Actualités :: Réinventer le Burkina Faso : De la nécessité d’aller à la réconciliation (...)

A travers les lignes qui suivent, Barwendé Médard Sané, prêtre jésuite, doctorant à l’université de San Francisco (Californie) et Anicet Adaloué Liliou, chargé d’enseignement à l’université de Grenoble Alpes, apportent leur contribution à la réflexion collective sur la réconciliation au Burkina Faso.

« Le pays des hommes intègres est à la croisée des chemins. Depuis les luttes pour la reconstitution de la Haute-volta en 1947, le pays n’a jamais été confronté comme de nos jours à une crise existentielle aussi profonde. Les fondements de la Nation sont ébranlés par une crise sécuritaire sans précédent et par l’absence d’une réponse structurelle et durable à la lutte contre le terrorisme, en permettant la protection de la vie des populations, la restauration de l’autorité de l’Etat sur tous les territoires occupés par les bandes armées, le respect des libertés individuelles et collectives. Le Burkina Faso d’aujourd’hui est méconnaissable : plus d’un million de déplacés internes, plus de trois mille écoles fermées, des centaines de villages désertés, des vies fauchées, des orphelins et des veuves, des blessés et des survivants qui ne savent plus à quel saint se vouer.

La main puissante qui nous a délivrée lors de l’insurrection populaire d’octobre 2014 et du coup d’Etat manqué de septembre 2015 semble se résigner à nous laisser trouver par nous-mêmes nos propres solutions. Le Burkina Faso doit être réinventé et les Burkinabé doivent retrouver tout le sens de ce qui fait la signification de leur nom : « pays des hommes et des femmes intègres ». Un sursaut patriotique est nécessaire pour rendre honneur au sacrifice rendu par les forces de défense et de sécurité et les volontaires pour la défense de la patrie. (Hommage soit rendu ici à Ladji Yoro et à ses compagnons d’armes tombés sur le champ de la dignité le 23 décembre 2021).

La nécessité d’aller vers une réconciliation sincère se dessine à nos pieds comme le chemin royal pour reconquérir notre liberté en tant que nation résolument tournée vers l’avenir tout en assumant les erreurs du passé. Une vraie réconciliation fondée donc sur le respect de la sacralité des institutions républicaines, le rétablissement de l’Etat de droit par la justice et l’amour de la patrie pourrait être la solution aux problèmes actuels. Cette réconciliation doit permettre de mettre en place des réformes profondes, l’éradication de la corruption au sommet de l’État et un sursaut patriotique qui transcende les clivages politiques. Mais qu’est-ce qu’une réconciliation ? Quels sont les enjeux d’une telle démarche pour le Burkina Faso actuel et comment réussir un tel pari de notre histoire commune ?

Réconcilier, c’est opérer des changements profonds

Certains Burkinabè rejettent l’idée d’une réconciliation nationale, en dénonçant son caractère inutile et même dangereux pour la justice. Pour d’autres nous avons besoin d’un État aux institutions fortes qui remplit ses responsabilités régaliennes sans émotions. La peur des sceptiques pourrait se justifier par la confusion du paradigme réconciliation avec les termes assimilation, apaisement, paix passive, unité sans sacrifice ou encore maintien du statu quo avec seulement des changements cosmétiques. Mais quels sont les sens étymologiques du concept réconciliation et que disent les religions à ce propos ?

Du latin reconciliare, réconcilier signifie : ramener ou faire rentrer. Et lorsqu’il est compris au sens figuré, il signifie « ramener la paix ». En français, réconcilier signifie rétablir l’amitié entre des personnes en conflit ou remettre en accord des ennemis. En grec, le verbe katallasso qui se traduit par réconcilier nous semble plus riche. Car il renvoie à l’idée de changement ou d’échange. Il s’agit d’un processus conduisant à changer de position ou à surmonter une distance créée, une aliénation provoquée afin d’être en solidarité avec l’autre par des actions, des comportements et des projets qui promeuvent la paix et restaurent les relations. D’une part, le concept fait appel au changement et à la mise de côté de ce qui provoque des griefs, des abus et des pertes de droits. En outre, la notion de réconciliation appelle au rapprochement de ce qui a été séparé et à la mise en place d’un ordre nouveau. C’est-à-dire un cadre d’harmonie, le rétablissement d’une sécurité perdue et la présence d’une convivialité entre différentes parties. Et il s’applique aussi bien au spirituel qu’au politique. Ce sens de la réconciliation plus dynamique offre des perspectives qui engagent davantage les acteurs dans une démarche de transformation des conflits socio-politiques.

