Actualités :: Redécoupage de l’Est en trois régions : « La promesse de Roch Kaboré est très (...)

Dans une interview accordée à Lefaso.net, le mercredi 2 décembre 2020, Dr Salifou Idani, enseignant-chercheur en Histoire de l’Université Norbert Zongo de Koudougou et vice-président chargé de la recherche et de la coopération internationale à l’Université de Fada N’Gourma, énumère les avantages liés au redécoupage de la région de l’Est en trois régions, comme l’a promis Roch Marc Christian Kaboré lors de sa campagne électorale. L’occasion a été mise à profit pour aborder l’histoire de la conquête du Gulmu et son organisation administrative. Ce tour d’histoire permet de comprendre le point de vue de ceux qui estiment aujourd’hui que la région est délaissée, malgré ses potentialités économiques.

Lefaso.net : Le président Roch Marc Christian Kaboré, alors candidat à sa propre succession et réélu après le double scrutin du 22 novembre dernier, a lors de son meeting de campagne, le 7 novembre 2020 à Fada N’Gourma promis que s’il est réélu pour un second mandat, il va procéder au redécoupage de la région de l’Est pour un meilleur renforcement de l’administration. En quoi cette proposition est-elle pertinente selon vous ?

Dr Salifou Idani : Je voudrais rappeler que cette proposition est contenue dans un mémorandum qui a été réalisé et largement diffusé depuis quelques années. La promesse du chef de l’Etat est très pertinente pour plusieurs raisons. En effet, la région est très vaste avec près de 50 000 km2 soit 17% du territoire national, le maillage administratif et sécuritaire est très faible par rapport à ce que nous constatons en franchissant une frontière et la région occupe une position stratégique car elle s’ouvre sur trois frontières (Benin, Niger et Togo).

Depuis la création des régions, tous les programmes et projets de développement sont centrés sur celles-ci et les épicentres de pilotages sont les chefs-lieux de région, ce qui favorise une amorce de développement. A titre d’exemple, nous rappelons qu’à la création de la Haute-Volta en 1919, il y avait entre autres le cercle du Mossi, chef-lieu Ouagadougou et celui du Gourma, chef-lieu Fada N’Gourma. De nos jours, cet ancien cercle de Ouagadougou est subdivisé en 7 régions administratives tandis que l’ex-cercle du Gourma correspond à la seule région de l’Est moins les départements de Comin-Yanga, Soudougui et Yondé qui sont de nos jours rattachés à la province du Koulpélogo au Centre-Est.

Lefaso.net : Quels peuvent être les enjeux socio-politique, économique et sécuritaire d’une telle décision ?

Dr Salifou Idani : Les principaux enjeux peuvent être déclinés en un maillage administratif et sécuritaire très important qui va mettre en confiance les populations et permettre notamment à celles des zones frontalières de se reconnaître Burkinabè, parce qu’il y aura un rapprochement sensible de l’administration des administrés. De plus, les chefs-lieux des deux (2) nouvelles régions bénéficieraient des avantages liés à leur nouveau statut notamment les Universités, les Centres Hospitalier régionaux (CHR), les lycées scientifiques et professionnels sans oublier les différentes directions régionales, les projets et programmes spécifiques de développement qui seront implantés, etc.

Enfin, l’organisation des fêtes de l’Indépendance dans les nouveaux chefs-lieux de région favorisera la création de nouveaux pools de développement dans cette partie du pays. Au regard des investissements massifs qui seront faits, il est évident que la création de ces nouvelles régions favorisera une répartition rationnelle des biens et services destinés aux populations sur l’ensemble du territoire national. Les déséquilibres constatés çà et là seront corrigés au fil des années.

Lefaso.net : Sur le plan administratif, comment cela peut-il se faire sans incident entre les quatre provinces qui composent la région ?

Dr Salifou Idani : En réalité, les populations attendent un tel découpage de la région de l’Est car il n’entame en rien l’unité culturelle du Gulmu qui va au-delà des frontières nationales (Bénin, Niger et Togo). Le maillage administratif et sécuritaire sera une réalité car de nouvelles provinces et communes seront certainement créées sur la base de propositions objectives des structures compétentes du ministère en charge de l’Administration territoriales et ce, dans le seul but d’assurer la sécurité et le rapprochement de l’administration des administrés. En tous les cas, il y a un adage qui dit que la nature à horreur du vide.

Lefaso.net : A quand remonte la conquête du Gulmu et son organisation administrative ?

