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Ibrahim Boubacar Keïta : Le président qui se voulait « mieux que De Gaulle, mieux que Mitterrand » (1)

Accueil > Actualités > International • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • samedi 22 août 2020 à 18h43min
Ibrahim Boubacar Keïta : Le président qui se voulait « mieux que De Gaulle, mieux que Mitterrand » (1)

Le 18 août 2020, il est tombé de son trône comme Amadou Toumani Touré (ATT) avant lui, en 2012, Moussa Traoré en 1991 mais aussi Modibo Keïta en 1968. Faut-il s’en étonner ? Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) n’était pas l’homme qu’il fallait à la place qu’il fallait et sous sa présidence le Mali a renoué avec ses vieux démons : connections affairo-politiques, clientélisme, corruption, laxisme, népotisme…

Dès le lendemain de son élection – dans une configuration politico-diplomatique complexe – il s’était retrouvé dans le collimateur de la classe politique malienne, de ses partenaires régionaux et de la communauté internationale. Il sera rapidement seul (il aura usé six Premiers ministres !). Il y a six ans, sur la cover de Jeune Afrique (11-17 mai 2014), IBK affirmait qu’il n’accepterait pas que « son honneur soit jeté aux chiens » alors que les « affaires » mettant en cause Koulouba se multipliaient. Aujourd’hui, même les chiens ne se disputent plus son « honneur ». Chronique d’une faillite politique annoncée !

Ibrahim Boubacar Keïta a été sur le devant de la scène politique malienne pendant plus de trente ans. Membre influent de l’Alliance pour la démocratie au Mali (Adema), dont il a été un des membres fondateurs (il en sera même le président), directeur adjoint de campagne du candidat Alpha Oumar Konaré, conseiller diplomatique à la présidence, ambassadeur à Abidjan pour la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Niger et le Gabon (mais Félix Houphouët-Boigny refusera de recevoir ses lettres de créance, IBK ayant affirmé que l’Adema et le FPI de Laurent Gbagbo « menaient le même combat »), ministre des Affaires étrangères (novembre 1993-février 1994), il a été le premier chef de gouvernement de la IIIè République issu de la formation politique du président (l’Adema en l’occurrence) mais refusera d’être considéré pour autant comme un « apparatchik sectaire ». Le 5 février 1994, il prenait ainsi la suite de Younoussi Touré et de Abdoulaye Sow alors que Alpha Oumar Konaré était au pouvoir depuis moins de deux ans (après vingt-trois années de règne de Moussa Traoré et la brève transition assurée par ATT à la suite des événements du 26 mars 1991).

IBK, Premier ministre, sera confronté à une situation difficile consécutive au laxisme qui avait marqué les débuts de la période démocratique. « Les pouvoirs publics n’ont notamment pas su réprimer des manifestations qui se sont exprimées de manière violente et hors de toute norme démocratique », déclarera-t-il ainsi à Jeune Afrique Economie (août 1994), faisant alors siens les mots de Charles De Gaulle en 1968 : « La réforme oui, la chienlit non ! », justifiant du même coup sa réputation de « faucon du parti ». Le 12 septembre 1997, il sera reconduit dans ses fonctions après avoir dû gérer la « chienlit » (l’expression est, cette fois encore, de lui) du 9 août 1997 (détention des chefs de l’opposition après la mort d’un officier des RG lynché à la veille d’un meeting). Il deviendra ainsi, selon Jeune Afrique (22 février 2000), « l’homme qui a maté les révoltes estudiantines, brisé les grèves des dourounis, les transporteurs de cars collectifs, et mis les syndicats au pas ». Mais dans un contexte de stabilité politique, affairisme et scandales financiers impliquant des dirigeants d’entreprises publiques vont affaiblir le pays. Alpha Oumar Konaré, réélu en 197, aura du mal à trouver un second souffle tandis que l’Adema deviendra plus critique face à « l’immobilisme » gouvernemental. Lors du congrès d’octobre 1999, IBK devra abandonner la présidence du parti. Le 14 février 2000 – après avoir battu un record de longévité avec six années pleines à la Primature – il sera remplacé au poste de Premier ministre par Mandé Sidibé.

