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Cinéma : « Plus que jamais, Ouagadougou mérite l’appellation de capitale du cinéma africain », dixit Jean-Baptiste Pazouknam Ouédraogo

Accueil > Actualités > Culture • LEFASO.NET | Par LEFASO.NET • mercredi 10 juillet 2019 à 16h35min
 Cinéma : « Plus que jamais, Ouagadougou mérite l’appellation de  capitale du cinéma africain », dixit Jean-Baptiste Pazouknam Ouédraogo

Réalisateur et producteur à Yira Entertainment, une agence de production cinéma et audiovisuelle, Jean-Baptiste Pazouknam Ouédraogo est le président de la Fédération nationale du cinéma et de l’audiovisuel (FNCA) au Burkina depuis mai 2019. Dans cette interview qu’il nous a accordée, il se prononce sur le cinéma burkinabè, notamment ses projets pour le rendre meilleur.

En tant que réalisateur, combien de films avez-vous à votre compte ?

À ce jour, j’ai plus d’une dizaine de courts métrages dont « Con Fess » et une « Partie de nous ». Ces films ont obtenu de grands prix et ont fait plusieurs festivals à travers le monde. « Une partie de nous » a reçu le prix du meilleur film des écoles africaines de cinéma au Fespaco 2013. J’ai aussi à mon actif une série télé intitulée « Patate amère » produite à N’Djaména (Tchad), qui a été diffusée sur TV5. Je suis actuellement en phase de développement de mon premier long métrage dont le titre provisoire est « Wakat ».

Parlez-nous de votre parcours avant d’arriver à la tête de la fédération.

J’ai un niveau master en communication pour le développement, un ingéniorat en travaux cinématographiques et audiovisuels et un niveau master en réalisation fiction à l’Institut supérieur de l’image et du son/Studio-école (ISIS/SE). J’ai aussi fait beaucoup de formations en France, en Belgique, en Allemagne et à l’Institut Imagine de Gaston Kaboré. J’ai également exercé le métier de journaliste au « Libérateur », c’était un journal d’investigation. J’ai été stagiaire et collaborateur au quotidien d’État « Sidwaya ».

J’ai travaillé en agence où j’ai été directeur de production à Pubneere Africa-distribution. J’ai travaillé aussi comme directeur de production et réalisateur à Fantôme Prod. C’est à partir de 2014 que Dream Makers/Graphic Studios est né comme hub créatif, créé par nous cinq étudiants, tous de l’ISIS, puis s’est muté en entreprise et a pris le nom de Yira Entertainment dont je suis le directeur général. J’ai beaucoup milité d’abord au sein de l’UNCB comme simple membre. Avec le temps, j’ai contribué aux échanges et activités en apprenant beaucoup des aînés. Emmanuel Sanon (ndlr : ex-président de l’UNCB) était un de mes mentors. Je peux dire que mon arrivée à la tête de la fédération n’est pas ex-nihilo.

Pouvez-vous nous parler de la Fédération nationale du cinéma et de l’audiovisuel ? Comment se porte-t-elle ?

La Fédération nationale du cinéma et de l’audiovisuel est toute jeune. Elle est la première de l’histoire du cinéma burkinabè. Elle est donc née de la volonté des cinéastes burkinabè de se restructurer en associations de corps de métiers et mieux s’organiser dans une fédération. Auparavant, c’était l’Union nationale des cinéastes du Burkina (UNCB). L’UNCB rassemblait tous les cinéastes sans distinction de faîtières par corps de métiers et l’aspect audiovisuel n’était pas très développé.

Nous, le nouveau bureau, nous ne disons pas que nous allons faire des miracles mais nous devons fédérer les actions, les énergies et les talents, en étant dans l’air du temps. Les aînés, à travers l’UNCB, ont déjà fait un boulot colossal que nous saluons, et la FNCA n’est qu’une continuité de cette action. Il était un peu difficile pour nous de travailler et de pouvoir organiser et rassembler les acteurs du secteur du cinéma et de l’audiovisuel autour d’un plan d’action commun. Mais maintenant avec la fédération, c’est beaucoup plus facile.

Votre structure, c’est la Fédération nationale du cinéma et de l’audiovisuel. Pourquoi la distinction entre le cinéma et l’audiovisuel ?

