Actualités :: Guinée, Condé et l’armée : Tragédie et farce tout à la fois !

C’est l’image désastreuse qui restera dans les mémoires et les archives. Un président déchu, débraillé, vautré sur un fauteuil, abasourdi de se trouver là sous la garde d’un militaire qui s’efforce de lui faire dire qu’il n’a pas été maltraité par les putschistes alors qu’il a, manifestement, vécu sa destitution comme une maltraitance. Alpha Condé a perdu le pouvoir auquel il s’accrochait par tous les moyens depuis 2010. Son image d’aujourd’hui renvoie à celle de Laurent Gbagbo qui, en 2011, en Côte d’Ivoire, au nom du principe : « j’y suis, j’y reste », venait de se faire capturer par les Forces républicaines ivoiriennes. Karl Marx, en 1852, commentant Friedrich Hegel, rappelait que si les grands événements se répètent deux fois, c’est la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. La Guinée de Condé, après celle de Lansana Conté dont la mort en 2009 avait permis l’accession au pouvoir du capitaine Moussa Dadis Camara, aura été tragédie et farce tout à la fois.

La romancière d’origine guinéenne Mariama Barry, dans un de ses livres (elle a été l’auteur, notamment, de « La Petite Peule »), écrivait que sous Ahmed Sékou Touré, au cinéma, « l’affiche servait d’appât, mais n’annonçait pas forcément le film projeté ». C’est vrai encore aujourd’hui comme hier. Lansana Conté avait pris la suite de Sékou Touré et les militaires s’étaient emparé du pouvoir politique (ils contrôlaient déjà le pouvoir économique, largement commissionnés à l’occasion de tous les contrats miniers). Ceux qui avaient affirmé que Conté c’était mieux que Sékou Touré et Moussa Dadis Camara mieux que Conté, affirmeront que Alpha Condé, élu « démocratiquement » en novembre 2010, était l’expression de la fin de plus de quarante années de dictatures plus ou moins sanglantes.

L’affiche pouvait paraître séduisante : « éternel opposant », « panafricaniste de toujours », « marxiste devenu social-démocrate », « leader du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) », Condé était en rupture avec ses prédécesseurs. Mais dans l’air du temps de la deuxième décennie du XXIè siècle : sa rupture se fondait sur l’exclusion et la stigmatisation. Ce que Christophe Châtelot, dans Le Monde (daté du mercredi 17 novembre 2010), qualifiait « d’ethno-stratégie opportuniste ».

Condé voulait être « à la fois le Mandela et le Obama de la Guinée ». « Le Mandela, disait-il, parce que je veux réconcilier les Guinéens, et le Obama parce que je veux montrer que les Guinéens peuvent s’en sortir ». Il ajoutait alors : « J’ai dirigé le mouvement étudiant, je milite depuis près de 40 ans, j’ai côtoyé des chefs d’Etat et j’ai vu comment ils gouvernent ».

Quels chefs d’Etat avait-il vu gouverner ? Condé ne sera qu’une sorte de Gbagbo en fin de parcours : après s’être, l’un et l’autre, réclamés du « socialisme », ils auront érigé l’exclusion en mode de gouvernance. J’écrivais alors que Condé n’était que l’autre façon de dire « Gbagbo » en malinké. Je n’avais pas tort. Mais qu’importe, il y avait des commentateurs pour trouver l’affiche séduisante alors que, soucieux de nuancer mes propos, je posais la question (c’était le 17 novembre 2010) : « Comment fait-on pour instaurer la démocratie dans un pays qui n’a connu que le totalitarisme ? ». Tierno Monénembo écrivain franco-guinéen, Prix Renaudot 2008, proposait alors une réponse : « Là-bas (il évoquait alors les « faubourgs de Conakry et d’Abidjan »), on préfère d’expérience les mauvaises élections aux guerres civiles bien réussies ». Sauf que les unes n’évitent pas les autres et que les « guerres civiles » ne sont jamais qu’une « guerre des chefs » dont la population civile fait les frais.

Condé croyait annoncer « un printemps africain »

« Opposant historique », Alpha Condé avait cependant attendu que Ahmed Sékou Touré puis Lansana Conté meurent de mort naturelle et qu’un militaire tire une balle dans la tête du capitaine Moussa Dadis Camara pour qu’une présidentielle soit laborieusement organisée en Guinée et que, plus laborieusement encore, il la gagne. Après une campagne pendant laquelle les exactions et les viols ont été perpétrés en pays peul par des éléments de l’armée guinéenne afin de terroriser la population pendant cette période électorale. J’avais, à l’époque, rapporté les témoignages de plusieurs victimes, rencontrées à Dakar où elles étaient soignées.

Condé nous annonçait au tout début de l’année 2011, alors qu’il était en visite officielle à Paris, « un printemps africain » dont le signe avant-coureur était son élection. Il promettait de concentrer ses efforts « sur les grands voleurs plutôt que sur les petits ». Paris applaudira très fort, d’autant plus fort que Getma perdra la gestion du port au profit de Bolloré (dont Euro-RSCG, filiale du groupe, avait organisé la communication de Condé) tandis que Bernard Kouchner, qui venait d’être viré du gouvernement Sarkozy-Fillon, reprenait du service à Conakry comme consultant.

