Actualités :: Propositions pour des assises nationales pour le salut de l’école burkinabè : (...)

« L’éducation est […] une position stratégique dans la grande bataille du progrès » disait Joseph Ki-Zerbo [1]. Et pour le paraphraser, le type d’homme qui dirigera le Burkina Faso de demain, qui soignera les burkinabé, qui assurera leur sécurité, qui rendra justice, qui éduquera, est contenu en puissance dans l’éducation. Ne cherchons pas ailleurs, l’avenir est donc dans l’éducation !

A la recherche de pistes pour remporter la bataille du progrès, le Burkina Faso a expérimenté différentes politiques éducatives qui ont été mises en œuvre depuis les indépendances. Elles ont abouti, pratiquement toutes, à des résultats mitigés pour plusieurs raisons.

Parmi ces raisons, nous retenons en premier lieu, les réalités historiques, géographiques et socio-culturelles. Ces réalités qui devraient constituer le socle du système éducatif ont été reléguées au second rang et ce malgré la volonté de sa décolonisation affichée à travers la première réforme de 1962. Au niveau des contenus, nul besoin de remuer le couteau dans la plaie. L’unanimité se dégage sur le déphasage avec nos réalités socioculturelles et historiques. Les quelques lignes qui y sont, sont biaisées. Boukary Koutou a fui au Ghana au lieu de s’est replié pour solliciter un soutien ; Samory est présenté comme un sanguinaire au lieu de combattant de la liberté qui s’est opposé à l’aliénation du peuple africain.

On continue de parler d’autochtones dans nos manuels au lieu des peuples les plus anciennement installés, de cultures vivrières au lieu de production céréalières, à parler des bienfaits de la colonisation… Très peu de contenus pour développer l’amour et une conscience nationale. Le patriotisme et la conscience nationale qui sont essentiels pour le développement d’un pays se construisent à la base ! Dans la perspective de l’intégration sous régionale, l’accent devrait être mis sur la connaissance de l’espace communautaire de la CEDEAO. Joseph Ki-Zerbo l’a souligné, un élève voltaïque a plus intérêt à connaître le Ghana, la Mali, le Niger, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Benin…, que l’Amérique ou la France.

L’intégration passe par une bonne connaissance mutuelle ?

En deuxième lieu, la faible prise en compte de l’approche prospective, des grands enjeux de l’évolution du monde. Pratiquement toutes les réformes qui se sont succédées visaient plus à répondre à des préoccupations conjoncturelles qu’à asseoir un système éducatif en phase avec les enjeux de la construction d’un Etat-nation et d’une vision prospective du développement durable du Burkina Faso. La réforme de 1967 visait l’alphabétisation des jeunes et la satisfaction de l’autosuffisance alimentaire par l’amélioration de la production agricole (école rurale).

La tentative de 1974 axée sur le développement communautaire essaie d’intégrer les langues nationales et de mettre l’accent sur la démocratisation du savoir. Seule la réforme de 1984 semblait anticiper l’évolution du monde vers la société de l’information à travers la prise en compte de l’introduction de l’informatique à l’école. A la place de la réforme révolutionnaire abandonnée en 1986, la Banque Mondiale propose une nouvelle orientation à l’éducation burkinabè en 1988. Cette réforme avait pour objectif, l’expansion de l’éducation de Base.

La première lettre de politique de développement humain durable et la loi d’orientation de l’éducation de 1996 élaborée à partir des conclusions des états généraux de l’éducation de 1994 et celle 2007 se sont inscrites dans cette perspective. Quand bien même les exigences de l’évolution du monde technologique, économique, sociale et culturelle y ressortent, certains aspects comme les dimensions culturelle et technologique sont demeurés au stade d’intention.

Dans l’opérationnalisation de la dernière loi d’orientation de l’éducation (2007), l’accent a été mis essentiellement sur l’élargissement de l’accès à l’éducation de base au détriment de la qualité. Le Plan Décennal de l’Education de Base (PDDEB) et le Programme de Développement Stratégique de l’Education de Base (PDSEB) puis le Programme stratégique de l’enseignement et de la formation (PSEF) s’inscrivent dans cette dynamique.

Ces programmes répondent beaucoup plus à la logique de la mondialisation qui, d’une part attribue le rôle d’exécutant dans le développement économique du monde à nos pays, et d’autre part transforme l’éducation en marchandise à travers les Accords Généraux sur le Commerce et les Services (AGCS) de Marrakech de janvier 1994. Dès lors, au Burkina Faso, le privé prend une place importante dans le primaire et le post primaire. Sa part est estimée à 44,05% en 2016 avec une plus grande concentration dans les centres urbains notamment à Ouagadougou dans la région du Centre (113/522) et à Bobo-Dioulasso dans les Hauts-Bassins (172).

Les conditionnalités du financement de l’éducation obligent l’Etat à opter plus pour l’enseignement général qui est plus accessible en termes de coût. Il ressort alors un faible niveau de professionnalisation de l’enseignement avec une forte disparité régionale. Sur environs 200 établissements techniques, 173 sont du privé. 86,5% de ces établissements techniques sont du tertiaire (comptabilité, secrétariat, bureautique…). Parmi ces établissements 101 sont situés à Ouagadougou et 37 à Bobo-Dioulasso. Ces chiffres de 2015-2016 attestent un déficit d’enseignants en fabrication mécanique, maintenance de véhicules automobile et dans plusieurs les métiers du bâtiment. Dans le tableau des offres, des filières porteuses comme la plomberie et le carrelage viennent d’être créées. Mais, la chaudronnerie, la construction bois, la charcuterie, l’art et bien d’autres sont absentes.