La distinction cinéma et audiovisuel est juste pour la terminologie, sinon l’action est commune. Le cinéma et l’audiovisuel sont deux entités différentes mais souvent utilisés comme outils de propagande d’État (en Russie) ou de système politique capitaliste (USA). On rattache le plus souvent l’audiovisuel à la télévision. Le cinéma, c’est le cinéma. C’est un système beaucoup plus complexe sur toute la chaîne de production qui implique des moyens colossaux et du monde. Le temps de production est donc plus long et plus coûteux.

Au Burkina Faso, nous avons donc ces deux entités qui n’ont pas forcément les mêmes difficultés, les mêmes visions et les mêmes préoccupations. Déjà, ils utilisent des techniques et des moyens qui diffèrent selon les contenus. Le Burkina a longtemps brillé et brille encore de par son cinéma. Cependant, nous n’occultons pas l’audiovisuel à travers la télévision qui constitue aussi un secteur en plein essor avec l’arrivée de la TNT par exemple.

Le secteur audiovisuel est très prospère ici depuis la dernière décennie, avec l’avènement du numérique. De jeunes passionnés se lancent dans la production de films low budget (ndlr : budget réduit) avec des moyens de bord. Cela alimente donc les salles de cinéma et certaines chaînes de télé. La force de notre industrie pourrait venir de ce maillon de la chaîne.

Le cinéma est beaucoup plus lourd et demande un sens élevé de création artistique et esthétique, une somme d’expériences, de la formation…Nous n’avons donc pas pour ambition de faire du cinéma et de l’audiovisuel un monopole d’un groupuscule de personnes. Mais un art ouvert dans toute sa rigueur, sa discipline découlant d’une conscience historique et d’une rigueur de scientifique.

Combien de membres compte la fédération, et quels sont les critères pour y adhérer ?
La Fédération nationale du cinéma et de l’audiovisuel compte dix associations de membres actifs. Mais pour y adhérer, il faut d’abord se constituer en corps de métier dans le domaine du cinéma ou de l’audiovisuel (maquilleurs, costumiers, scénaristes, comédiens, animateurs VFX, designer graphiste…), car elle est structurée par corps de métier. Si vous avez vos textes et que votre association est reconnue par la loi 064/CNT de 2015, vous pouvez envoyer une demande au bureau exécutif. Après étude de la demande, l’Assemblée générale siège pour donner son accord. Alors vous intégrez, tout en payant aussi la cotisation.

Quelles sont les activités majeures inscrites dans l’agenda de la FNCA ?

Nous sommes en train de travailler en collaboration avec certains de nos partenaires tels que la FEPACI, le ministère de la Culture à travers la Direction générale du cinéma et de l’audiovisuel, l’ISIS/SE, la Confédération nationale de la culture, afin de mettre en place un plan d’actions triennal qui vous sera communiqué sous peu. Cependant, nous avons des axes d’intervention qui sont entre autres, d’abord, d’impliquer tous nos acteurs dans la dynamique culturelle. En effet, toute action dans le cinéma et l’audiovisuel doit nécessairement porter notre « label culturel ».

Amener nos acteurs à mieux connaître leur propre culture, car nous en sommes les ambassadeurs, afin de mieux la vendre. Il faut se penser soi-même en tant qu’Africain, avant de penser le monde. Ensuite, la formation à plusieurs niveaux des acteurs de notre secteur s’impose. La formation est plus que nécessaire pour les enjeux qui se dressent en hauteur comme nos grues de tournage. Enfin, un fonds national dédié au cinéma et à l’audiovisuel est plus qu’urgent.

Nous profitons dire merci au président et à l’ancien bureau de l’UNCB qui ont permis, à travers le milliard de FCFA, une participation du Burkina au Fespaco. Mais il est aussi urgent de remettre sur la table la question du Fonds national pour le cinéma et l’audiovisuel. D’aucuns diraient que le cinéma et l’audiovisuel sont budgétivores. Certes, mais si nous n’y investissons pas, d’autres viendront le faire à notre place, et comme élément culturel, nous assisterons au détournement de notre culture par ceux-là qui viendront y investir. Car ils viendront avec leurs idéologies, leurs visions et nous l’imposeront comme ils l’ont déjà fait par d’autres canaux. La culture est une question de géostratégie et de géopolitique. Mais nous ne nous rendons pas compte.

