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Culture : « Notre musique n’est pas comestible à l’extérieur », dixit Tibiafouba Madiega, journaliste culturel

Accueil > Actualités > Culture • LEFASO.NET • jeudi 22 août 2019 à 15h34min
Culture : « Notre musique n’est pas comestible à l’extérieur », dixit Tibiafouba Madiega, journaliste culturel

L’homme est réputé ne pas avoir sa langue dans sa poche. Journaliste culturel de son état, il est toujours entre deux avions. Tibiafouba Madiega, puisqu’il s’agit de lui, nous a rendu visite le lundi 19 août 2019. Sans langue de bois, dans les lignes qui suivent, il critique avec véhémence le showbiz burkinabè. Il tacle au passage certains journalistes culturels. Pour lui, la musique burkinabè n’est pas comestible à l’extérieur. Lisez !

Lefaso.net : Qui est Tibiafouba Madiega ?

Tibiafouba Madiega : Je suis journaliste culturel. Je suis le directeur de publication du magazine « Africa Star ». Je suis venu au journalisme par passion.

Aujourd’hui, les artistes misent sur la communication digitale. Vous qui êtes journaliste culturel, quel peut être le rôle des médias en ligne dans la promotion de nos artistes ?

Le rôle des médias en ligne dans la promotion de la culture au Burkina Faso est un sujet complexe à décortiquer. Autant il y a des avantages, autant il y a aussi des inconvénients. Dans un premier point, je dirai qu’à cause des réseaux sociaux, les informations circulent à une vitesse fulgurante.

Aujourd’hui, quelque chose peut se produire aux USA, au Canada et, automatiquement à Ouagadougou, on est déjà informé à la minute. La preuve, tout de suite DJ Arafat est décédé. C’est comme si nous étions à Abidjan.

Quels peuvent en être les inconvénients ?

Il y en a qui utilisent mal les réseaux sociaux. Cela empiète même sur la carrière de ces artistes. Je prends un exemple concret. Un artiste comme Dicko Fils qui n’a pas de staff. Il publie lui-même ce qu’il veut. Cette façon de faire peut jouer sur sa carrière artistique.

Je vous prends un exemple : si moi, je suis un directeur de festival et que j’organise une activité et on me dit qu’il y a un artiste qui s’appelle Dicko Fils, tout d’abord, je vais aller visiter sa page Facebook. Avec sa page, j’ai une idée de qui est l’artiste.

L’on a l’impression que nos artistes sont accros aux réseaux sociaux. Suffisent-ils à les promouvoir ?

Ce qui est dommage aujourd’hui, c’est que beaucoup d’artistes ne font plus appel aux médias classiques pour la promotion de leurs œuvres musicales. Ils préfèrent aller sur Facebook. Tout cela est bon. Mais, il faut aller vers les médias classiques aussi.

Je suis d’accord que lorsqu’un artiste burkinabè part jouer en Europe, les internautes puissent savoir qu’il a un concert dans un pays. Mais, beaucoup d’artistes n’ont pas eu la chance d’aller à l’école, de voyager. Ils n’ont pas compris que quand on dit showbiz, c’est du business.

Je préfère confier ma communication à Lefaso.net qui va gérer. Mais, il faut que je paye. Les artistes musiciens n’ont pas compris cela. Quand tu parles, c’est comme si tu es contre leur évolution. Sinon pour dire vrai, les réseaux sociaux jouent un rôle très déterminant pour la promotion internationale et nationale. Maintenant, tout dépend de tout un chacun, du mode d’utilisation. Ça peut contribuer à votre évolution comme à votre perte.

A vous écouter, les artistes ne vont pas vers les médias pour promouvoir leurs œuvres.

Les artistes sont beaucoup limités. Beaucoup se sont retrouvés dans la musique par accident. Ils ne se sont pas préparés mentalement. Quand ils font sortir un clip de 150 000 F CFA, en se voyant à la télévision, ils pensent qu’ils sont des stars. Ils doivent s’abaisser pour voir des professionnels pour booster leur carrière.

Je prends un exemple : il y a combien d’artistes musiciens déclarés au BBDA. Ils sont moins de 2 500. Dans tout ce lot, combien sont connus les Floby, Amety Meria, Dez Altino ? Ils refusent de se remettre en cause. La musique, ce n’est pas de l’action sociale. La musique, c’est du business. Tant que les artistes ne vont ne pas mettre cela dans leur tête, ils ne vont jamais évoluer.

Il ne faut tout de même pas désespérer de nos artistes ! Vous avez sûrement des perspectives pour tirer les ambassadeurs de la culture burkinabè vers le haut.
Des solutions, il y en a. C’est d’abord la formation. On ne se lève pas du jour au lendemain pour dire que je suis un gendarme. Il faut d’abord faire le concours.

Ensuite, il faut faire la formation. La base, c’est d’abord la formation. Est-ce que les artistes sont prêts à se faire former ? Est-ce que les décideurs sont prêts à aider les artistes dans la formation ? La question reste posée. En plus, la responsabilité est partagée. On ne doit pas tout attendre de l’Etat. Chacun doit construire sa carrière. Chacun est libre d’aller faire une bonne formation.

Vous êtes journaliste culturel ; que fait votre média dans la promotion des artistes ?

