Actualités :: Appel à la démission de Roch Kaboré : « Il doit les laisser marcher et ne même (...)

Outre l’insécurité, l’actualité burkinabè est alimentée depuis quelques jours par les sanctions de la CEDEAO et de l’UEMOA contre le Mali et la marche du 22 janvier 2022 à l’appel d’organisations de la société civile. Sur l’ensemble de ces sujets, nous avons tendu le dictaphone au premier responsable de la Coalition des acteurs économiques pour un commerce équitable, El Hadj Harouna Gouem. Sans mots masqués, il livre son analyse.

Lefaso.net : Insécurité au Burkina, sanctions de la CEDEAO-UEMOA contre le Mali, menace de commerçants d’augmenter le prix des produits… Comment analysez-vous la situation au sein de la Coalition des acteurs économiques pour un commerce équitable ?

El Hadj Harouna Gouem : Par rapport à l’insécurité, je dirai que c’est la première préoccupation du pays, et c’est de là que découle la vie chère ; parce que les commerçants n’ont pas accès aux zones pour aller vendre leurs produits. Il y en a qui forcent pour s’y rendre mais il va de soi que cela joue sur les coûts des produits, parce que les transporteurs augmentent le prix du transport, ce qui va se répercuter sur le consommateur.

Sinon, avec la concurrence qui est aujourd’hui rude, en temps normal, le commerçant ne peut plus se lever et sur un coup de tête augmenter le prix d’un produit ; le monopole même n’existe plus. Il y a toujours des produits concurrentiels. C’est pourquoi, nous prions jour et nuit pour que la situation revienne à la normale, que les populations puissent regagner leurs localités. Aujourd’hui, vous verrez que même le carburant ne peut pas être transporté dans toutes les localités, ce qui joue vraiment sur l’économie.

La restriction de l’utilisation de Facebook, comment la vivez-vous ?

Il y a des gens qui ne vivent qu’à travers l’utilisation de Facebook dans leurs affaires. Les promoteurs immobiliers par exemple passent par ce canal pour faire connaître leurs offres. Moi-même, j’y paie des produits. Donc, la restriction a un effet sur nous. La raison n’étant pas encore connue (l’interview a eu lieu avant la sortie du porte-parole du gouvernement sur la question), on souhaiterait vraiment que la mesure soit levée pour permettre aux gens de pouvoir faire leurs affaires. Mais si c’est dû à l’insécurité, nous devons tolérer et faire avec.

Certains des vôtres, le regroupement des petits commerçants de Ouagadougou, menacent d’augmenter les prix des produits du fait d’un problème lié au transport des marchandises. Quel est votre commentaire ?

Ce problème ne date pas d’aujourd’hui. Lorsque le système de pesage était sur le point d’être mis en place des gens avaient déjà soulevé des inquiétudes. Mais en réalité il y a un problème de fond que les gens n’expliquent pas. Ce sont les surcharges des véhicules de transport des marchandises que l’Etat veut éviter. Ces surcharges ont un impact sur nos voies, ils détruisent le bitume. Or, les prix des produits sont à un tel niveau que ce sont les surcharges qui font que les commerçants arrivent à s’en sortir. Du fait du coût du transport plus le commerçant arrive à charger de de marchandises, plus il y a la rentabilité, les camions de transport étant en location.

C’est tout cela qui fait qu’il y a un couac. L’ONASER (Office national de sécurité routière) avait déjà un problème avec les acteurs par rapport à cette situation. A Lomé, quand nous chargeons, ce sont les mêmes problèmes, si fait que parfois, il faut diminuer le volume de la marchandise et ramener le reste après. C’est la même chose au Ghana. Donc, ce n’est pas un problème qui est propre au Burkina Faso. Le bitume respecte une réglementation en matière de poids, et je crois que c’est cela le fond du problème.

Mais, je pense qu’il faut toujours échanger entre acteurs pour trouver une solution ; parce qu’il est difficile de ne pas respecter les poids. Dans les pays côtiers, on est obligé de transporter une partie des marchandises pour rejoindre le camion à la frontière pour ajouter et rentrer au Burkina. Ce qui n’est pas normal. Il faut qu’on tienne vraiment compte du fait que le bitume a coûté des milliards aux Burkinabè et que pour des intérêts personnels, on ne doit pas le détruire en un temps record. Il faut qu’on discute pour trouver un minimum acceptable.

