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Hamed Bakayoko : Ce qui est légal et ce qui est légitime

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • jeudi 30 juillet 2020 à 22h05min
Hamed Bakayoko : Ce qui est légal et ce qui est légitime

« Pour notre parti, le plus important, la priorité au-delà de tout, c’est d’abord de maintenir la stabilité. Et c’est lui le garant. Et après, il pourra se préparer à la transmission de ce pouvoir à une nouvelle génération dans des conditions idoines ». C’est Hamed Bakayoko, Premier ministre par intérim, ministre d’Etat, ministre de la Défense, qui s’est exprimé ainsi le samedi 25 juillet 2020, au siège du RDR à Abidjan, au sujet de la perspective d’une nouvelle candidature d’Alassane D. Ouattara à la présidence de la République de Côte d’Ivoire.

« C’est un cas de force majeur », a-t-il ajouté, conscient que cette candidature à un troisième mandat pouvait apparaître « hors-norme ». Cette « demande avec insistance » faite à Ouattara d’être candidat à la présidentielle du 31 octobre 2020 est formulée par une des personnalités les plus emblématiques de la Côte d’Ivoire des trois dernières décennies. Celui que la presse a longtemps qualifié de « Golden Boy », que Ouattara a dit traiter comme son « premier fils » et dont Dominique Ouattara a dit qu’il est « le fils aîné des Ouattara ».

Pour autant, rien d’un homme lige ; un homme de conviction ! « Pour moi, aime-t-il à dire, pour y arriver, il faut penser y arriver ». Il y a pensé ; il y est arrivé. Le jeudi 30 juillet 2020, il a été nommé Premier ministre, prenant ainsi la suite d’Amadou Gon Coulibaly, récemment décédé, tout en conservant le portefeuille de ministre de la Défense.

Hamed Bakayoko, au cours de l’été 2011, quelques mois après la capture de Laurent Gbagbo, avait accepté de me recevoir à l’occasion d’un passage à Paris. Il devait rencontrer Claude Guéant, ministre français de l’Intérieur – portefeuille qu’occupait également Bakayoko – pour l’entretenir des besoins d’Abidjan, en cette période troublée, en matière sécuritaire.

Bakayoko, enfant d’Adjamé Habitat Extension, quartier populaire de la capitale (mais sa famille est originaire de Séguela), n’a jamais caché son côté « people ». Il avait hésité, pour notre entretien, entre le bar du très « sarkozien » Fouquet’s sur les Champs-Elysées, et le jardin de l’hôtel Bristol, à deux pas de l’Elysée. Ce 30 août 2011, ce sera le Bristol. Le temps s’y prêtait.

La Côte d’Ivoire venait de vivre une guerre des chefs particulièrement meurtrière pour les populations civiles partout dans le pays. Henri Konan Bédié avait régné pendant six ans. Un règne marqué par « l’ivoirité ». Et qui finira mal en 1999. Bédié éliminé, Gbagbo l’avait emporté face au général Robert Gueï, bénéficiaire des événements du 24 décembre 1999. Il faudra dix ans, et l’implosion de la Côte d’Ivoire à compter des 18-19 septembre 2002, pour que Gbagbo, élu de façon « calamiteuse » en 2000 mais battu dans les urnes en 2010, cède la place à Alassane D. Ouattara.

En 2011, Bakayoko ne cachait pas la réalité de la situation ivoirienne : une « situation d’urgence ». Il me disait alors : les Ivoiriens ont « trop souffert » et ont des « attentes légitimes ». Il ajoutait : nul ne peut contester la « légalité » du président Ouattara mais sa « légitimité » tiendra à la réponse apportée à ces « attentes » dont la première était la « liberté ». Il évoquera alors le choc que Barack Obama qui, n’étant pas encore président des Etats-Unis, avait éprouvé à l’issue d’un séjour au Kenya (le pays de sa famille paternelle) retrouvant les Etats-Unis et son indéniable espace de liberté. Dans le livre qu’il consacrera à cette expérience, Obama écrivait : « Parfois, la seule chose qui compte, c’est de faire ce qu’on a à faire ».

*

« Faire ce qu’on a à faire ». Cela aurait pu être la devise des gouvernements ivoiriens qui, depuis 2011, ont eu à assumer le pouvoir. Certes, dix ans plus tard, tout n’est pas parfait, loin de là. Mais la Côte d’Ivoire aujourd’hui n’est pas la Côte d’Ivoire en crises successives que j’ai connue de 1990 à 2010. Et Hamed Bakayoko doit bien penser qu’Alassane D. Ouattara a acquis, pendant ces dix années à la présidence, la « légitimité » que sa « légalité » n’impliquait pas nécessairement. Cela n’aura pas été le cas de Henri Konan Bédié et de Laurent Gbagbo !

Hambak, comme on l’appelle, sait de quoi il parle. Il est depuis « l’âge d’homme » un proche de Ouattara après avoir été auparavant « houphouëtiste » et proche de Balla Keïta, alors tout puissant ministre de l’Education nationale, un homme politique qui savait prendre des coups mais aussi en donner.