Depuis un certain temps, j’ai orienté cette promotion vers la diaspora. Il y a des artistes qui participent à des festivals dans des pays comme le Canada ou la France. On les accompagne dans la promotion comme on peut. Notre rôle, c’est d’accompagner, c’est de soutenir. Mais, comme je le disais tantôt, la musique, c’est du business. Mais ce qui ne facilite pas la tâche, c’est que beaucoup d’artistes n’ont pas de vision.

Je prends un exemple : on a invité une artiste en France, Eunice Goula. Quand on a envoyé l’invitation, elle n’avait pas de passeport. Pourtant, sa carrière est gérée par Papus Zongo, qui gère Floby. Ça veut dire que beaucoup d’artistes n’ont pas de vision. Est-ce qu’on doit avoir une voiture avant de faire un permis de conduite ? Ça veut dire qu’eux-mêmes, ils sont limités. Je n’ai pas encore vu un artiste burkinabè qui a osé attaquer l’extérieur. Quand il voyage, c’est une association qui organise ; à qui la faute ? Notre musique n’est pas comestible à l’extérieur.

Vous nous disiez tantôt en coulisse qu’il y a un amalgame entre le journalisme et la communication. Quelle différence voyez-vous ?

On a plus de communicateurs que de journalistes. Je connais plusieurs journalistes qui se sont convertis en communicateurs d’artistes : Yanick Sankara de Afriyelba était journaliste aux éditions Le Pays. Il est devenu aujourd’hui le chargé de communication de Imilo le Chanceux. Peut-on encore croire à sa sincérité dans la promotion des artistes ? Non. Le journaliste, il fait un compte rendu fidèle sans parti pris. Quand c’est bon, il le dit, pareil quand ce n’est pas bon. Aujourd’hui, à cause de 10 000 F, 5000 F, ils sont prêts à retourner leur veste. Même quand ce n’est pas bon, ils sont obligés d’aller dire que c’est bon. Il y a une grande différence entre le journaliste et le communicateur.

Un gars comme Aubin Guebré, lui, je peux dire que c’est un journaliste culturel parce que quand c’est bon ou pas, il le dit. Il dit ce qu’il pense. Actuellement, les journalistes culturels préfèrent aller s’engouffrer que de faire du journalisme. Ce sont les conséquences de la pauvreté. Sinon beaucoup de journalistes sont dans les staffs des artistes. Ils ont perdu leur crédibilité.

L’Etat peut-il faire quelque chose pour y remédier ?

L’Etat ne peut rien faire. Je ne suis pas d’accord avec cet état d’esprit. Est-ce que quelqu’un peut aller ouvrir une boutique et écrire une demande au ministère du Commerce pour demander de l’argent pour payer du matériel pour remplir sa boutique ? Dans la musique aussi, on ne peut pas aller demander de l’argent au ministère de la Culture pour faire un album. La musique est un métier libéral. On n’a pas attaché quelqu’un.

Aux USA, chacun vit de sa musique. Là-bas, tu es payé par heure. Je ne peux pas comprendre que les artistes n’aient pas de métier. Normalement, un artiste doit avoir un boulot. Un artiste peut être journaliste et travailler à temps plein. Au moins là-bas, il y a un salaire et il peut utiliser ça pour gérer sa carrière. On ne peut pas à chaque fois être assis et demander de l’aide au ministère de la Culture.

Pour faire la promotion de la culture burkinabè, que suggérez-vous ?

J’invite les artistes à se professionnaliser davantage. Le showbiz, ce n’est pas l’action sociale. Les artistes réclament toujours leur cachet. Si un artiste vient demander de communiquer pour lui, il faut qu’il mette les moyens. Lui, il ne fait pas de prestations gratuites !

Madiega, c’est aussi les voyages. Quel est votre secret ?

Le secret, c’est l’humilité et l’honnêteté. J’ai fait cinq fois l’Europe, deux fois le Canada, plusieurs fois les USA. Ceux qui m’invitent se rendent compte que je fais le travail comme il se doit. Je n’ai jamais demandé à être payé pour le travail que je fais. Je mets quiconque au défi pour me prouver le contraire. En plus, il y a aussi le respect. Vous savez, chaque pays a ses lois. Moi, avant d’aller dans un pays, je cherche d’abord à savoir quelle est la politique du pays sur l’immigration, pour ne pas tomber sous le coup des pénalités.

Vivez-vous du journalisme ?

Oui ! Je vis du journalisme. C’est ce qui me nourrit.

Que pouvez-vous dire aux acteurs culturels du Burkina Faso ?

C’est d’organiser des séances de formation. Pour moi, il faut des états généraux de la culture au Burkina Faso. Les temps ont changé. Il faut revoir la façon de conduire le bateau culturel du pays. Vous savez, on n’a pas une identité culturelle au pays ici. C’est un pays laïc.

Si vous partez au Mali, c’est le mandingue. Au Sénégal, c’est le wolof. Et nous, on consomme du tout. Donc, c’est un peu difficile de choisir la direction du vent. Je reconnais qu’on a de bons artistes mais ils n’ont pas de canaux de communication adaptés pour se faire voir à l’extérieur comme Abibou Sawadogo. Il faut une charte pour régir la culture burkinabè, sinon on ne va pas s’en sortir.

Propos recueillis par Dimitri OUEDRAOGO
Korotoumou DJILLA et Samirah BATIONO (stagiaires)
Lefaso.net

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