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Yirgou : « Si on venait à éliminer tous les témoins, comment ce dossier pourrait connaitre un dénouement sérieux ? », s’interroge Dr Diallo Daouda, secrétaire exécutif du CISC

Accueil > Actualités > Société • LEFASO.NET | Par LEFASO.NET • jeudi 11 juillet 2019 à 23h08min
Yirgou : « Si on venait à éliminer tous les témoins, comment ce dossier  pourrait connaitre un dénouement sérieux ? », s’interroge Dr Diallo Daouda, secrétaire exécutif du CISC

Le Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC) est né en réaction aux « crimes odieux » perpétrés contre la communauté peule à Yirgou, une localité située dans la région du Centre-Nord du Burkina Faso. C’est un regroupement apolitique et laïc, déterminé à dénoncer les crimes et les délits liés à l’identité ou à toute appartenance ethnique, géographique ou culturelle. Dans cet entretien, le secrétaire exécutif du collectif, Dr Diallo Daouda, revient sur le sit-in du 22 juin dernier organisé par leur cellule féminine dénommée « Femmes debout ». Il donne également son point de vue sur la gestion des populations déplacées au Burkina Faso suite aux attaques terroristes. Face à la lenteur de l’appareil judiciaire, Dr Diallo invite le chef de l’État à assumer ses responsabilités de garant de la sécurité de tous les Burkinabè.

Lefaso.net : Qu’est-ce qui a motivé la cellule féminine du CISC dénommée « Femmes débout » à organiser un sit-in le 22 juin dernier devant le Palais de justice ?

L’initiative des femmes est pleine de bons sens. Les criminels ou les présumés suspects sérieux criminels des massacres de Yirgou sont toujours en divagation dans la rue, continuent de narguer les populations, continuent même de perpétrer des massacres. On ne peut pas épuiser un mois sans qu’il n’y ait au moins deux enlèvements et deux personnes tuées par ces milices koglwéogos. Six mois après les évènements malheureux, il y a plus d’une dizaine de personnes qu’ils ont enlevées, torturées jusqu’à ce que mort s’en suive.

Le dernier cas en date, c’était le 2 juin 2019 où trois personnes ont été enlevées. Le dernier est décédé le 4 juin à l’hôpital Yalgado Ouédraogo. Beaucoup d’orphelins n’ayant pas à manger, abandonnés à eux-mêmes, les femmes dans une situation de veuvage n’ont pas voulu rester dans le silence. Elles ont alors décidé de sortir pour manifester leur mécontentement. Nous avons transmis notre message au procureur général, mais pour le moment, il ne nous a pas encore répondu.

À l’issue de ce sit-in, qu’est-ce que vous attendez des autorités judiciaires ?

Nous voulons que les autorités judiciaires s’assument pleinement ; qu’elles communiquent sur cette question de Yirgou et des massacres de grande envergure qui ont été commis dans notre pays. Toute chose qu’on n’avait jamais connue. Mais aussi et surtout qu’elles nous donnent les vraies raisons des blocages dans l’exécution de la décision du procureur de Kaya d’arrêter les auteurs des massacres, au nombre 180.

Comment est-ce que vous avez apprécié la participation des manifestants au sit-in ?
C’est un évènement assez rare de voir des femmes sortir dans notre pays pour exprimer leur ras-le bol et interpeller la justice. À partir du moment où la chose est rare et on a eu une grande mobilisation des femmes sans distinction ethnique ou d’appartenance culturelle ou géographique, pour nous, c’est une grande satisfaction.

Des koglwéogos ont été recrutés dans le cadre de l’opération Doofu lancée dans les régions du Nord, du Centre-Nord et du Sahel. Est-ce que vous voyez cela d’un bon œil ?

Non. Parce qu’au Centre-Nord, ce sont les mêmes suspects qui sont impliqués dans cette opération. Ils ont aidé à l’arrestation et à l’exécution de certains témoins très gênants à Yirgou. Depuis janvier, ces milices koglwéogos ont toujours fait des déplacements sur le terrain pour éliminer eux-mêmes les témoins qu’ils pouvaient éliminer.

Avec l’opération Doofu, on a enregistré, à notre niveau, seize témoins sérieux qu’on a fait éliminer. Cette situation nous inquiète très sérieusement. Si on venait à éliminer tous les témoins, comment est-ce que ce dossier judiciaire pourrait connaître un dénouement sérieux ? Nous estimons que l’opération Doofu devrait être une occasion pour restaurer l’autorité de l’État en combattant les terroristes et les milices koglwéogos de Yirgou.

Actualité oblige, est-ce vous pouvez vous prononcer sur les déplacés qui affluent à Ouaga et dans d’autres contrées du pays ?

