Actualités :: Hopitaux du Burkina : “M. le Président du Faso, notre système de soins est (...)

Dans cette tribune adressée au président du Faso, Dr Arouna Louré, un medecin burkinabè, analyse le système hospitalier du Burkina qui est, d’après lui, défaillant de par ses fondamentaux. Il fait des suggestions pour changer le visage de nos hôpitaux et lance un plaidoyer pour les personnes déplacées internes.

Excellence M. le Président du Faso, mal nous prend souvent de vous écrire ou de vous interpeller par divers canaux médiatiques. Cependant, nous ne nous méprenons pas sur l’aboutissement réel ou supposé de nos écrits. En effet, vous écrire est un exercice intellectuel et un devoir de citoyenneté pour marquer notre position vis-à-vis d’une situation qui engage notre avenir à tous. Vous interpeller par les médias est une manière de prendre l’opinion à témoin et espérer se faire entendre indirectement, tant les bureaux de Kosyam sont difficiles d’accès du fait du trafic qui y règne, et ses couloirs empreints d’un relent de suspicion éternelle.

Excellence, en tant que citoyen de ce pays en dégradation continue et perpétuelle, avec des institutions cacochymes que certains tentent de draper avec des slogans et des sorties populistes qui n’ont que pour seul objectif de promouvoir leur aura vis-à-vis de vous, je ne saurai rester silencieux. Du reste, mon engagement, que j’espère sincère, envers les générations futures me l’interdit.

J’en viens à mettre en doute mon engagement, car j’ai vu beaucoup de personnes clamer et slamer haut et fort leurs convictions, à rompre leurs gosiers, mais qui n’ont point hésité à trouver des justificatifs fallacieux et farfelus lorsqu’il s’agissait de bénéficier de l’opprobre usufruit, pendant que le peuple croupit dans une misère abjecte, et au détriment d’un idéal qu’ils défendaient jadis.

Ainsi, vivant au quotidien les réalités de notre pays et de nos hôpitaux, mais surtout sachant que vous souhaitez changer le visage de nos hôpitaux, je me permets alors de vous interpeller sur la réalité du terrain si sincèrement vous désirez apporter un plus notable aux hôpitaux burkinabè.

De prime abord Excellence, il est peu probable que vous voyez pendant votre dernier mandat les effets positifs de l’engagement que vous comptez prendre. Car le Burkina Faso en général mais le système de santé en particulier à mal à ses institutions et à ses hommes. Rectifier cela demande alors de l’engagement, du courage mais surtout de la patience dans un pays où tout le monde chante le changement, mais où personne ne veut se l’appliquer.

M. le Président, notre système de soins est défaillant de par ses fondamentaux. Aucune entreprise n’est pérenne si elle n’a pas une gouvernance vertueuse de ses ressources (humaines comme financières) ; aucune entreprise n’est viable si elle n’est pas contrainte à des résultats ; aucune entreprise ne peut prospérer si elle n’a pas une vision holistique et lointaine.

Cela pour dire que pour changer le visage de nos hôpitaux, il faut de façon primordiale et prioritaire des femmes et des hommes compétents et consciencieux de leur rôle dans les cercles de décisions et non de la cooptation politicienne de personnes qui ne comptent que le nombre de missions mensuelles.

Aujourd’hui, l’hôpital public burkinabè a besoin d’une réforme qui permettra non seulement d’assainir sa gouvernance mais aussi de mettre en place des outils d’évaluation de sa productivité. Il s’agit là de définir ce que c’est qu’un établissement de soins qui fonctionne pérennement par sa gestion des ressources humaines et financières, par ses dépenses, mais surtout par ses résultats. Puis de mettre les différents établissements de soins dans un ensemble complémentaire.

Excellence, ma crainte se fonde sur le risque que vous injectiez des milliards des deniers publics dans un système aussi poreux que pervers qu’est notre système de santé aujourd’hui, pour vous rendre compte que ça ne marche pas. En effet les exemples fusent dans ce sens : le CHU de Tengandogo, le Centre de Radiothérapie de Bogodogo que vous avez inauguré en grande pompe mais qui n’a toujours pas de statut, les scanners de nos régions qui viennent à peine d’être installés mais qui peinent à fonctionner, et j’en passe. Il nous faut d’abord apprendre à marcher avant de chercher à courir.

Dans le contexte actuel de notre patrie, Excellence M. le Président du Faso, je ne saurai vous écrire sans aborder quelques autres pans de mes inquiétudes vis-à-vis de notre société. Il s’agit en priorité de la question des personnes déplacées internes.

Il nous faut trouver vaille que vaille des solutions à leur situation afin qu’elles puissent trouver une situation stable avec une qualité de vie meilleure ; l’idéal étant qu’elles puissent rejoindre leur domicile en toute sécurité. M. le Président, cette question est prioritaire parce que cela y va de notre avenir à tous, pour espérer vivre dans un Burkina Faso de paix et de stabilité.

J’ose espérer que vous n’êtes pas sans savoir le recrutement des enfants soldats, souvenez vous de la Sierra Leone et du Liberia. Il s’agit certainement en amont de cela, de l’insécurité aggravée par les conflits inter-communautaires qui sont devenus un vrai fléau dans notre chère patrie. De même, je tiens à attirer votre attention sur notre modèle d’éducation dans son caractère inadapté et inadéquat dans un monde qui ne cesse d’évoluer. Cependant, je me permets de vous épargner la redondance des maux dont vous connaissez déjà très bien l’existence, mais vis-à-vis desquels vous semblez impuissant (corruption, vol, gabegie, la malgouvernance...)

Par ailleurs, il ne s’agit pas de vous faire peur M. le Président, mais au vu de l’insécurité avec son lot de fardeaux et de malheurs (orphelins, déplacés internes, déscolarisation, précarité sanitaire et alimentaire...), du chômage, de la précarité et de la misère galopante de la jeunesse et de la femme, ajoutez à cela la malgouvernance et la gabegie outrancière des gouvernants notamment de vos ministres, à défaut d’une révolte de la jeunesse par conviction et engagement, il se peut que vous subissez une révolte de la jeunesse affamée, aigrie et envieuse.

Il ne sert à rien de cacher le conflit générationnel. Votre génération était peu nombreuse avec beaucoup à se partager au haut niveau. Celle qui vous a suivie était moyennement nombreuse avec toujours quelques opportunités bien fournies dans des institutions et dans des directions, mais surtout avec peu de concurrence ardue.

La mienne et celle qui nous suit sont excessivement nombreuses avec peu d’opportunités à se partager. Ainsi, à défaut d’avoir une conviction et un engagement citoyens et patriotiques allant au-delà de son égo et de son individualisme patant, lorsqu’elles auront assez faim et sera dos au mur, elles mettront notre chère patrie sens dessus dessous.

Excellence, il me plaît si souvent d’écrire que j’oublie que peu d’entre nous ont le plaisir de lire. Alors, je clos cette correspondance en espérant avoir été bref et concis.

Dr Arouna Louré

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