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Côte d’Ivoire : Il y a trente ans, les obsèques de Gon Coulibaly à Korhogo

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • mardi 14 juillet 2020 à 06h29min
Côte d’Ivoire : Il y a trente ans, les obsèques de Gon Coulibaly à Korhogo

Le vendredi 17 juillet 2020, à Korhogo, capitale du Grand Nord, seront célébrées les obsèques de Amadou Gon Coulibaly, Premier ministre de la République de Côte d’Ivoire, candidat du RDR, le parti présidentiel, à l’élection du 31 octobre 2020.
Il y a trente ans, j’ai eu le privilège d’assister aux obsèques de son père, Gon Coulibaly.

C’était le vendredi 17 août 1990. Félix Houphouët-Boigny avait autorisé, quelques mois auparavant, le 3 mai 1990, l’instauration du multipartisme ; et les obsèques de Gon Coulibaly se dérouleront à la veille de la présidentielle du 28 octobre 1990, la première élection pluraliste. Qui sera remportée par Houphouët avec plus de 81 % des suffrages exprimés (mais un taux d’abstention de 31 % !) face à Laurent Gbagbo, leader du FPI.

La Constitution de la République de Côte d’Ivoire sera modifiée quelques jours plus tard, le 6 novembre 1990 : le président de l’Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, devenait président de la République en cas de vacance du pouvoir jusqu’à la fin du mandat en cours. Et le lendemain, le 7 novembre 1990, Alassane D. Ouattara était nommé au poste de Premier ministre.
C’est dire les étonnantes similitudes entre 1990 et 2020… ! Qui ne manquent pas de nous interpeller. C’est pourquoi j’ai souhaité rappeler, dans le texte qui suit, ce qu’a été la journée du vendredi 17 août 1990 à Korhogo.

C’est le Fokker d’Air Ivoire qui, au début de la matinée de ce vendredi 17 août 1990, m’avait conduit d’Abidjan à Korhogo. Le vol affichait complet. Quelques hommes ; beaucoup de femmes. Le doyen de Korhogo, député à l’Assemblée nationale depuis 1959, Gon Coulibaly, était mort et on allait célébrer ses obsèques officielles. Ce jour-là, le pagne de deuil était bleu à motif dit en « nids-d’abeille ».
Avant d’importantes échéances politiques, le Nord perdait son leader historique. Félix Houphouët-Boigny avait, la veille, assisté à la levée du corps aux côtés de l’imam de la mosquée d’Adjamé, El Hadj Vassiriki Diaby, qui avait dit la prière de l’absent. Puis il avait assisté, au siège du Parlement, où le corps avait été conduit, à l’oraison funèbre prononcée par Edmond Joseph Bouazo-Zégbéhi, vice-président de l’Assemblée nationale (pour quelques semaines encore).

Gon Coulibaly avait accordé sa dernière interview quelques semaines avant sa mort. Elle avait été publiée dans Fraternité-hebdo du 26 juillet 1990. Il déclarait alors au sujet de la situation politique du pays : « Il faut reconnaître que les anciens n’ont pas toujours su prendre leurs responsabilités. Jamais, ils n’ont accepté de faire leur autocritique. Je pense que le moment est tout indiqué […] Il faut que les valeurs morales, ainsi que les valeurs de nos traditions, priment de plus en plus sur les cultures importées, génératrices de travers de toutes sortes ! Heureusement pour la Côte d’Ivoire, Houphouët est là, ciment de notre unité, l’exemple par excellence, et de fait, le bon berger pour son troupeau ».