Comment vous accueillez les sanctions contre le Mali ?

Tout ce qu’il y a comme sanctions économiques touchent forcement des innocents, et tout ce qui touche des innocents, nous ne pouvons que le déplorer. Au Mali même, c’est sûr qu’il y a des gens qui sont contre la démarche de la junte (le temps qu’elle veut se donner, ndlr). Donc, de telles sanctions touchent toutes ces personnes-là qui ne partagent pas la position de la junte. Je trouve que la junte malienne et la CEDEAO jouent sur le même registre, parce que la première a avancé le temps pour amener la CEDEAO à négocier.

La CEDEAO aussi a saisi cela pour amener la junte aux échanges. Voilà qu’aujourd’hui, ça joue sur l’économie et le citoyen lambda. Sinon, tout le monde savait que les sanctions étaient prévues ; quand une junte prend le pouvoir et 18 mois après, rien ne se profile à l’horizon, rien ne montre qu’il y aura élection, c’est difficile. La CEDEAO est donc dans son droit. Les gens disent aujourd’hui que c’est la France qui est derrière, pourtant la CEDEAO a toujours sanctionné.

Mais on dit que c’est la France qui est derrière, pourtant la CEDEAO est dans son rôle. Aujourd’hui, je ne pense pas que c’est le souhait des populations de la CEDEAO de voir le pouvoir occupé par les militaires. Ces sanctions, je pense qu’elles ont pour objectif de ramener la junte à instaurer une transition dans un délai raisonnable. Ces sanctions doivent amener les uns et les autres à négocier pour trouver un terrain d’entente et éviter que les populations souffrent.

Les gens estiment que les sanctions sont exagérées et appellent le président Roch Kaboré à se désolidariser. Comprenez-vous une telle réaction ?

Je trouve que c’est exagéré. Nous lançons des insanités, des ultimatums aujourd’hui au président du Faso. Au Mali, si quelqu’un le fait à Assimi Goïta, je crois qu’il va séjourner en prison. Là-bas, il n’y a pas une si grande liberté comme on peut le croire. On a vu le cas de Oumar Mariko qui est en prison. C’est donc une dictature qui est en téléchargement. La meilleure solution pour tous est d’organiser des élections, surtout l’élection présidentielle qui est au suffrage universel. On n’a pas besoin que toutes les localités votent. En plus, toutes les organisations maliennes ne sont pas pour la junte.

Ces mesures contre le Mali vont avoir des répercussions sur les commerçants burkinabè, on imagine !

Bien-sûr ! On ne peut pas ne pas les ressentir. Il y a des commerçants maliens qui viennent acheter des produits sur le marché burkinabè. Il y a aussi le fait que le Burkina est un couloir par lequel les Maliens partent faire des chargements dans les ports des pays côtiers (Nigeria, Togo, etc.).

Comprenez-vous ceux qui font les tirs groupés sur le président Roch Kaboré ?

Je crois que ces sanctions sont des mesures communautaires, régionales et qu’il ne faut pas tout rejeter sur le président burkinabè seul. Ce serait quand même irresponsable pour Roch Kaboré de sortir seul de ce lot pour dire qu’il est contre. Non, ce n’est pas raisonnable. Si toute la communauté UEMOA ou CEDEAO décidait et qu’une seule personne se désolidarisait, ce n’est pas bien.

Vous vous rappelez, au début du putsch (au Mali), les sanctions étaient prévues depuis cette époque, mais selon des rumeurs, il y a eu des débats et ce sont les présidents Roch Kaboré et Umaro Sissoco Embaló (Guinée-Bissau) qui ont dit que la situation était intenable et qu’il fallait tenir compte de cela et ne pas chercher à ramener de force IBK (Ibrahim Boubacar Keïta).

Tout cela ajouté à des demandes de démission, c’est de trop pour le président Roch Kaboré, dira-t-on !

