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Médias africains : « Il faut évoluer vers le journalisme des solutions », Éric Le Braz, journaliste et expert à CFI Médias France

Accueil > Actualités > Multimédia • LEFASO.NET • mardi 14 janvier 2020 à 23h05min
Médias africains : « Il faut évoluer vers le journalisme des solutions »,  Éric Le Braz, journaliste et expert à CFI Médias France

Éric Le Braz, journaliste , écrivain et expert auprès de CFI Médias France, répond aux questions de Lefaso.net relatives à l’évolution du monde médiatique africain, à l’impératif de vérification des informations (Vérifox), au rôle des bloggeurs et des influenceurs. Il donne également son opinion sur les médias occidentaux, souvent taxés par les Africains de « canaux de propagande ». C’était il y a quelques jours, à Ouagadougou. Entretien.

Lefaso.net : Lorsqu’on entend parler d’Eric Le Braz, s’agit-il uniquement du journaliste ou du formateur de journalistes ?

Eric Le Braz : Je me présente souvent comme explorateur éditorial. Autrement dit, j’explore les différentes formes de journalisme dans différents pays. J’ai passé ma vie à créer des journaux, des médias numériques, j’ai aussi participé à la création des radios. J’ai essentiellement travaillé sur les nouveaux formats éditoriaux en ligne ; c’est un peu ma spécialisation. Je suis un généraliste, je suis passé par toutes les rubriques, à part la rubrique épique et gastronomique. J’ai commencé en France par les radios libres, dans les années 1980.

J’ai continué par la presse écrite, souvent la presse écrite spécialisée ; j’ai créé quelques journaux, j’ai roulé ma bosse un peu partout ; j’ai créé des sites web, jusqu’au Maroc. Depuis quatre ans, je travaille en Afrique de l’Ouest avec CFI médias, en tant qu’expert et j’anime des sessions de formations sur le journalisme numérique, sur le nouveau genre de narration en journalisme numérique, également sur l’investigation avec le Data-journalisme et le Vérifox (vérification des informations).

De votre expérience en tant que journaliste de 1980 à 2019, et de votre frottement avec le paysage médiatique ouest –africain, quel sentiment vous anime ?

Il y a différents sentiments qui peuvent m’animer ; d’une part, très souvent les médias africains, c’est un peu le sentiment que j’ai eu quand j’ai les ai découverts, c’est 80% de comptes -rendus souvent rémunérés, souvent des gombos et des perdiems et 20% d’éditoriaux et d’opinions. C’est une vision un peu caricaturale, mais c’est souvent le cas ; et puis, je vois ce paysage qui est un petit peu complet et pas forcément palpitant.

Il y a des vrais journalistes, opiniâtres, investigateurs qui sortent des infos, il y a de bons reporteurs et aussi des journalistes qui travaillent sur la vérification. Dans tous les pays, il y a plusieurs médias et cela est en train de révolutionner le continent. Il y a des médias qui arrivent à suivre l’actualité et qui arrivent à vérifier en temps réel, et qui se professionnalisent. Ils ne se contentent pas de la fainéantise intellectuelle, qui consiste à faire des comptes- rendus et qui ne sont pas réellement la base du journalisme. Le journaliste pour moi, est un reporteur avant d’être un « compte-rendeur », si on peut le dire.

Au Burkina Faso, y-a-t-il des tendances vers la professionnalisation rapide des médias ?

Il y a quatre ans, je suis venu au Burkina Faso, c’était la situation que je vous décrivais ; mais aujourd’hui, il y a un effort de clarté, de mise en forme de l’information et de Vérifox. Le Vérifox est maintenant un véritable enjeu dans le monde, ici et partout ailleurs. Cela n’existait pas au Burkina Faso, on n’en parlait presque pas ; mais aujourd’hui, on a eu des candidatures assez nombreuses pour la formation Vérifox. On sent qu’il y a une volonté et un professionnalisme des médias qui sont sélectionnés pour cette culture de Vérifox ; c’est un véritable genre journalistique qui doit imprégner toute l’audience, tous les internautes, tous les lecteurs à ne pas prendre tout pour argent comptant.

Quand vous voyez le besoin croissant d’informations et la prolifération rapide des infox, qu’avez-vous à dire ?

Que la liberté a des contraintes, que la liberté a toujours une face obscure. La liberté, la liberté d’expression, la liberté d’information ont pour pendantes, les rumeurs tout comme la dictature aussi ; il ne faut pas pour autant supprimer la liberté. Et puis, ça s’apprend, le sens critique s’apprend. Très souvent les journalistes vivaient dans leurs tours d’ivoire, leurs savoirs, sachant qu’ils pouvaient porter le savoir et la bonne information. Maintenant, ça change. On doit expliquer comment ça marche, on doit aussi enseigner aux gens qui nous lisent, qui nous regardent, qui nous suivent comment ça fonctionne pour qu’eux aussi puissent s’exercer dans le sens critique et qu’ils ne disent pas n’importe quoi et ne partagent pas n’importe quel bobard.