Bac D en poche, Bakayoko va fréquenter, après un DEUG en maths-physique, l’Ecole supérieure des sciences de la santé de Ouagadougou au temps de la « révolution sankariste ». Qui va le marquer mais pas le formater. Puis il reviendra à Abidjan en 1988 pour fréquenter la faculté de médecine. Sans plus de détermination. Ouattara va débarquer à Abidjan. Et quand, en août 1991, il va épouser Dominique Folloroux, c’est Bakayoko qui signera un papier dans Jeune Afrique : « On ne peut que se réjouir de cette union. Car un profond amour tisse les liens entre les futurs époux. Nul doute que l’esprit innovateur et créateur de Mme Folloroux saura apporter un plus au Premier ministre dans sa lourde tâche ». Ce n’est pas du journalisme mais c’était indéniablement de la communication « people ». J’ajoute que Bakayoko est, lui aussi, bien marié et depuis longtemps : avec l’ex-avocate mais toujours femme d’affaires Yolande Tanoh, fille d’Emmanuel Tanoh, personnalité politique ivoirienne majeure (mais discrète),

Dès 1991, Bakayoko sera en mesure de créer un journal dont il sera le directeur de la publication : Le Patriote. Il a 27 ans. L’année suivante, en 1992, il est candidat à l’attribution des fréquences radio. Avec 20 % des parts du capital, il se retrouvera PDG de Radio Nostalgie.

En 1993, le « Vieux » meurt, Henri Konan Bédié devient président de la République. En 1994, Yacouba Kébé, rédacteur en chef de Fraternité-Matin et Ally Coulibaly, directeur de la première chaîné télé, sont virés en conseil des ministres. Bakayoko, quant à lui, va être condamné à douze mois de prison pour offense au chef de l’Etat. L’offensive était menée contre les « communicants » de la sphère « ouattariste ».

*

En 2000, quand Bédié sera tombé de son trône, Bakayoko, l’homme d’affaires, va devenir homme politique. A la suite des accords de Marcoussis, il entrera au gouvernement comme ministre des Nouvelles technologies de l’information et des Télécommunications ; ce n’est pas le job le plus exigeant dans un pays en crise militaro-politique. Ce qui lui laisse du temps pour l’action politique : il est un observateur privilégié du mode de fonctionnement des uns et des autres. Il est alors en 32è position (sur 39 ministres) dans le gouvernement. Guillaume Soro, ministre d’Etat avec le portefeuille de la communication, est le numéro 10.

En décembre 2005, Seydou Elimane Diarra cédera la Primature à Charles Konan Banny. Bakayoko, est toujours en charge des NTIC (sans les télécoms) mais gagne quelques places dans la hiérarchie gouvernementale ; Soro est le numéro 2, juste derrière Konan Banny.

En 2007, à la suite des accords de Ouagadougou, Soro est nommé Premier ministre. Bakayoko ne change pas de portefeuille mais progresse dans la hiérarchie : il est en vingtième position dans un gouvernement qui compte 32 ministres. Il conservera ce job jusqu’au 12 février 2010. Il retrouve alors sa liberté de manœuvre auprès des Ouattara : campagne présidentielle ; premier tour, deuxième tour, tour de passe-passe de Gbagbo ; affrontement armé, capture de Gbagbo ; prestation de serment de Ouattara ; formation d’un gouvernement le 1er juin 2011 dans lequel Bakayoko est le numéro 3 (Soro étant Premier ministre et ministre de la Défense) avec le portefeuille de l’Intérieur et de la Sécurité (et bientôt le titre de ministre d’Etat ; il ne tardera pas à être le seul ainsi distingué). En 2017, il sera nommé ministre de la Défense. Il parait alors être en position de vice-Premier ministre. Il va se retrouver, de façon inattendue, un Premier ministre par intérim dès lors que Amadou Gon Coulibaly sera contraint par la maladie, en mai 2020, de se faire soigner à Paris.

Amadou Gon Coulibaly, candidat du RDR à la présidentielle de 2020, vient de mourir. Le vice-président, Daniel Kablan Duncan, vient de démissionner. Guillaume Soro – la seule personnalité politique ivoirienne totalement émergente au cours des années de crises – est sur la touche, en exil en France et ailleurs.

Hamed Bakayoko se trouve être le plus ancien dans le grade le plus élevé mais à un âge (il a eu 55 ans le 8 mars 2020) qui lui permet d’espérer. D’espérer mais aussi de patienter. Il a compris, depuis longtemps, qu’il fallait exploiter les situations anachroniques (1993, 1999, 2002, 2010-2011, 2020) avec pragmatisme et, surtout, retenue. Sans précipitation (ce qui n’a pas été le cas de Soro). Aujourd’hui, plutôt que « vizir à la place du vizir » (ou « calife à la place du calife » !), il entend être la figure de proue de cette « nouvelle génération » à laquelle Alassane D. Ouattara pourra transmettre le pouvoir « dans des conditions idoines ».

Reste à faire la démonstration qu’il a eu raison le 25 juillet dernier de « demander avec insistance » à Alassane D. Ouattara « de se porter candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre 2020 ». Réponse dans trois mois !

Jean-Pierre Béjot
La Ferme de Malassis (France)
30 juillet 2020

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