On est tellement libre au Burkina Faso, qu’on exagère en réalité. Depuis 2014, on vit toujours dans l’esprit insurrectionnel. Dieu nous a aidés pour que nous chassions Blaise Compaoré et nous nous croyons tout permis maintenant. Je pense qu’il faut qu’on arrête avec tout cela pour animer et cultiver l’esprit démocratique. Le pays ne peut pas avancer avec cet état d’esprit. La démocratie, même si elle n’est pas parfaite, reste la voie idéale par laquelle chacun peut s’exprimer.

Mais, si nous pensons qu’à la moindre difficulté, on va faire partir le président en place, ça va être un éternel recommencement puisque celui qui va le remplacer ne sera pas non plus aimé de tous. Il faut qu’on accepte le jeu, il a remporté des élections, il gère le pouvoir et quitte à la fin de son mandat. Si les perdants doivent toujours demander à celui qui est au pouvoir de partir, je crois que ça va être difficile pour notre pays.

Ce n’est pas parce que ça n’a pas marché aux élections passées qu’on va demander au président de partir. Pas non plus parce qu’on est au MPP (Mouvement du peuple pour le progrès, parti au pouvoir) et qu’on n’a pas eu sa part de gâteau qu’il faut demander la démission du président. Il faut se préparer à l’attaquer sur le terrain des élections, sinon le pays ne va pas s’en sortir, il y aura un moment, personne ne voudra même être candidat, les gens seront dégoûtés.

Est-ce que les gens ne le font pas parce qu’ils estiment que la situation est intenable et qu’ils ont l’impression que le président ne fait pas assez ?

Effectivement, côté sécurité, il y a eu tellement de pression que des têtes sont tombées (remaniements, ndlr). Malgré ça, il n’y a pas eu d’amélioration de la situation. Donc, le problème n’est pas là-bas. Vous avez, vous-mêmes, vu que le ministre de la défense a dit que l’armée burkinabè est plus équipée que les terroristes.

Le problème est donc ailleurs et il faut travailler pour que les populations déplacées internes regagnent leurs localités. Donc, la solution n’est pas dans la démission, il faut changer certainement de méthodes, amener à une meilleure collaboration des populations. Il faut vraiment travailler aussi au sein de l’armée pour que tout le monde soit sur la même longueur d’onde dans la lutte.

Pensez-vous que le président du Faso doit lancer des messages pour rassurer les Burkinabè, leur demander notamment de surseoir aux marches ?

Je crois que le président doit laisser les gens marcher. Si les gens disent qu’ils vont marcher contre lui, il doit les laisser marcher et ne même pas s’inquiéter de son départ. S’ils arrivent à le faire partir, qu’il s’en aille. Si tu donnes l’impression que tu protèges ton fauteuil, les gens vont toujours exagérer. Donc, la solution, c’est de continuer à faire son travail, ce pour quoi il est venu au pouvoir.

Mais je demande aux sympathisants de notre coalition de se désolidariser de cette marche du 22 janvier. Nous sommes dans le secteur économique, nous souffrons déjà et suffisamment. Ce n’est pas en chassant le président que ça va nous arranger. Nous avons chassé Blaise Compaoré en 2014, nous savons ce que nous avons subi comme pertes économiques. Instaurer le chaos n’arrange pas l’économie. Il y a des gens qui sont tombés en faillite à cause de l’insurrection de 2014.

Des gens ont perdu des milliards et ne se sont plus remis. En 2015-2016, il y a eu des incendies un peu partout dans les marchés, ça avait un lien. Même les gens qui sont sortis la dernière fois (le 27 novembre 2021, ndlr), ils ont failli attaquer des boutiques, ce sont les commerçants qui se sont organisés pour résister.

Donc, je lance un appel aux commerçants, même s’ils n’ouvrent pas leurs boutiques, ils peuvent veiller sur leurs commerces parce que quand c’est perdu, c’est perdu. La marche du 22 janvier ne nous arrange pas, nous les commerçants, parce que quand des gens sortent généralement pour marcher, il y en a qui sont-là pour piller. Pourtant, les commerçants qu’ils pillent peuvent être d’accord pour la marche, mais s’ils ne sortent pas pour vendre, ils ne vont pas manger, ils vivent au jour le jour.

Propos recueillis par O.H.L
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