Le problème avec les présidents « socialos » – en Afrique comme ailleurs – c’est qu’ils mettent trop souvent leur idéologie dans la poche, sans doute sous un gros paquet de pognon. Premier déplacement officiel de Condé au lendemain de sa prestation de serment : la Libye de Kadhafi. Sur le livre d’or, il notera : « La vérité, le courage et l’assiduité triomphent toujours. Ceci doit inspirer les prochaines générations. Le Guide a pu résister face à l’agression [Condé évoquait alors l’attaque aérienne de la Libye décidée en 1986 par Ronald Reagan] et ceux qui l’ont menée et autres ont montré qu’ils sont prêts à tout pour détruire. Mais grâce à Dieu, le Plus Haut, la victoire a été possible ». Belle perception de l’évolution géopolitique du monde contemporain. Nous étions dans les premiers jours de février 2011. Un mois plus tard débutera l’opération Harmattan qui liquidera le régime de Kadhafi !

Les enclaves minières, zones grises de l’Etat de droit

Alpha Condé, c’est hibernatus. Quand il arrive au pouvoir ses modèles économiques sont l’Algérie et l’Angola. Il considérait la Sonatrach et Sonangol comme des modèles de gestion… ! Et il va s’efforcer de s’afficher comme l’ami de Pékin (« Nous allons créer les bases du développement comme Deng Xiaping l’a réalisé en Chine ») et de Moscou (qui avait soutenu Ahmed Sékou Touré pendant la phase « communiste » de sa présidence).

Economiquement, Condé en était encore aux années 1960-1980, développant (tout en se laissant présenter comme « ex-professeur de droit à la Sorbonne », ce qu’il n’a jamais été) une vision bureaucratique (au sens sociologique – pour ne pas dire stalinien – du terme) de sa politique publique. Résultat : 80 % de la population active travaille dans le secteur informel, 80 % des jeunes sont au chômage, 55 % des Guinéens sont sous le seuil de pauvreté alors que les enclaves minières – qui assurent le « financement » des élites politiques, administratives et militaires – deviennent des zones grises hors de l’Etat de droit.

Les « résultats incohérents » des consultations électorales

La Guinée se remettra du virus Ebola qui fera (officiellement) plus de 2.000 morts en 2014-2016 mais pas du virus Condé. Il organisera sa réélection en 2015, gagnera dès le premier tour, et tripatouillera la Constitution et le référendum qui permettra d’adopter le nouveau texte pour reprendre du service en 2020. Il gagnera à nouveau au premier tour. Il a alors 82 ans ! Washington aura les mots justes pour évoquer cette consultation électorale : les Etats-Unis dénonceront des « résultats incohérents ».

La bulle médiatique que Condé avait construite autour de lui a finalement implosé et il ne restera rien de l’espérance née de la présidentielle 2010 (aucune espérance après les présidentielles de 2015 et 2020, bien au contraire). Si ce n’est les difficultés et les contradictions entre forces politiques ; et la fracture sociale résultant de la déliquescence de l’Etat et du service public, de la corruption, de la brutalité des forces de l’ordre dans la répression des manifestations lors des législatives, de la présidentielle et des élections locales. En 1993, au lendemain de la présidentielle qui l’avait opposé à Lansana Conté, Condé avait affirmé : « Je ne suis pas venu en Guinée pour gouverner des cimetières ». Pourtant, depuis son élection en 2010, ils n’auront cessé de se remplir.

Pour autant, comme sous Ahmed Sékou Touré et Lansana Conté, l’opposition politique n’est pas parvenue à s’imposer en tant que telle. Une fois encore c’est l’armée qui va occuper le terrain. Le 5 septembre 2021, le Groupement des forces spéciales (GFS), dirigé par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, va s’emparer sans coup férir de Condé et annoncer la dissolution des institutions (dans un tel état de déliquescence que cette dissolution ne pose pas problème) et la formation d’un Comité national du rassemblement et du développement (CNRD).

Une fois encore, la Guinée se met à rêver : Doumbouya exhibe son CV, son séjour à la Légion étrangère, sa femme française, son Master 2 de défense et de dynamiques industrielles décroché à l’université Panthéon Assas (Paris 2) sous l’autorité de Jean-Jacques Roche, etc. Un « Jerry Rawlings » bien plus qu’un « Moussa Dadis Camara ». Mais si la Guinée imagine qu’elle pourra faire l’impasse sur l’action politique et s’en remettre à l’armée pour changer son devenir, elle s’illusionne. Doumbouya l’a dit : « Nous n’avons plus besoin de violer la Guinée, on a juste besoin de lui faire l’amour tout simplement ». Une certitude – et que l’on me pardonne cet abus de langage – : la Guinée va encore se faire « baiser » !

Jean-Pierre Béjot
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