Dr Salifou Idani : Pour revenir à votre question, je dirai que l’occupation du Gulmu est partie de la signature du Traité de protectorat entre le Commandant Decoeur, représentant la France, et le roi Bancandé (Bantchandé) le 20 janvier 1895 à Diabo. L’occupation effective quant à elle est intervenue le 5 février 1897 avec la bataille du Jakpantugu qui a vu la défaite du Jakpanbado Yuabili (chef de Diapangou) le plus grand résistant à la pénétration coloniale dans cette région. Ce dernier, pour échapper à sa capture par les troupes coloniales conduites par le capitaine Baud, a préféré se suicider à Souloungou (province actuelle de la Gnagna), le 26 février 1897. Du reste le rapport de conquête réalisé par le capitaine Vermeersch le 29 mai 1897 à Madjaori détaille les péripéties de cette occupation coloniale.

Lefaso.net : Donnez-nous quelques rappels historiques de l’Est durant la période coloniale ?

Dr Salifou Idani : Suite à la victoire des troupes coloniales, le capitaine Baud est nommé résident de France en 1897 à Fada N’Gourma et cette circonscription est rattachée à la colonie du Dahomey (actuel Bénin). Par la suite ce territoire sera érigé en cercle du Gourma. A partir de 1907, cette circonscription administrative intègre le groupe des cercles civils de la colonie du Haut-Sénégal-Niger dont la capitale est Bamako. En 1919, date de la création de la colonie de Haute-Volta dont le territoire s’étend jusqu’au fleuve Niger qui forme la limite naturelle avec la colonie du Niger. En 1927, certaines parties des cercles de Dori et Say dans lesquels il y avait un important peuplement gulmance (du Gourmantché) ont été rattachées au Niger. Les arguments ethniques du colonisateur semblent l’avoir emporté pour reconstituer des allégeances historiques anciennes.

En 1932, avec la suppression de la Haute-Volta, le cercle de Fada N’Gourma est rattaché à la colonie du Niger. Dans cette colonie, le pays gulmance était appelé le « Niger utile » au regard des énormes potentialités quelle regorge par rapport aux autres régions de la colonie du Niger. Les autorités coloniales nigériennes accordaient une place de choix au Gourma et à son roi. En effet, le roi Simadoali bénéficiait des avantages qu’il n’avait pas en Haute-Volta, raison pour laquelle il s’opposa d’abord au projet de reconstitution de la Haute-Volta en 1947. A noter toutefois que les autorités coloniales, maîtres du jeu politique à cette période, avaient pris la décision irréversible de rétablir la Haute-Volta dans ses limites de 1932.

Toutefois, des alliés de Simadoali, notamment des chefs de canton, ont plaidé auprès du roi pour le retour à la Haute-Volta auprès des Mossé avec lesquels ils ont une histoire commune. Simadoali finira par entendre raison non sans avoir souhaité dans une lettre au gouvernement français datée du 18 mai 1947 que son pays ne soit pas le parent pauvre de la Haute-Volta reconstituée. Il a été soutenu dans son refus par le Gouverneur du Niger Jacques Gosselin qui voyait le Gulmu comme le levier pour le développement et l’autosuffisance alimentaire de son territoire.

Lefaso.net : Quelles ont été les grands projets de communication, de production hydroélectrique et ceux actuels de chemins de fer à l’époque ?

Dr Salifou Idani : En ce qui concerne les voies de communication sous la colonisation, on peut noter :

La route fédérale réalisée sous la colonisation et restée en l’état jusqu’en 1978 avant de voir le démarrage du bitumage de la portion Koupéla-Fada-frontière du Niger avec en sus une déviation qui prive le Département de Diabo d’une voie bitumée alors que pour la construction de cette route fédérale, les populations de Diabo ont grandement contribué à sa réalisation.

Le chemin de fer, notamment la Régie Abidjan Niger (RAN), devrait après Ouagadougou être prolongé au Niger en passant par Fada N’Gourma suivant le tracé de la route fédérale. Mais la découverte des gisements de manganèse à Tambao et du calcaire à Tin-rhassan a amené les autorités voltaïques à dévier le projet de ce chemin fer en direction de Tambao pour le transport du minerai vers le port d’Abidjan et son prolongement à Niamey en passant Tera (Niger).

De nos jours il y a des projets de chemin de fer qui peuvent concerner la région de l’Est. Il sagit du rail qui reliera Ouagadougou-Zorgho-Koupéla-Fada N’Gourma-Pama frontière du Togo (367 km). Il est porté par le Conseil de l’Entente et de l’itinéraire Ouagadougou-Manga-Tenkodogo-Zabré-Pô frontière du Ghana (320 km). Projet porté par la CEDEAO. La jonction de ces deux projets à Fada N’Gourma et leur prolongement au Niger et au Benin qui est à un jet de pierre du Nigeria, fera du chef-lieu de la région de l’Est une plaque tournante en matière de transport ferroviaire. Ce type de projets communautaires est très bénéfique pour l’ensemble des populations ouest-africaines. Toujours dans le chapitre des voies de communication, il y a également lieu de transformer l’aérodrome de Fada N’Gourma en un aéroport à même de recevoir de gros porteurs.