Certes, la massification a permis d’améliorer le taux brut (88,5%) [2] de scolarisation grâce au recours à des approches alternatives comme les doubles flux, les classes multigrades, les écoles satellites. Mais, l’analyse de la qualité interne et externe met à nu les insuffisances de ces différents plans d’opérationnalisation des reformes éducatives qui se sont tous soldés par des échecs relatifs. En effet, le taux d’achèvement au primaire est estimé à 60,3% au niveau national. Ce taux cache des disparités au niveau régional où il ressort 28,3% au Sahel et 39,5% Est. Selon le PASEC, plus de 40% des élèves du primaire finissent leur cycle sans acquérir les compétences nécessaires en calcul et en français et plus de 50% sans savoir lire.

Comment réussir les assises de l’éducation nationale

Au regard du tableau ci-dessus qui interpelle l’ensemble des acteurs du système éducatif, une synergie d’actions pour une refondation de notre système éducatif, la conception d’un nouveau logiciel pour l’ordinateur éducation [3] est plus qu’une nécessité. Le Burkina a besoin d’Homme nouveau pour sa renaissance pour abonder dans le même sens que le Pr Joseph Ki-Zerbo, « la renaissance de l’Afrique [et donc du Burkina Faso] repose sur la naissance d’un homme nouveau du 21 siècle » [4] .

Nous avons alors salué l’intention du gouvernement de bâtir une nouvelle école et construire une nouvelle alternative en faisant appel à l’intelligence collective de tous les Burkinabè à travers des assises nationales. Mais, les termes de références que nous avons parcourus, ne nous semblent pas être à la hauteur des enjeux. Pour réussir ces assises, il faut reconsidérer les axes et le mode opératoire pour aboutir à une vraie refondation de l’école burkinabè.

Pour les axes, ceux définis dans les termes de références portent essentiellement sur l’opérationnel : comment appliquer la réforme ? Comment appliquer des accords syndicaux ?... Les préoccupations réelles résident moins dans l’opérationnel sur lequel les termes de références semblent mettre l’accent. Pour nous, améliorer l’opérationnel est synonyme d’accroître la capacité de production d’un système qui produit déjà beaucoup plus de « déchets ». Un élève qui fait le BEPC, le BAC A, D ou C ne peut être apte pour l’emploi sans passer par une formation professionnelle. Les filières généralistes sont dominantes et les universités et écoles professionnelles qui devraient offrir des cadres de formation professionnelle (pour les titulaires du BAC) pour permettre aux sortants d’être aptes pour l’emploi n’en ont pas les moyens.

Alors, pour nous, la question centrale qui devrait être débattue lors de ces assises devrait être : quelle école pour quel Burkina Faso en phase avec ses aspirations de développement ? Tout en entendant par développement le BIEN ETRE. Pour répondre à cette question, nous proposons les axes suivants pour aborder les questions de fonds :

Le premier axe pourrait réfléchir sur l’orientation de la politique éducative souveraine en s’appuyant sur l’état des lieux de celles mises en œuvre jusqu’à nos jours : les acquis, leurs forces et leurs faiblesses. On pourrait mobiliser des acteurs pour proposer le fondement historique et culturel du renouveau de notre système éducatif. Et à partir de ces deux éléments, proposer les finalités et les objectifs de la nouvelle politique éducative qui tiennent compte des enjeux de l’évolution du monde et de l’espace CEDEAO. Il s’agit de sortir du conjoncturel pour se projeter.

Le second axe pourrait porter sur l’opérationnalisation de la politique éducative. Cet axe devrait conduire dans un premier lieu à repenser les cycles, les programmes, la formation des enseignants, les stratégies de mobilisation des ressources, le rôle et la place du privé dans ce renouveau de notre système éducatif. En deuxième lieu le pilotage devrait faire l’objet d’une réflexion de fond en s’appesantissant sur la définition d’une charte claire et sans parti pris du rôle et de la place des acteurs. La création d’un Conseil supérieur de l’éducation avec avis consultatif pourrait nous éviter les guéguerres entre les partenaires sociaux et le ministère sur certains ajustements à opérer au niveau opérationnel.

Pour le mode opératoire, il est souhaitable que le pilotage soit confié à une équipe composée de personnes probes ayant les compétences nécessaires pour mettre en œuvre l’initiative. Il ne s’agit pas d’une remise en cause ni de la probité, ni de la compétence des acteurs actuels. Mais, plutôt pour éviter le risque de biaiser les débats en penchant sur la validation d’un choix politique opéré par le gouvernement ou le rejet des conclusions par certains acteurs. Humblement, nous pensons que les enjeux de ces assises nécessitent un cadre idéal pour, d’une part nous éviter des débats d’opposition entre gouvernement et certains acteurs.

Et d’autre part, il faut le dire, l’une des sources des difficultés que l’éducation vit aujourd’hui est liée à la prédominance des intérêts partisans sans discernement par moment. La durée et la composition des participants sont à considérer pour que tous les acteurs puissent s’impliquer et s’exprimer. Il devrait s’agir plus d’assises de l’éducation (éducation dans le sens de communauté éducative) que d’assises sur l’éducation. Cette approche aura aussi l’avantage de faciliter l’adhésion et la participation de tous les acteurs à la phase d’opérationnalisation.

SIA Benjamin
Enseignant en technologies éducatives
Université Thomas Sankara
benjamin.sia@gmail.com

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