Si nous ne prenons pas garde, d’ici là, nos enfants et nos petits-enfants ne sauront plus comment on appelle leur village et ne sauront même plus quelle philosophie et quelle symbolique portent leurs noms de famille, si ce n’est déjà le cas.

Ce sont les choses pour lesquelles le bureau fédéral travaille actuellement. De plus, il faut qu’on puisse avoir un fonds car le Burkina, en tant que capitale du cinéma africain, n’en a pas. C’est à chaque veille du Fespaco qu’on reçoit un peu d’argent, et on fait des pieds et des mains pour aller faire des films. La stratégie est faussée. Il faut l’argent bien au préalable pour préparer les films sur des années.

Le Fonds national ne sera pas uniquement pour faire des films mais pour guider toute une étude, une réflexion sur comment se penser nous-mêmes culturellement en tant qu’Africains. Si vous prenez un jeune architecte actuellement au Burkina, et vous lui demandez de décrire sa ville futuriste en 2050 pour le Burkina, je vous assure qu’il vous dessinera des gratte-ciel. Mais pourquoi cela ? Tout justement, son imaginaire a été préfabriqué par tout ce qui vient de l’Occident à travers les images que nous consommons.

Nous pensons et agissons occidental, pour la plupart, y compris moi. Voilà pourquoi il faut créer un corps de métier comme le dirait un ami, un corps de métier qui s’occuperait de soigner l’âme et la pensée de l’Africain. Le Chinois ne pense pas africain. Il pense chinois et agit chinois, ce qui fait qu’il n’est pas dérouté. Nous, en tant qu’acteurs du cinéma et de l’audiovisuel, si l’on nous demande d’écrire ou mettre en scène une enquête policière, nous la décrirons et la réaliserons comme ce qu’on voit dans Inspecteur Columbo, Détective Dee…Mais non ! Nous nous trompons. Ce n’est pas africain. Nous nous inspirons de quoi ici en Afrique ? Le mal, ce n’est pas de ne pas faire des films et rater l’Étalon, mais le mal serait de financer des films qui ne sont pas africains. Le reste du fonds servirait à financer régulièrement les activités du secteur.

Quelles stratégies pour la formation des acteurs ?

Comme je le disais plus tôt, il faut que nous, cinéastes burkinabè, africains, nous nous pensions d’abord en tant qu’Africains avant de s’ouvrir à la mondialisation. Les autres vont à la mondialisation en tant qu’Américains, Chinois, Européens. Donc, il ne faut pas qu’on y aille en tant que personne. Certains disent que l’art n’a pas de culture, il est universel.

Certes, je suis d’avis, mais comment voulons-nous exprimer cette universalité tout en restant nous-mêmes ? Le combat de ce nouveau bureau, avec l’aide de tous, c’est de former des acteurs du cinéma et de l’audiovisuel dotés d’une conscience historique, une rigueur et une discipline de scientifique dans toutes nos productions de films. Nous allons d’abord former les esprits de nos acteurs car nos œuvres touchent les esprits de nos publics, avant de les mettre dans un système didactique de formation par corps de métiers sous forme de masterclass, stages, formations continue et initiale. Voilà pourquoi l’ISIS/SE est un de nos grands partenaires.

Il est aussi important, à travers le fonds national dédié au cinéma et l’audiovisuel, de trouver des bourses de formation internationales pour qu’on ait des acteurs bien formés à tous les niveaux de la chaîne, que ce soit dans la production que dans l’administration de production jusqu’à la diffusion. Ces jeunes seront parrainés et coachés par des aînés dans un système de plateforme trans-générationnelle où les aînés transmettent aux plus jeunes.

Par ailleurs, le bureau fédéral se bat actuellement pour que des domaines comme l’exploitation, la distribution, le doublage, le mixage ; les métiers comme le costume-maquillage, le design, le graphisme, les effets spéciaux, le décor, l’actorat, les genres documentaire et animation soient beaucoup plus développés. Nous avons des jeunes passionnés qui, actuellement sans carte professionnelle ni autorisation de tournage, font des films et les diffusent en salle sans aucun visa d’exploitation. Ils font un travail qu’il ne faudrait pas négliger mais cela doit se faire dans les normes, la légalité et dans une certaine discipline et rigueur. Si nous voulons asseoir une industrie, il faut aussi la construire sur des bases solides et fortes ; elle doit être régie par des textes et des lois et tout le monde doit contribuer au développement de cette industrie.