Pour ce qui est de l’énergie, à la découverte du site du barrage de la Kompienga autour des années 70, les économistes avaient trouvé que la production était juste pour alimenter les localités de la région notamment l’exploitation du gisement de phosphate. Entre temps, en 1973, il y a eu la guerre du Kippour entre Israéliens et Arabes entrainant le premier choc pétrolier faisant passer le prix du baril de pétrole de 3 dollars à près de 12 dollars. Cette flambée des prix du pétrole amena les autorités de l’époque à s’intéresser au projet Kompienga. En ce moment, les économistes ont jugé que la production électrique de Kompienga devenait rentable, tout en précisant qu’elle ne pouvait couvrir que 50% des besoins énergétiques de la capitale. Donc, il n’était pas question d’envisager l’électrification des villes comme Fada et même Pama qui se trouve à un jet de pierre du barrage.

Lefaso.net : Quel plaidoyer proposerez-vous en termes d’appuis conséquents pour un développement rapide de l’Université de Fada N’Gourma ?

Dr Salifou Idani : A ce sujet, je mène des plaidoyers pour un développement accéléré de l’université de Fada N’Gourma, le seul temple du savoir de l’Est Burkina qui fait prêt de 50 000 km2 avec de longues distances à parcourir d’un point à l’autre. Voyez-vous, sous la colonisation, l’administration avait imaginé trois régions naturelles avec comme épicentres Ouagadougou pour le Grand-Centre, Bobo-Dioulasso pour le Grand-Ouest et Fada N’Gourma pour le Grand-Est.

Ce système de gouvernance a prévalu même après l’Indépendance en 1960 dans l’objectif d’offrir de manière rationnelle et équitable les biens et services des citoyens. A titre illustratif, pour le Grand-Est, Fada N’Gourma abritait les structures dont les compétences territoriales s’étendaient sur les régions administratives actuelles de l’Est et du Centre-Est, du Sahel et la province du Ganzourgou du Plateau-central. Dans cette logique la ville de Fada N’gourma devrait abriter toutes les filières de formation comme celles qui existent à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso dans le souci de préserver un équilibre dans la répartition rationnelle des biens et services sociaux comme l’éducation.

A l’université de Fada N’Gourma jusqu’en 2019, il n’y avait que deux filières à savoir le Génie minier et le Génie civil réservées au BAC scientifique. Imaginez un bachelier de Logobou environ 250 km à l’Est du chef-lieu de la région qui ne peut pas trouver une filière d’orientation à l’université de Fada N’Gourma. Que deviendra-t-il à un moment où la prise en charge d’un étudiant n’est plus à la portée de beaucoup de citoyens ? Nous plaidons pour un investissement massif pour doter cette institution d’enseignement supérieur en infrastructures et équipements pédagogiques et en ressources humaines. Du reste des experts ont, au regard de la position stratégique de la ville de Fada N’Gourma, souligné qu’en faisant monter en puissance l’université de cette ville, elle pourra contribuer à désengorger les autres institutions publiques d’enseignement et de recherche du pays et juguler un tant soit peu les problèmes que connaît notre système éducatif au niveau de l’Enseignement supérieur.

Les forces vives de la région attendent impatiemment l’ouverture de l’Institut supérieur des Sciences de la Santé bloqué au motif que le plateau technique du Centre Hospitalier Universitaire (CHR) est inadapté. Nous savons tous que c’est à partir de la troisième année que les étudiants en médecine font leur stage dans les centres hospitaliers.

A ce sujet, le Président du Faso a dit devant les forces vives de la région le 7 novembre dernier que la construction du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) sera bientôt une réalité. Il y a lieu donc d’opérationnaliser l’Ecole de médecine qui dispose déjà d’un arrêté de création signé du ministre en charge de l’Enseignement supérieur, des curricula et de parcours validés par de grands professeurs de médecine de notre pays. En outre, le CHR de Tenkodogo devrait être mis à contribution pour accueillir les étudiants de médecine de l’université de Fada N’Gourma. Si cette faculté devenait opérationnelle, elle contribuerait grandement à la prise en charge non seulement des patients du Grand-Est du Burkina Faso mais également ceux des pays voisins dont nous partageons la même histoire et culture.

Entretien réalisé par Soumaïla SANA
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