaux de financements à la création et à la promotion de l’entreprenariat.

Mettre l’équité et le genre au cœur des politiques publiques et créer et renforcer, au niveau judiciaire, un centre de formation des professions judiciaires, en mettant l’accent sur l’éthique et la déontologie pour minimiser les maux qui minent la justice.

La coordonnatrice du Cadre de concertation des organisations intervenant sur le genre et la participation citoyenne des femmes au Burkina, Martine Yabré, est convaincue que le système burkinabè n’est pas mauvais, c’est l’humain qui pose problème. « C’est un problème de comportement. On ne peut pas préparer la vertu avec des ingrédients mauvais, qui ne tiennent pas la route. Il faut donc arrêter les vieilles pratiques. Et puis, quand on dit on change, on change. (…). On ne peut pas prôner la paix et développer un comportement de non paix », commente-t-elle avant de conclure sous forme d’appel aux dirigeants actuels à revisiter les propositions de 2015 : « A l’analyse des contextes des transitions de 2014-2015 et celle de 2022, on remarque quand même quelques similitudes ».

Oumar L. Ouédraogo

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