La présidentielle 2002 se profilait alors à l’horizon. Sans Konaré qui avait fait le plein avec deux mandats consécutifs. Mais avec ATT, auquel l’Adema faisait les yeux doux (ATT serra finalement candidat « indépendant », l’Adema décidera alors d’investir Soumaïla Cissé). IBK, qui se voulait le « dauphin naturel » de Konaré, va franchir le Rubicon et créer le Rassemblement pour le Mali (RPM). Il se présentera à la présidentielle et sera battu dès le premier tour (le comptage informatique mis en place sera contesté, IBK affirmera, par la suite, avoir été « spolié d’une présence au second tour »). Au second tour, il soutiendra ATT face à Cissé et décrochera, du même coup, la présidence de l’Assemblée nationale tandis que des RPMistes obtiendront des postes ministériels (« On nous a supplié d’y aller », dira, par la suite, IBK).
IBK et le RPM (deuxième force politique derrière l’Adema avec 44 députés sur 147) finiront par quitter la mouvance présidentielle et par basculer dans l’opposition (mais avec encore des ministres au gouvernement !). Le prétexte en aura été l’opposition d’IBK à l’accord d’Alger signé le 4 juillet 2006 entre le gouvernement et la rébellion touareg (IBK avait par ailleurs qualifié les leaders de cette rébellion de « mercenaires »).

L’objectif était la présidentielle 2007 à laquelle IBK se déclarera candidat dès septembre 2005. Le 25 janvier 2007, IBK sera officiellement investi par son parti. Il voulait contraindre ATT à un deuxième tour et, dans cette perspective, va susciter le plus grand nombre possible de candidatures pensant ainsi disperser les suffrages pouvant être recueillis par son rival. Mauvais calcul : le premier tour de la présidentielle du 29 avril 2007 réexpédiera directement ATT à Koulouba. Mais, dans le même temps, IBK se forgera une image d’opposant particulièrement critique à l’encontre de son ancien partenaire. « Nous n’avons pas lutté près d’un demi-siècle pour la démocratie pour voir le Mali en arriver là. Nous avons payé le prix fort pour mettre un terme à la dictature [celle de Moussa Traoré]. Nous ne resterons pas passifs face à « l’homme autoproclamé président », celui sans lequel aucun avenir n’est possible », avait-il déclaré à Jeune Afrique (18 février 2007), à la veille du premier tour. Il dénonçait, dans le même temps, un « régionalisme outrancier, l’instrumentalisation éhontée des institutions de la République, de l’administration à la justice en passant par les forces de sécurité, et, enfin, la marginalisation des partis politiques, éléments essentiels de la pratique démocratique ». Arrivé deuxième de la présidentielle 2007, IBK n’avait recueilli que 19,08 % des voix contre 21,04 % en 2002.

En 2002, IBK avait suscité la création d’une coalition politique : « Espoir 2002 ». En 2007, ce sera le « Front pour la démocratie et la République (FDR) » qui avait rassemblé quinze partis. « Il s’agit de sauver la démocratie malienne », disait IBK. « Espoir 2002 » avait permis la victoire d’ATT au deuxième tour ; le FDR scellera l’échec d’IBK dès le premier tour et le recul de son parti sur la scène politique malienne. Ses chevaux de bataille : le rétablissement de l’Etat dans ses fonctions (il était opposé, en particulier, à toute politique consensuelle), l’école, l’agriculture…

En 2011, lorsqu’il annoncera sa candidature à la présidentielle 2012 – il s’était lancé en campagne dès juillet 2011, au lendemain du dixième anniversaire de la création (30 juin) de son parti, le RPM – IBK ne manquait pas d’atouts. A 66 ans (il est né le 29 janvier 1945 à Koutiala), il apparaissait comme un tenant de l’Etat fort face à des candidats qu’il ne manquait pas de présenter comme des laudateurs d’un « Etat mou ». Scolarisé à Paris (lycée Janson de Sailly) puis à Bamako, formé à Dakar et Paris (université Paris I-Panthéon Sorbonne, Institut d’histoire des relations internationales contemporaines), ayant une expérience incontestable, internationale (FED, Terre des Hommes, etc.) et nationale (ancien Premier ministre, député de Bamako, son fief politique, ministre, président de l’Assemblée nationale), IBK ne manquait pas de relations significatives en Afrique comme en Europe et ailleurs. Bien que président d’un parti membre de l’Internationale socialiste, il avait été, le 26 août 2010, l’invité de Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre de Jacques Chirac, sénateur, vice-président de l’UMP et président de la Fondation pour l’innovation et la prospective, un proche également de Nicolas Sarkozy, à l’occasion du séminaire sur « La Chine vie d’Afrique ». Une présence et une intervention qui lui auront permis de recevoir l’onction de Chen Tao, vice-président de l’Institut chinois des affaires étrangères et ancien ambassadeur de Chine à Bamako. L’agence Chine Nouvelle Xinhua écrira alors : « La plupart des autres intervenants ont approuvé IBK sur le rôle positif que joue la Chine en Afrique, et la chance qu’elle représente pour stimuler les investissements sur ce continent ».

(à suivre)

Jean-Pierre Béjot
La Ferme de Malassis (France)
21 août 2020

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