La réconciliation au sens des religions traditionnelles africaines se rapporte à la réparation des blessures occasionnées par des transgressions, des fautes avérées et des manquements vis-à-vis de soi-même, des autres personnes, de la famille, des ancêtres et de la société en général. Réconcilier, c’est concilier à nouveau ce qui avait été séparé et porter vers une meilleure harmonie les différentes dimensions de la vie, à savoir les vivants, les trépassés et les non-encore nés. Réconcilier c’est aussi ressouder les relations entre humains et autres vivants du cosmos, visibles et invisibles.

Dans le Christianisme, la réconciliation consiste à ramener sur le droit chemin une personne qui a commis une offense. Elle comporte plusieurs dimensions. Dans la dimension spirituelle, il s’agit de créer une harmonie et de restaurer des relations brisées avec Dieu. Au niveau personnel, se réconcilier avec soi-même, c’est renoncer à son propre péché. Sur le plan social, la réconciliation consiste à restaurer les relations brisées avec les autres. Au niveau écologique, la réconciliation consiste à réparer les violences portées contre les éléments de la nature et à prendre soin d’elle.

Dans l’Islam la réconciliation est aussi une priorité qui accompagne l’acte d’adoration. Elle est perçue comme un acte de charité qu’Allah aime. En effet, l’attribut divin le plus présent dans les sources islamiques est « Le Miséricordieux, Le très Miséricordieux ». La miséricorde et le pardon sont des valeurs cardinales en Islam, car elles sont à l’image de notre Créateur, Allah. Toute la législation et la jurisprudence islamiques sont censées se faire en fonction de cette notion de pardon, à laquelle sont exhortés tous les musulmans.

Réconcilier consiste donc à opérer des changements profonds pour le meilleur. Ainsi, si le pays des hommes intègres veut se réconcilier avec lui-même, il doit opérer des changements profonds grâce à la recherche constante de la vérité, de la justice, du pardon et de la restauration. Toute chose qui passe par le respect et le bon fonctionnement des institutions républicaines.

Pourquoi aller à la réconciliation ?

La crise sécuritaire qui sévit dans le pays depuis 2016 et les conséquences dramatiques que nous vivons sont la preuve que les Burkinabè ont besoin de reconstruire leur unité autour d’un idéal commun : le Burkina Faso. L’enrôlement de Burkinabè dans les groupes armés terroristes, les complicités de plusieurs autres pour livrer des renseignements, du carburant, des motos, et autres biens et services aux terroristes sont une autre preuve que certains fils et filles du pays sont égarés, ne se sentent plus Burkinabè. Ce qui pose la grave question de leur déradicalisation et de leur retour dans la maison familiale. D’autres qui estiment être lésés dans leurs droits crient vengeance et sont prêts à tout pour voir le pays sombrer et s’en réjouir. Outre cet état de fait, les crimes de sang et les crimes économiques commis depuis l’indépendance et non résolus jusqu’à ce jour doivent trouver enfin une solution. Aucune nation ne peut avancer en faisant fi des injustices du passé.

Le Burkina pourra vaincre ses ennemis de l’extérieur comme de l’intérieur en tissant le fil de la justice et de la vérité. Beaucoup d’injustices ont été commis dans ce pays. Des Burkinabè en souffrent toujours dans leurs âmes et leurs corps. La réconciliation est nécessaire pour apaiser les cœurs, guérir les blessures, établir la vérité sur les grands crimes de notre histoire, guérir les mémoires et transformer nos conflits individuels et collectifs. C’est la seule façon de conjurer les sorts de la division et l’anéantissement total. Soit nous sommes capables en tant que peuple de faire face à notre destin commun en mettant de côté les intérêts partisans pour réinventer notre avenir, soit nous acceptons notre défaite et notre incapacité à sauver le Burkina des maux qui le rongent.

Les Burkinabè veulent voir des changements profonds au sommet de l’État

De toute évidence, le gouvernement actuel peine à apporter une solution globale et adéquate aux grandes problématiques de notre pays. On reproche au Président son incapacité à apporter la paix aux Burkinabè, la faiblesse d’un homme d’État qui peine à s’imposer dans un gouvernement qui lui échappe, la corruption galopante au sommet de l’État et dans l’administration, les dysfonctionnements au sein de l’armée nationale et surtout le manque de transparence dans la communication avec le peuple sur les défis et enjeux auxquels le pays est confronté.