Depuis le début, nous avons été clairs : la question de Yirgou, si rien n’est fait, ça va produire un effet contagieux. Malheureusement, c’est ce qui est en train de se passer, provoquant un déplacement massif des populations innocentes qui n’ont rien à voir avec cette question de terrorisme et d’insécurité. C’est des populations qui demandent simplement un climat tranquille pour s’épanouir.

Certains sont en train de fuir pour venir à Ouagadougou, mais si ça continue, d’autres seront appelés à aller ailleurs encore pour chercher un abri. Nous, nous interpellons les autorités judiciaires à mettre tout en œuvre pour que les criminels qui inquiètent la sécurité de nos populations soient arrêtés ou bouter hors de notre pays ou de nos frontières.

Quelle appréciation faites-vous des propos du ministre de l’Action sociale, Marie Laurence Ilboudo/Marshall, qui disait que Ouagadougou ne peut pas accueillir tous les déplacés et les invitant à repartir chez eux ?

Nous, au niveau du CISC, on a été vraiment choqués d’entendre la ministre de l’Action sociale, Marie Laurence Ilboudo/Marshall, tenir ce genre de propos. Mais ça traduit en même temps le fait qu’elle ignore l’insécurité grandissante sur le terrain. J’ai l’impression qu’elle pense peut-être, parce qu’elle est ministre, qu’elle a le monopole d’être à Ouagadougou. Ce qu’elle oublie, c’est que cette ville appartient à tous les Burkinabè. Donc, si un Burkinabè ne se sent pas en sécurité à Falagountou ou dans une zone X ou Y au Burkina Faso, ce citoyen a le droit de fuir pour rechercher un abri.

Et si l’abri c’est à Ouagadougou, on ne peut pas en vouloir à ce citoyen ! Il revient à l’autorité de l’État d’assurer la sécurité et ça interpelle le président du Faso, Roch Kaboré, parce que c’est lui qui a juré de garantir la sécurité à tous les citoyens burkinabè. Du reste, la ministre Ilboudo doit comprendre que les propos qu’elle tient sont en déphasage avec le serment du chef de l’État. Ça sera l’occasion d’interpeller cette dame à se mettre à jour et à se soucier de ces multiples déplacés et réfugiés qui sont au Burkina Faso.

Est-ce que vous n’êtes pas en train de mal interpréter ses propos ?

Non. Tel qu’elle l’a dit, c’est comme si ces déplacés qui sont arrivés à Ouagadougou, il faut les rapatrier sur des sites d’accueil où toutes les conditions ne sont pas réunies pour tout être humain. Chaque déplacé avait droit à 11 kg de céréales de consommation par mois. Cela a été réduit à 7 kg par individu. Pour avoir de l’eau, c’est tout un problème ; pour se faire soigner, c’est aussi un calvaire. Si les besoins élémentaires d’un individu ne sont pas comblés, est-ce qu’il faut en vouloir à cet individu de se chercher ? La sécurité, c’est aussi un autre besoin élémentaire.

Dire que ces gens vont trainer les terroristes à Ouagadougou, je ne pense pas parce que le mouvement des terroristes est difficilement contrôlable. Avant la question de Yirgou, il y a eu des terroristes qui sont venus à Ouagadougou. Dieu seul sait par quel mécanisme ces gens entrent dans notre pays. Je saisis cette occasion pour inviter la population à tout mettre en œuvre pour empêcher le mouvement de ces gens, quel que soit le canal par lequel ils entrent dans notre pays.

Pour nous, la ministre s’en prend à de pauvres innocents. Si toutes les conditions sont réunies, c’est peut-être possible d’organiser leur retour ou de planifier comment les réinstaller sur d’autres sites.

À votre avis, est-ce que les méthodes adoptées par les forces armées nationales pour lutter contre le terrorisme sont les meilleures ?

Vous me donnez l’occasion de féliciter les FDS qui se battent pour garantir la sécurité aux populations, au péril de leur vie. Quant à leurs méthodes de lutte, elles doivent être perfectionnées davantage. Lors des opérations dans les villages, ils arrêtent les gens en masse sans vérifier leur identité et ils procèdent à leur exécution. Nous, nous estimons que ce n’est pas une bonne méthode. Les FDS doivent se conformer à notre législation qui proscrit les exécutions sommaires et systématiques. La bonne méthode, c’est de vérifier les identités ; chercher à isoler les suspects ou les présumés suspects terroristes recherchés.

