Actualités :: Burkina Faso : Paysage politique d’après campagne

À la fin de cette campagne qui a vu 152 partis aller à la conquête des voix des électeurs, comment se dessinera le paysage politique de notre pays ? La nouvelle carte électorale qui va sortir des urnes montrera-t-elle l’implantation de nouvelles forces politiques issues des élections. Notre démocratie aura-t-elle avancé ? Les forces politiques se seront-elles débarrassées des maux qui les minent depuis longtemps ?

Les beaux jours de l’électoralisme

L’électoralisme, c’est quand un parti base sa stratégie de conquête du pouvoir uniquement sur sa participation aux élections, et néglige tous les autres moyens qui s’offrent à lui pour se construire, se faire connaître, partager ses vues et propositions par le plus grand nombre, les convaincre pour avoir plus de membres. C’est la principale maladie des partis politiques de notre pays. Chez nous, on parle politique, on voit les partis en action que quand il y a vote. S’il n’y a pas d’élection, les partis sont en hibernation, ou quand ils vivent, leur vie se réduit à produire des déclarations pour la presse.

Beaucoup de partis sont nés pour participer à cette élection, et beaucoup ne survivront pas à elle. Les spécialistes considèrent le parti comme une organisation qui a une certaine durabilité, c’est une organisation dont l’espérance de vie doit être supérieure à celle de ses fondateurs. Le parti doit survivre à ses fondateurs, il doit les enterrer et en être un héritier vivant. Nos partis sont presque tous des partis dont les fondateurs sont encore vivants et qui en tiennent les rênes depuis leurs créations. Le drame chez-nous, c’est qu’il n’y a pas plusieurs fondateurs mais le plus souvent un père-fondateur, un président-fondateur. Cela va impacter la vie démocratique du parti. Le parti devenant une propriété ou une SARL unipersonnelle où le fondateur, même quand il quitte la direction du parti en est toujours l’unique actionnaire, le véritable patron. Les batailles entre le père qui est parti mais veut toujours être présent et puissant sur les décisions entrainent parfois la création d’un autre parti. Des fois, ce sont des militants qui s’estiment lésés par le partage des responsabilités et des droits qui s’en vont. Les départs sont le symptôme d’une mauvaise gestion des ressources humaines. Si on a formé un militant, jusqu’à en faire un responsable, doit-on laisser son investissement partir parfois pour des questions d’égo ?

Être plutôt « tête de rat que queue de lion »

De manière générale, on peut dire que les burkinabè n’ont pas la culture organisationnelle et ne savent pas construire des organisations, que ce soit au plan politique ou économique. Regardez nos sociétés, les fleurons de l’économie et du commerce dans notre pays sont des entreprises familiales et là aussi, les fondateurs, les bâtisseurs sont là et on ne voit pas le début de la construction d’organisations qui seront puissantes sur la durée, et dans d’autres espaces (pays, continents). Une organisation est une structure qui sait faire travailler plusieurs personnes pour ses objectifs. La réussite de nos organisations ne tient qu’à un seul fil, un seul homme.

La responsabilité des hommes politiques dans cette incapacité à construire des organisations est plus à blâmer car la politique se veut l’art de gouverner, donc d’agir sur tous les secteurs de la vie, de la société. Comment nos partis y arriveront-ils s’ils sont incapables de construire des partis ? Issa Tiendrébéogo, président du Groupe des démocrates patriotes (GDP), décédé en 2012, qui était un fin observateur de la vie politique et des hommes politiques de notre pays disait que nos politiciens préfèrent être « tête de rat que queue de lion ». Il n’y a là aucune allusion à l’actualité d’un parti.

Si on regarde les partis politiques du pays, les plus anciens, ceux qui se rapprochent le plus de la conception d’un parti sur sa longévité, ces partis-là ne participent pas aux élections. On pense au Parti africain de l’indépendance (PAI), créé avant les indépendances et le Parti communiste révolutionnaire voltaïque (PCRV) qui comme son nom l’indique a été créé au temps où le pays s’appelait Haute Volta.
L’ADF/RDA, bien qu’il fasse mention dans son nom du RDA créé en 1946, a spécifié par l’ajout du préfixe ADF que ce n’était plus le RDA d’avant les indépendances, puisque ce parti s’appelait UDV/RDA. L’ADF/RDA n’est plus, le RDA de Ouezzin Coulibaly, de Maurice Yaméogo, et Gérard Kango Ouédraogo, tous décédés. L’ADF/RDA est le parti de Gilbert Noel Ouédraogo, arraché des mains de Hermann Yaméogo qui est allé faire l’UNDD.