Le vendredi 18 août 1990, à Soba, dans la cour de la famille Gon, vers 11 heures, les personnalités avaient débarqué de leurs limousines. Il y avait là, bien sûr, les grands patron du Nord : Lanzeni Namogo Poto Coulibaly, membre du bureau politique du PDCI-RDA, ancien ministre d’Etat, victime du remaniement du 16 octobre 1989 mais désormais président de la Cour suprême ; Balla Keïta, en boubou blanc brodé de fils d’or, ancien ministre de l’Education nationale, chargé de l’enseignement secondaire et supérieur, première victime de la crise de février 1990, mais encore ministre délégué ; Laurent Dona Fologo, ancien ministre de l’Information, lui aussi exclu du gouvernement le 16 octobre 1989, reconverti dans la presse (il était alors le patron de Voix d’Afrique) ; Oumar Diarra, ministre de l’Industrie et du Plan, un des proches collaborateurs d’Alassane D. Ouattara.
Félix Houphouët-Boigny avait dépêché à Korhogo le président de l’Assemblée nationale, Henri Konan Bédié, et le président du Conseil économique et social, Philippe Grégoire Yacé qui, lui, était accompagné de son épouse, le couple étant ami de Gon Coulibaly.

Dans la vaste cour de Soba, dominée par l’ancienne maison de Gon Coulibaly, devenue musée (consacré au patriarche, le grand-père du défunt, Péléforo Gbon Coulibaly) et repeinte en ocre-rouge, quatre vastes tentes de toile bleue avaient été dressées pour accueillir les centaines de personnalités qui devaient assister aux funérailles. Au centre de ce quadrilatère, sous une tente de toile blanche, le cercueil, recouvert du drapeau national, avait été dressé sur un catafalque. Des couronnes de fleurs entouraient le cercueil que veillaient quelques femmes malgré l’énorme chaleur qui régnait en cette journée d’août.

Devant le cercueil étaient posés le portrait du défunt et le coussin portant quelques-unes de ses décorations. Il était notamment commandeur de l’Ordre national, commandeur du Mérite agricole, officier de la Légion d’honneur.
Quelques hommes de Korhogo, portant un T-shirt sur lequel avait été imprimé le portrait du défunt et l’inscription : « Gon Coulibaly, le peuple sénoufo te pleure », régulièrement relevés, montaient une garde d’honneur autour du cercueil.

La tente des personnalités avait été dressée face au cercueil. Il y avait là les secrétaires généraux du PDCI-RDA, les représentants du bureau politique, de nombreux membres de la famille d’Houphouët-Boigny, les représentants du Conseil économique et social et du gouvernement, le représentant du président de la République, les représentants de l’Assemblée nationale, des forces armées, du corps préfectoral et des communautés religieuses. Plusieurs centaines de personnes au total.

A la droite de cette première assemblée se tenaient, sur le petit côté du quadrilatère que formait la cour de Soba, les membres de la famille Gon. Ils étaient, eux aussi, quelques centaines. Face à eux, de l’autre côté de la cour, siégeaient les délégués des anciens combattants, les délégations étrangères, les directeurs et chefs de service des entreprises dont Gon Coulibaly était administrateur, l’association des ingénieurs dont il avait été le membre fondateur. Il y avait, aussi, les représentants de la DCGTx, les Grands travaux, puisqu’il était ingénieur des travaux publics et que son fils aîné, Gon Coulibaly, futur Premier ministre, était un de ses cadres dirigeants (avant d’intégrer le cabinet de Ouattara à la Primature fin 1990).
Enfin, la dernière tente, sur l’autre grand côté, abritait les notables et les personnalités locales, ainsi que les populations des villages et des sous-préfectures.

La cérémonie avait commencé par les oraisons funèbres prononcées par Joseph Aka Anghui, président de l’Association des ingénieurs, puis Mamadou Sanogo, membre du comité directeur du PDCI-RDA. Elles seront ensuite traduites dans les langues locales. C’était l’hommage du monde laïc et politique.

Le vendredi, jour saint de l’islam, la prière est dite à 13 h et non pas à 13 h 30 comme les autres jours de la semaine. Un premier mouvement de foule s’effectua donc aux alentours du lieu de la cérémonie : les fidèles allaient prier à la petite mosquée toute proche. Il avait été prévu, initialement, qu’après la lecture des versets du Coran tout le monde se rendrait à la grande mosquée, située à la sortie de la ville, pour la prière du vendredi. Mais les responsables avaient pris conscience que cela allait créer un mouvement de foule considérable, difficile à maîtriser. La cérémonie à la grande mosquée sera donc annulée. Les prières seront dites par des dignitaires musulmans devant le cercueil. Brève cérémonie religieuse comme toujours dans l’univers musulman. Restait à accorder sa part à la tradition. Gon Coulibaly était le chef des Sénoufo et les groupes villageois, à grand renfort de trompes, de tambours et de coups de fusils, vont s’y employer.