Il faut également que les FDS procèdent à la sensibilisation, parce que la réponse anti-terroriste n’est pas seulement que militaire. Si elles collaborent très bien avec les populations, si en l’absence des infirmiers et des enseignants, si on a des militaires ou des soldats qui enseignent ou soignent les enfants, les populations ne vont pas dire que ces gens sont venus seulement pour les tuer. Elles vont au contraire accepter nos soldats et militaires sur le terrain et réaffirmer leur disponibilité à les accompagner pour qu’ils atteignent leur mission.

Il faut aussi que les forces armées nationales arrivent à protéger les civils qui collaborent avec elles. Cela pourra encourager d’autres personnes à s’engager dans la lutte contre le terrorisme. L’autre proposition que je veux faire par rapport à la méthode de lutte contre les forces du mal, c’est que nos FDS et services de renseignement doivent impliquer les sociologues, les anthropologues, les géographes, les historiens ou les acteurs de la société civile ou les mouvements des droits humains dans leur stratégie de lutte. Chacun à un contact quelque part qui peut aider ou collecter les informations.

Vous, à votre niveau, que faites-vous concrètement pour soutenir les déplacés ?

Au niveau du CISC, on a une équipe humanitaire. Depuis que le problème a commencé, nous avons acheminé beaucoup de vivres, de céréales, de vêtements aux populations de Yirgou. Nous avons également acheminé des médicaments à travers notre équipe santé qui va régulièrement sur le terrain pour prendre en charge les déplacés. On avait une équipe sur place qui sensibilisait les populations de Yirgou aux questions du vivre-ensemble et de l’insécurité ; comment se comporter quand les FDS sont en mouvement dans leur localité ?

Est-ce qu’il faut fuir ? Nous, nous disons non, ce n’est pas la peine de fuir. C’est mieux de se regrouper et de chercher à se présenter à ces derniers. Ce que nous faisons ne se limite pas à ces actions. Si on a des informations de la présence d’individus malpropres ou malsains, nous signalons aussi aux services de sécurité. On oriente par moments les populations vers les services de sécurité pour dénoncer les individus malsains.

Quelle est la situation actuelle à Yirgou ?

C’est toujours la grande tristesse, parce que Yirgou est toujours sous l’emprise des milices koglwéogos criminelles qui sont sur le terrain. À l’heure actuelle, il n’y a pas eu de retour des déplacés. Depuis le drame, les terres des multiples déplacés dans les différents villages sont entre les mains des milices qui avaient même commencé à défricher les champs. C’est la grande désolation là-bas. Nous apprenons avec une grande tristesse aussi que les individus radicalisés font aussi le déplacement dans la zone de Barsalogho.

Cette situation nous inquiète encore davantage parce qu’ils inquiètent les pauvres populations innocentes. Nos contacts nous disent aussi qu’il y a une grande fuite. Même ce matin (Ndlr, samedi 6 juillet 2019), j’ai reçu un appel qui dit que beaucoup de populations sont en train de quitter la zone du Soum, de Barsalogho, en direction peut-être de Kaya et de Ouagadougou, je n’en sais rien.

Un mot de réconfort à l’endroit des rescapés ?

Je les invite à garder le moral toujours fort ; à accepter de faire face à ces difficultés qui leur sont imposées à eux et au peuple burkinabè et à être patients par rapport aux différentes procédures qui sont en cours. Nous leurs disons qu’ils ne sont pas seuls. Ils ont tous les citoyens engagés avec eux. La douleur est partagée. Nous leur demandons également de s’en tenir aux méthodes républicaines. Pour les biens perdus, les maisons et greniers qui ont été brûlés, nous demandons un dédommagement.

La cohésion sociale ne peut pas reposer sur l’impunité et l’injustice. Nous invitons les plus hautes autorités, à savoir le président du Faso, à s’exprimer sur cette question de stigmatisation, d’instrumentalisation des identités ou des religions dans le terrorisme. Parce que s’il s’exprime sur cette question, les citoyens ne vont plus se soulever les uns contre les autres contre telle ou telle communauté ou religion. Nous avons un seul ennemi en commun : ceux qui se sont retournés contre la République.

Nous souhaitons que les autorités coutumières et religieuses aussi s’expriment sur cette question à travers les médias pour pouvoir sensibiliser et interpeller les populations à rester tranquilles et à bien comprendre que cette question de terrorisme n’a rien d’ethnique, de religieux, de communautaire, de coutumier ou de culturel. Enfin, nous exhortons les organisations de la société civile honnêtes à s’impliquer pour l’avènement d’une justice véritable pour tous les citoyens burkinabè afin qu’on ait une paix durable, un Burkina Faso meilleur à l’avenir.

Interview réalisée par Aïssata Laure G. Sidibé
Lefaso.net

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