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Réduction de la durée de formation dans les ENEP : « Un gravissime retour en arrière », selon Adama de Poum Ouédraogo, formateur à l’ENEP de Ouahigouya

Accueil > Actualités > Opinions • LEFASO.NET • vendredi 14 février 2020 à 13h35min
Réduction de la durée de formation dans les ENEP : « Un gravissime retour en arrière », selon Adama de Poum Ouédraogo, formateur à l’ENEP de Ouahigouya

Ceci est une analyse d’un acteur de la formation des enseignants du primaire. Adama de Poum Ouédraogo, conseiller pédagogique itinérant de son état, s’insurge contre la durée actuelle de la formation des élèves-maîtres dans les Ecoles nationales des enseignants du primaire (ENEP). Une formation qui passe de deux ans à un an et demi et qu’il qualifie de reculade si non de catastrophe pédagogique. Lisez plus tôt.

Le 18 décembre 2015, la Transition prenait le décret N°2015-1534/PRES-TRANS/PM/MFPTSS/MEDF. Ce décret présidentiel porte régime de la scolarité des stagiaires des écoles et centres de formation professionnelle de l’Etat. En substance, il organise la formation dans les écoles de formation professionnelle en précisant notamment la durée de la formation, les règles qui encadrent cette période et comment sont organisés les apprentissages.

Ainsi en son article 2, le décret dit ceci : « La durée de la formation dans l’ensemble des écoles et centres de formation professionnelle est fixée comme suit :
- dix-huit (18) mois pour les catégories D et C ;
- vingt-un (21) mois pour la catégorie B
- vingt-quatre (24) pour les catégories A et P

Ces durées comprennent les périodes des congés et des vacances scolaires. »
Le Ministre de l’Education nationale et de l’Alphabétisation (MENA), à son tour, pour la mise en application de ce décret, a pris, le 7 mars 2018, l’arrêté N°2018-040/MENA/SG/DGEPFIC portant organisation de la formation des élèves-maîtres dans les Ecoles nationales des enseignants du primaire (ENEP).

Ces deux textes, et c’est là l’objet de notre propos, constituent pour nous un gravissime retour en arrière en matière de formation initiale des enseignants du primaire dans notre pays. Et pour cause. La formation des enseignants était jadis de deux ans (24 mois) et cela s’avérait efficace et efficient. C’était simplement bien, que d’avoir des enseignants et des enseignantes de niveau BEPC merveilleusement formés à Koudougou et à Ouagadougou. Puis, par souci machiavélique de mettre l’enseignement à mort et par un complot, les autorités d’antan, en tandem avec les institutions prêteuses d’argent ont, sans coup férir, ramener la formation à un an.

Des voix se sont élevées dans tous les compartiments de la nation pour exiger de ramener la durée de la formation à deux ans, car un an, c’est franchement insuffisant, notamment dans son aspect pratique de la formation où les stagiaires n’ont vraiment pas l’occasion de passer assez de temps dans toutes les classes pour se frotter aux rouages de ces lieux. Le séjour du stagiaire dans chaque classe ne lui permet pas d’observer conséquemment le travail du maître-conseiller et d’appliquer ses acquis théoriques dans les règles de l’art. Il y reçoit un saupoudrage et un badigeonnage pédagogiques.

De façon mécanique et générale, les stagiaires (habituellement trois par classe) alternent observation et pratique. Cette méthode, quoique relativement efficace, ne leur permet pas toujours de séjourner au CM2, compte tenu de la spécificité de cette classe. Et puis en plus, il faut ponctionner une à deux semaines pour les stagiaires afin qu’ils se fixent dans une classe de leur choix pour y préparer leur rapport. Tout cela diminue de façon drastique la durée réelle de la formation pratique, quelle que soit la formule. C’est encore plus nuisible quand, de deux ans, on en vient à 18 mois.

Aussi, les maîtres-conseillers se démènent pour assurer cette formation tant bien que mal, même si par moment, le MENAPLN les amène là encore à une levée de boucliers qui consiste à mettre les stagiaires hors des classes afin d’entrer en possession de leurs indemnités. On s’aperçoit, au vu de ces explications, qu’un an et demi, c’est totalement insuffisant pour former des enseignants compétitifs. Tout le monde s’accorde pourtant à reconnaître que pour avoir de bons maîtres dans les classes, il faut d’abord une bonne formation. Cela suppose qu’il faut donner plus de temps à la formation des ressources humaines en la matière.

Si tout le monde l’accepte, parce qu’accessible à tous, d’où vient alors que le MENA et surtout la Direction générale de l’encadrement pédagogique et de la formation initiale et continue (DGEPFIC), crème de la formation des enseignants dans notre ministère, se méprennent et cautionnent la formation des élèves-maîtres de deux ans à 18 mois ?

Nous voulons vraiment comprendre pour mieux défendre le texte face aux stagiaires dont nous avons la charge et qui ne cessent, à juste raison, de maugréer sur la question. En attendant, disons que les cinq mois et demi réservés à la pratique sont totalement dérisoires et insuffisants pour les stagiaires pour mettre en pratique ce qu’ils ont appris en théorie dans les ENEP.