L’inhumation dans le caveau familial allait suivre. Le cercueil sera donc chargé dans un break Mercedes tandis qu’un immense cortège s’ébranlera derrière le mort. Tout à l’avant, un véhicule officiel dégageait la foule, sirène hurlante, tandis que derrière le corbillard, les chefs religieux musulmans, dans leurs burnous, ouvraient la marche au cœur d’un groupe psalmodiant les versets du Coran. Le long du trajet, les groupes traditionnels avaient déployé leurs instruments de musique, cornes, trompes et tambours, dans une étonnante cacophonie.

Nous étions arrivés au caveau creusé au cœur du quartier, à quelques mètres seulement de la route. Dans cet espace ouvert, clos seulement sur trois côtés par des palissades blanches, des tombes occupaient le fond du terrain couvert de graviers blancs. L’une d’elle, la plus à gauche, portait une simple inscription : Amadou Gon Coulibaly (Gon était d’ailleurs orthographié, comme quelques fois, Gbon) et deux dates : 1900/11.11.1960. Sans doute la tombe du père du défunt, fils de Péléforo Gbon Coulibaly.

Le caveau du nouveau défunt avait été creusé au centre même du terrain. C’était une vaste dalle de ciment, mais un escalier de marbre permettait d’y descendre et d’y pénétrer. Le cercueil sera amené jusqu’à l’entrée du caveau sur une remorque tractée par une Jeep verte et blanche. L’armée rendra les honneurs militaires au défunt. Deux clairons sonneront « aux morts » tandis que le cercueil sera découvert et que le drapeau qui le recouvrait sera récupéré par un soldat. Famille et personnalités étaient là, côte à côte, à l’entrée du caveau. On y descendra le cercueil, accompagné seulement par les chefs religieux qui se seront déchaussés avant de pénétrer dans la crypte où reposera désormais le corps.

Et tandis qu’en sous-sol, l’islam, selon ses préceptes, rendait hommage à un des siens, à la surface, alors que déjà la foule se disloquait, l’animisme reprenait ses droits. A nouveau, les groupes villageois prenaient possession du terrain dansant sur la tombe de Gon Coulibaly et déchargeaient leurs antiques fusils dans un bruit d’apocalypse et la plus totale fureur. Cela durera longtemps. Par petits groupes, les badauds et les officiels regagneront qui leur habitations, qui leurs voitures. Mais sur la tombe de Gon Coulibaly, on dansait toujours au son des grelots, des trompes et des tambours avant que les fétiches, eux aussi, ne soient apportés là pour accompagner la mémoire du mort.

Voilà comment j’ai vécu, il y a trente ans (jour pour jour à un mois près), la cérémonie des obsèques de Gon Coulibaly. C’est ainsi que je l’ai racontée dans Jeune Afrique Economie. J’écrivais alors en conclusion : « Une collectivité humaine ne peut subsister que tant qu’elle est capable d’intégrer son passé. Il peut bien y avoir ici des minarets, là des clochers, la mémoire collective est là qui demeure la plus grande valeur du groupe. Le signe de sa pérennité à travers l’histoire. C’est la leçon de Korhogo qu’il faudrait savoir retenir : il faut s’en sortir avec ses seuls moyens, ses seules forces, ses seules ambitions en s’appuyant sur ce qui fait la valeur du groupe. Une terre vierge n’est pas bonne ; il faut qu’elle ait été préparée par le travail de l’homme. Le savoir-faire de Korhogo, c’est sa capacité à renouer les liens avec son histoire pour mieux se projeter dans l’avenir. C’est, semble-t-il, le dernier message de Gon Coulibaly à son peuple ».

Jean-Pierre Béjot
La Ferme de Malassis (France)
13 juillet 2020

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