Par ailleurs, plusieurs dénoncent l’incapacité, voir la complicité des alliés occidentaux dans la lutte contre le terrorisme. Même si la majorité des Burkinabè ne réclame pas impérativement la démission du président du Faso, par peur de voir le pays retomber dans une situation politique et sécuritaire encore plus incertaine, tous sont unanimes : le capitaine du navire Burkina doit se remuer davantage pour sécuriser les 274. 200 Km2 du Faso et engager toute la nation sur les chantiers de la prospérité promise. En effet, c’est l’existence même du Burkina Faso comme État-nation qui est remise en cause.

Parce que la réconciliation politique en appelle à un ordre nouveau, le leadership du Président Kaboré tant critiqué doit changer de l’intérieur pour mieux juguler les problèmes du pays. De la rue montent également les plaintes de ceux qui fustigent le train de vie des membres des différents gouvernements qui se succèdent au sommet du Faso et surtout la vitesse avec laquelle certains ministres s’enrichissent, au milieu d’un pays qui peine à se prendre en charge.

Pour retrouver le chemin de l’intégrité et de la dignité, les hommes intègres doivent changer

Dans une communication sur la réconciliation, la vision du gouvernement Burkinabè est porteuse d’optimisme : le but ultime de la nouvelle démarche de réconciliation, c’est de « faire du Burkina Faso une nation réconciliée avec elle-même, fortement marquée du sceau d’une cohésion durable et qui, après avoir pansé ses plaies et s’être dotée des systèmes permettant d’éviter la répétition des faits générateurs de besoins de réconciliation, construit sereinement son avenir, sur le socle des valeurs communes librement partagées ». » (Issa Deme, Le processus de réconciliation en cours au Burkina Faso). Les concepteurs du programme de la réconciliation nationale lancent un défi à tous les Burkinabè. Nous devons comprendre que le salut de notre nation s’inscrit dans : « la différence dans l’union et non l’union dans la différence ».

Au lieu d’attendre uniquement que les changements viennent de la tête du pays, il est impératif que les Burkinabè eux-mêmes acceptent d’opérer des changements consistants dans leurs comportements. Comme le disait Mahatma Gandhi, nous devons être le changement que nous souhaitons voir dans le monde. Tous les citoyens qui aspirent à la réconciliation doivent se réconcilier avec l’amour de la patrie et l’honneur d’être intègre. En réalité, aucun leader fut-il intègre ne saurait à lui seul apporter des changements durables à une nation. Les changements de régimes, les réformes gouvernementales et les réajustements structurels ont toujours besoin de reposer sur des épaules humaines pour prendre de la chair et non pas seulement sur des textes immobiles, mêmes bien élaborés. Au Burkina Faso, chaque Burkinabè est celui-là même que nous attendons tous pour rendre le pays meilleur.

Les fonctionnaires de l’État doivent se réconcilier avec l’amour du travail bien fait, la ponctualité au travail et l’accomplissement des devoirs bien remplis. La corruption généralisée, devenue mode de fonctionnement des institutions et des citoyens, la politisation de l’administration, les détournements de fonds publics et de projets ne caractérisent nullement l’idéal du Burkina et des Burkinabè qui se veulent intègres. Le changement tant rêvé proviendra du changement de paradigme dans l’esprit de tout un chacun. Le Burkina ne s’en sortira pas sans une revanche sérieuse et collective contre la corruption.

Les partis politiques, quelles que soient leurs obédiences doivent sacrifier leur soif de pouvoir immédiat pour apporter des solutions au rétablissement de la paix et de la sécurité sur toute l’étendue du territoire national. Les leaders religieux doivent réconcilier leurs discours plus avec l’éthique de la cohésion sociale qu’avec l’intégrisme des textes religieux. Car la gloire de Dieu n’est pas dans le sang des victimes versé mais dans la fraternité qui embrasse sans distinction de religion. »

Barwendé Médard SANE, Prêtre Jésuite, doctorant à l’Université de San Francisco (Californie)
Anicet Adaloué LILIOU, Chargé d’enseignement, Université Grenoble Alpes, doctorant en droit
Contact : liliouanicet@gmail.com et barwendesane@gmail.com

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