Des dirigeants essentiellement de Ouagadougou

La plupart des partis sont basés à Ouagadougou, lieu de résidence des dirigeants et les directions régionales sont pilotées par des responsables basés à Ouagadougou également. Si on prend les candidats à la députation, dans beaucoup de provinces, ce sont des personnes résidentes à Ouagadougou qui se présentent dans les circonscriptions provinciales. Ces messieurs peuvent avoir une base locale, un électoral local, mais l’idéal aurait voulu que ce soit des provinciaux qui vivent dans ces régions qui se présentent. Même pour les élections les plus locales, les ouagalais font de la préemption sur les postes de maire.

Parti de militants ou de professionnels

Voici une faiblesse permanente des partis. Ils ne sont ni des partis de masse, ni de professionnels. Si au moins ils étaient des organisations qui créent un minimum d’activité économique, avec des militants qui paient leurs cotisations et participent aux activités du parti, nos partis lutteraient contre le chômage en ayant des employés qui travaillent pour le parti et sont payés par le parti. À notre connaissance, si des partis ont des permanents, ils n’ont pas de contrat de travail et vivent de la générosité du premier responsable du parti là encore. Et les militants qui ne mettent pas un sou dans les caisses du parti, se plaignent que le responsable qui aliène sa fortune et son patrimoine ne fasse pas du parti « sa chose ».

La responsabilité et le militantisme, c’est de participer, pas seulement avec la « tchatche », mais aussi en actes, de prendre des risques pour le parti. Dans une société capitaliste, l’argent que l’on donne est un engagement important. Car on se prive de plaisirs et de besoins pour que son idéologie, son parti parvienne au pouvoir. Ce sont les cotisations que l’on paie au parti qui montrent que l’on n’offre pas au parti que les beaux discours, et que si nécessaire on pourrait lui donner davantage.

Ailleurs, en Côte d’Ivoire à côté, il y a quelques années, avant la crise de 2002, les militants participaient aux frais des meetings. Les réunions publiques du RDR (Rassemblement des républicains), du FPI (Front populaire ivoirien) n’étaient pas accessibles sans un billet d’entrée. Ils ne connaissaient pas nos meetings où l’audience est rémunérée. Le candidat Do Pascal Sessouma l’a appris à ses dépens. Lui dont le parti, Vision Burkina, est nouveau sur la scène politique, il a appris que quand on se présente à la présidentielle, il ne faut pas seulement louer les tentes et les chaises pour pouvoir parler de son programme pacifiste, il faut aussi louer les oreilles qui vont l’entendre.

Les idées et les programmes

Pour une fois nous en avons eu. C’est une élection où le débat d’idées a eu lieu. Des candidats à la présidentielle ont écrit des livres, publiés des programmes de gouvernement et de société. Les trois partis baobabs ont sacrifié à la tradition de coucher sur papier ce qu’ils vont faire. Le MPP et l’UPC ont poussé l’exercice en le déclinant en proposition d’actions avec des coûts chiffrés. Certains ont fait un programme, sans le chiffrer. Mais le drame c’est que tout cet immense travail s’est fait sur deux ou un mois.
Des programmes et des projets de société doivent être connus quelque temps après la naissance du parti, il ne faut pas les lier à une élection donnée. Ils sont l’objet de l’existence du parti et c’est de cela justement qu’il devrait parler tout le temps pour avoir le plus d’adeptes, mais nos partis électoralistes les font juste pour la campagne électorale et vont les ranger à la fin.

Le débat s’est focalisé sur la sécurité et la négociation avec les terroristes. Ce débat sur la sécurité avait certes des insuffisances mais des options différentes ont été proposées au public sur la guerre à laquelle nous faisons face. En démocratie, il faut que les partis s’expriment et mettent sur la place publique leur offre politique de négociation ou pas avec les djihadistes.