Nous comprenons, même si cela ne se justifie pas, qu’une formation de 18 mois pourrait induire une intégration dans la Fonction publique à un niveau inférieur à celui d’une formation de deux ans avec le même diplôme. Mais quand même ! Si de deux ans de formation, nous revenons à un an et demi, reconnaissons que c’est un retour aux enfers, une posture qui équivaudrait à financer l’analphabétisme.

Si nous étions à un an de formation, nous aurions dit que « 1,5 an, c’est bien mais ce n’est pas arrivé ». Mais de deux ans à 1,5 an, c’est une reculade, une catastrophe pédagogique.
Et puis, l’organisation de l’année, avec notamment la lenteur administrative à son chevet, est telle que les promotions ne rentrent jamais le 1er octobre comme le stipule l’article 4 de l’arrêté. La 1re promotion concernée par l’arrêté controversé est entrée le lundi 2 novembre 2017 (plus d’un mois de retard) et la deuxième est entrée le lundi 17 décembre 2018 (plus de deux mois de retard).

De fait, cette dernière était en congé de deuxième trimestre tout le mois de mars 2019, pour permettre à la promotion précédente de revenir dans les ENEP pour son examen de sortie. Elle est, selon les termes du décret, intégrée dans la Fonction publique le 1er avril 2019. Elle devrait donc en principe être affectée immédiatement dans les classes, compte tenu de l’urgence pédagogique que vit notre cher Faso. Mais ce serait un truisme de dire que tous ces enseignants ont été abandonnés dans la nature, ne sachant pas où aller.

Souffrez de savoir que ces nouveaux enseignants viennent d’être affectés par tirage au sort, comme s’il n’y avait pas de capitaine dans le bateau, le lundi 13 janvier dernier. Certains n’ont pas encore rejoint leur poste parce que non mandatés ; soit dix mois de « divagation dans la nature ». Cela ressemble est un amalgame. Et pourtant, ces deux textes ci-dessus évoqués ont au moins l’avantage d’être clairs. Comment peut-on comprendre que dans un contexte d’insuffisance de temps de formation, on en vient à octroyer 30 jours de congé à une promotion ?

Pourquoi les deux promotions (1re et 2e années) ne peuvent-elles pas être en même temps à l’ENEP ? Ni le manque de locaux, ni celui de formateurs ne peuvent légitimer ces 30 jours de congé sabbatique ; puisque dans le même temps, les formateurs n’ont pas de congé de 2e trimestre. Et subitement, (tenez-vous tranquille), ils sont présentement entrain de bénéficier de onze mois de congé ou de vacance ou de pause. Quel contraste !

Le décret est signé du président du Faso Michel Kafando, contresigné par le Premier ministre Yacouba Isaac Zida, le ministre de l’Economie et des Finances, Jean Gustave Sanon, et le ministre de la Fonction publique, du Travail et de la Sécurité sociale, Augustin Loada.

Même si ces autorités ne sont pas excusables pour avoir initié ce décret malveillant, et sans mauvaise intention de notre part, elles ont le bénéfice d’être des gens qui, dans une certaine mesure, sont relativement peu avertis sur les questions pédagogiques dont la valeur de la formation pédagogique. A contrario, ceux qui ont donné forme à l’arrêté dans sa mouture actuelle n’ont pas vraiment bien fait pour l’enseignement primaire de notre pays. Ils n’ont aucune excuse. Oui, aucune. Pourquoi ?

Le signataire est un professeur enseignant à l’université, s’il n’en a pas dirigé une. Il est donc pétri de savoirs, d’expériences et de compétences dans le rôle qu’il joue. Il est aidé en cela par toute une panoplie de compétences en science de l’éducation qui jonchent les escaliers et les bureaux de notre ministère et surtout par la DGEPFIC qui compte en son sein probablement des docteurs, moult Inspecteurs de l’enseignement du premier degré (IEPD) et autres Conseillers pédagogiques itinérants (CPI) qui arpentent à longueur de journée les couloirs de cette direction.

Tout ce beau monde, qui est au parfum que la qualité de la formation des ressources humaines est une question centrale, donc primordiale, devrait soit déconseiller la prise du décret dans ces termes, soit ne pas participer à celle de l’arrêté et dire à qui de droit, la vérité sur le danger qu’il y a pour notre système éducatif, à ramener la durée de la formation à un an et demi.

Si tel n’est pas le cas, alors nous sommes bien repartis pour une formation au rabais. Pour quel dessein nous ramène-t-on vers ce que nous avons jeté ? En attendant de revenir plus largement sur d’autres insuffisances de certains pans de notre ministère, nous souhaiterions qu’on nous instruise sur le bien-fondé de ces deux textes. Que gagnent le Burkina Faso et notre système éducatif ici ?

Adama de Poum OUEDRAOGO
Conseiller Pédagogique Itinérant
Formateur à l’ENEP de Ouahigouya
70449058

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