Est-ce que la prolifération des informations issues des acteurs non journalistes concurrence les journalistes dans leur mission d’information du public ?

On pourrait le croire. J’ai tendance à dire que les bloggeurs, les influenceurs, les alerteurs sont des médias, même s’ils ne respectent pas les règles. Mais ils peuvent aussi les respecter. Il y en a qui sont de bons journalistes. Ça remet en cause notre position, cela nous oblige à être meilleurs. Ça nous oblige aussi à être un peu plus rigoureux qu’avant ; je pense non seulement, qu’on doit vérifier les informations des autres, mais aussi que les autres vont finir par vérifier nos informations. Le journalisme n’est pas menacé en tant que tel, il est menacé dans son modèle économique et non dans son utilité sociale. Après il faut trouver un modèle économique plus favorable.

Les médias français sont accusés d’un manque d’objectivité en termes de traitement des informations relatives à l’Afrique. Certains vont jusqu’à penser que ce sont des médias de propagande. Partagez-vous cette impression ?

J’ai envie de dire qu’aucun média n’est objectif ; je sais comment travaillent RFI, France 24, etc. Je sais qu’ils sont professionnels. Mais objectifs, c’est autre chose, on a tous un angle, l’essentiel c’est d’entreprendre l’information et de raconter la réalité. Maintenant, j’ai envie de dire que c’est aux médias africains de travailler, et de travailler ensemble. Les médias que vous citez sont des médias, telles que la BBC, La Libre Belgique, etc., Tous ces médias du nord sont des médias panafricains.

Autrement dit, ils parlent à toute l’Afrique. Je trouve dommage que les médias africains n’aient pas tenté de s’unir entre eux pour créer un média transfrontalier ; pas forcément panafricain, mais un média global qui traite de toute l’actualité africaine qui provient d’Afrique pour challenger les médias occidentaux ; pour être des challengeurs des médias français ; pour faire en sorte que la richesse des informations produites nationalement soit connue internationalement ; et ça, quelles que soient les qualités des médias en Europe, ils n’auront jamais tout le réseau de correspondants qui existe ici.

J’ai travaillé dans un programme avec onze médias qui doivent représenter une centaine ou une cent cinquantaine de journalistes voire plus ; ça fait potentiellement une rédaction de cent cinquante journalistes.
Si des médias africains de qualité, rigoureux et innovants arrivaient à s’entendre pour produire un autre média qui parlerait de l’actualité africaine, ça ferait un plus.

D’autant que, contrairement à l’Europe, il y a une langue commune, des préoccupations communes, on écoute la musique congolaise, la musique nigériane, partout en Afrique, lorsqu’en France, on écoute moins la musique italienne et anglaise. Il y a une culture commune, des valeurs communes, des contraintes communes et des problèmes communs qui font que des médias d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest auront intérêt à s’unir.

Les journalistes et des spécialistes issus de l’Afrique francophone sont sous- représentés et moins consultés sur les questions africaines dans les médias français. Comment comprendre cela ?

Il y en a pourtant. Ce qui est vrai, pour l’Afrique subsaharienne francophone, quand vous êtes dans les médias du Nord qui traitent de l’information du Sud. Quand vous êtres dans un média arabophone produit dans le Nord, il y a très peu de natifs français. En revanche quand vous êtes dans un média français qui traite de l’actualité africaine, il y en a beaucoup. C’est dommage, mais il y a tellement d’efforts qui peuvent être faits et qui finiront par l’être, et puis, il y a toujours des journalistes natifs d’Afrique, il y a le Sénégal aussi. Je n’ai pas les chiffres, je ne suis pas France24 et RFI. Il y a des compétences dans les médias africains, qui répondent aux règles du journalisme. Ils sont des compétences utiles et reconnues. Mais l’essentiel, c’est que les journalistes africains qui sont dans les médias africains travaillent et prennent le pouvoir sur l’information.

Les médias occidentaux parlent de la présence de la France de plus en plus décriée en Afrique. Journaliste que vous êtes, en avez-vous déjà entendu parler ?

Je lis cela dans les médias. Quand la France est décriée, c’est parce que très souvent, en ce moment en tout cas, on considère que la France a une action néfaste depuis l’intervention au Mali, avec Barkhane, et que la France n’a pas résolu la guerre et donc que la France est responsable de la guerre. C’est un raccourci, mais je ne suis pas le Quai d’Orsay , je ne peux pas défendre la politique française. Quand on dit ça, c’est le boulot des journalistes de le vérifier.