Là où il n’y a pas eu débat, c’est la réconciliation autour de Blaise Compaoré, s’il y a des partis qui veulent que ce retour passe par la passerelle justice et s’il y a lieu, la maison d’arrêt et de correction, ils n’étaient pas audibles. La classe politique a absous tous les « péchés » du dictateur qui est arrivé au pouvoir dans un bain de sang, et 27 ans durant, a tenu le pays par une poigne d’acier qu’était le RSP qui a pris la vie de bon nombre de fils du pays. C’est normal, ces politiciens, même ceux qui s’étaient insurgés contre le pouvoir à vie de Blaise Compaoré, veulent une justice de classe, pour l’un d’entre eux, et le message sous-jacent, c’est l’impunité qu’ils réclament.

Des propositions spontanées jaillissent des meetings comme cette affaire de tunnels. On peut s’en moquer, s’en réjouir, mais l’idée lancée fera son bonhomme de chemin, s’enrichira avec de nouveaux éclairages. La politique a pour but aussi d’être une usine à produire des idées, des rêves et à mettre en pratique un certain nombre de ses idées et rêves. L’idée de Zéphirin Diabré a fait débat et pour la démocratie cela n’est pas futile. Ce commerce d’idées est une des fonctions essentielles de la politique.

On peut déplorer que les partis n’attendent que le temps de la campagne pour exposer leurs idées. Alors que cette animation politique devrait être permanente, pour raviver la démocratie, leurs programmes devraient être connus avant la campagne.

Les non-dits de la campagne
Les questions de politique étrangère par contre ont été passées à la trappe lors des meetings. Personne n’a parlé de nos relations avec la France, de la présence des troupes étrangères dans notre pays, ni du franc CFA. Pourtant c’était un débat politique important dans notre pays en lien avec la crise sécuritaire il n’y a pas longtemps, et qui a donné lieu à des mobilisations de la jeunesse et de différents mouvements et associations. On n’a pas vu même ceux qui, par démagogie, promettent de supprimer l’IUTS, s’exprimer sur ce qu’ils feront ou ne feront pas avec la présence des troupes étrangères, le franc CFA.

La révélation de la campagne

On gardera en mémoire de cette campagne une jeune femme déboulant dans les marchés et se dirigeant vers des étals de commerçantes en poussant des « yilili, ou youhouhou » comme un cri de guerre, pour présenter son spécimen et s’adresser à ses sœurs. Cette dame, c’est l’unique femme candidate à la présidentielle de 2020, Yéli Monique Kam. L’essentiel de sa campagne s’est fait dans les marchés, et lors de petites réunions publiques. Mais elle aura brillé par son énergie et sa constance à répéter et faire la même chose, partout où elle est passée. Chapeau pour cela, on espère qu’elle aura beaucoup appris et qu’elle mesure l’immensité de la tâche qui l’attend pour bâtir un parti et se faire élire présidente.

On entend souvent des commentaires qui assimilent ces tournées dans les marchés à une campagne de proximité. Il y a une proximité encore plus rapprochée, c’est d’aller chez l’électeur, s’inviter chez lui et se faire admettre dans son foyer pour discuter avec lui, l’écouter parler de ses problèmes. Seul un parti de militants, structuré, implanté peut le faire et ce n’est pas durant le temps de campagne officiel de 23 jours, que l’on peut bâtir une stratégie pour cela.

Les candidats qui ont adopté la tournée des marchés, sont ceux qui n’avaient pas les moyens financiers comme les trois « baobabs ». L’argent dans la campagne joue un grand rôle pour se faire connaître. Les populations de Ouagadougou, quand elles sortent, savent qui sont les candidats qui s’exposent dans la rue, vous obligent à les voir, ceux qui ont payé la diffusion de spots à la télévision et ceux que l’on ne voit que grâce au temps d’antenne à eux consacré par la loi.

Ceux qui ont l’argent pour la campagne, d’où provient cet argent ? Puisqu’on sait que les militants ne cotisent pas. Notre démocratie gagnerait aussi à savoir d’où vient l’argent qui aide à choisir nos dirigeants. Est-ce juste que le président soit choisi sur la base de l’argent et non de son programme ? La limitation des dépenses de campagne et la traçabilité des fonds de campagne doivent être les prochains chantiers pour notre démocratie.

Sana Guy
Lefaso.net

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