Quand on entend un chanteur malien raconter ce genre de choses, que du vrai que du faux, c’est du Vérifox. Je n’ai pas l’impression qu’on le fasse beaucoup, ni ici, ni ailleurs. Donc, ça continue à proliférer. Que la France soit un peu, toujours en ligne de mire comme une ancienne puissance coloniale, c’est normal, et qu’au Burkina Faso il y ait une culture sankariste, qu’on ait quelque chose à nous reprocher, c’est normal.

Quels sont les nouveaux défis des journalistes africains ?

Il y en a plusieurs, mais surtout la situation sécuritaire. C’est très difficile pour les journalistes de travailler dans ce genre de situation, ils risquent leurs vies, parce qu’ils n’arrivent pas à suivre les opérations militaires, même ceux qui vivent dans ces régions d’insécurité, risquent leur peau. L’autre défi, c’est qu’il faut que les journalistes arrivent à vivre de leur métier. Faire du Vérifox et de l’investigation, cela demande de l’argent et du temps.

Le troisième défi, il ne faut pas s’enfermer dans les mauvaises nouvelles, il faut raconter ce qui marche, et comment ça marche, il faut évoluer vers le journalisme de solutions, Il faut s’imposer des quotas des nouvelles qui proposent les solutions. Quand vous entendez que ça ne va pas, que ça va mal, ça joue sur le moral. Il faut s’imposer des nouvelles qui donnent la pêche, il ne faut pas raconter que ce qui va mal.

Interview réalisée par Edouard Kamboissoa Samboe
Lefaso.net

Vos commentaires

  • Le 14 janvier à 15:56, par fraoco En réponse à : Médias africains : « Il faut évoluer vers le journalisme des solutions », Éric Le Braz, journaliste et expert à CFI Médias France

    Le troisième défi, il ne faut pas s’enfermer dans les mauvaises nouvelles, il faut raconter ce qui marche, et comment ça marche, il faut évoluer vers le journalisme de solutions, Il faut s’imposer des quotas des nouvelles qui proposent les solutions. Quand vous entendez que ça ne va pas, que ça va mal, ça joue sur le moral. Il faut s’imposer des nouvelles qui donnent la pêche, il ne faut pas raconter que ce qui va mal.Voila qui est bien dit. Dommage que nous avons des blogueurs,influenceurs et autres alerteurs qui se sont spécialisés rien que dans ce qui va et fait mal.

    Répondre à ce message

  • Le 15 janvier à 06:27, par Vérité indiscutable En réponse à : Médias africains : « Il faut évoluer vers le journalisme des solutions », Éric Le Braz, journaliste et expert à CFI Médias France

    Tous les grands médias du monde ont fait de la négativité leur élément principal de communication. Sur ce plan ils n’ont rien à nous apprendre. Ensuite, pour vivre économiquement les médias internationaux soutiennent des agences et des programmes de domination, ce qui fait que personne ne croit plus à leurs publications ; en Afrique la population sait que nos médias dépassent ce clivage, il fallait qu’il le reconnaisse parce que quand je vois le travail de Lefaso.net, je ne suis pas très sûr que cela soit la règle, autrement on allait jamais pouvoir y émettre des commentaires.
    Enfin, les médias africains comme les bloggeurs font un travail sérieux en vue de la libération de l’Afrique, c’est très bien pour nous parce que c’est cela notre préoccupation.
    Pourquoi suivre des conseils qui nous endorment ?
    En vérité les africains sont imbattables sur beaucoup de secteurs, entre autres sur le secteur de la communication. RFI, FRANCE 24, TV5, voient leur déclin chez nous au profit de nos médias, c’est à encourager par toutes nos forces.
    Quant à publier des messages positifs, on le fait aussi. Je demande au même journaliste de voir ce qui a été publié sur le Fasonet dans la semaine et de faire le pourcentage pour s’en rendre compte.
    Merci à lui pour ce qu’il a dit ; mais l’essentiel est que les africains continuent de donner toujours du crédit aux médias africains, bloggeurs y compris... Le monde change par ça. Sinon Trump n’aurait jamais vaincu si on s’en tenait seulement aux médias traditionnels...
    L’Afrique a des compétences et cela dérange l’Occident...

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  • Le 20 janvier à 11:12, par Sib Sanou En réponse à : Médias africains : « Il faut évoluer vers le journalisme des solutions », Éric Le Braz, journaliste et expert à CFI Médias France

    Vous avez eu du bon flaire en réalisant cet entretien. Tout est presque dit en quelques mots. Vous remarquerez que ce qui est dit n’a rien de nouveau sinon que toute chose évolue avec le progrès. Le vrai problème, s’il faut parler de problème et de modèle économique, c’est qu’en matière d’entreprise, les saints sont plutôt rares. Pour que ça marche vraiment, il faut que l’entrepreneur aime suffisamment ce métier pour avoir une équipe suffisamment bien traité et doté à la hauteur du travail demandé.

    Répondre à ce message

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