Notre système de formation aussi devra amener nos acteurs à penser indépendance, autonomie. Ce nouveau bureau fédéral, avec le soutien des aînés et le dynamisme des plus jeunes, va œuvrer à créer une autonomie dans notre industrie de cinéma. Il faut viser loin, de sorte même à avoir une industrie du cinéma qui financerait même l’État et investirait dans des secteurs sociaux comme l’éducation et la santé. De plus, tout acteur de notre milieu doit avoir l’esprit entrepreneurial.

Ce n’est pas parce que je suis technicien que je dois m’assoir, attendre qu’on vienne m’appeler pour un film. Il faut que je me construise en entreprise, et la somme de ces entreprises constituerait notre industrie autonome. Autonome au point de fabriquer nos propres matériels de tournage s’il le faut. Nous allons, à travers ces formations, rendre plus professionnel le milieu et bannir de nos esprits et de nos actions, la clochardisation de nos acteurs. Un acteur du secteur du cinéma et de l’audiovisuel est un entrepreneur en puissance et un potentiel partenaire technique et financier.

Quels sont les défis auxquels la FNCA fait face ?

Les défis auxquels nous faisons face, c’est d’abord installer une industrie du cinéma qui puisse nous aider à garder l’image de la capitale du cinéma africain au Burkina et à générer des milliers d’emplois. Inscrire le Burkina dans tous les catalogues internationaux de festivals, de marchés de films et contribuer à développer la distribution de films burkinabè et africains à travers le MICA (Marché international du cinéma et de l’audiovisuel).

Un autre défi est de lutter pour garder notre vision africaine de notre art, continuer à promouvoir un cinéma panafricaniste comme nos devanciers, parce que nous avons beaucoup de référents étrangers en nous qui ne s’accrochent pas à notre passé africain. Créer aussi une plateforme de partage d’expériences, de co-production nationale et Sud-Sud et de distribution de films. Faire nos films et ne les projeter que chez nous sur place ne nous permettra pas de créer notre industrie de cinéma. Nous voulons également relever le défi de l’autonomisation de notre cinéma, en ayant nos propres salles de cinéma, nos propres matériels de tournage, nos propres entreprises de production, de conception, de création. Également, penser comment notre cinéma pourra s’inscrire dans le concert des nations.

Parlant de capitale du cinéma africain, en dehors du Fespaco qu’il organise, Ouagadougou mérite-t-elle cette appellation ?

Plus que jamais, Ouagadougou mérite l’appellation de « capitale du cinéma africain ». Le Burkina était l’un des rares pays où les responsables politiques ont milité vraiment avec les cinéastes africains pour créer ce cadre d’expression qu’est le Fespaco et nationaliser les salles de cinéma.

Après, avec la Révolution aussi, on a eu à construire des salles dans les provinces qui ont permis un certain essor du cinéma burkinabè. Nous avons pu conserver nos salles. Ce qui n’est pas le cas dans beaucoup de pays. En dehors du Fespaco, la deuxième référence au Burkina Faso, ce sont ses techniciens de cinéma. Partout dans la sous-région, la production burkinabè prend le dessus. Des grands cinéastes comme Idrissa Ouédraogo et Gaston Kaboré ont aussi contribué à donner une belle image du Burkina. Il y a la jeunesse aussi qui se bat pour que ce nom perdure. Donc, le Burkina Faso mérite cette appellation.

Vous avez parlé du milliard de franc CFA que le président du Faso a donné pour le financement du cinéma. Quelle appréciation faites-vous de l’utilisation de cette somme au profit des corps de métier du cinéma ?

À mon avis, le milliard que le président a donné était salutaire. Cela a permis de produire, surtout nous les jeunes. Avant, c’était les aînés qui avaient la chance d’avoir des financements, mais dans cette sélection, on a vu beaucoup de jeunes qui ont pu faire des longs métrages, des séries, des documentaires et des courts métrages. Il ne faut pas seulement qu’on lie le milliard au fait que le Burkina n’ait pas eu l’Étalon d’or au Fespaco. Le trophée aurait été certes un plus et galvaniserait plus d’un, mais voyons aussi le côté positif des choses.

Déjà, il y a un travail qui a été fait par l’ancien bureau de l’UNCB et le MCAT à travers sa DGCA. Beaucoup de cinéastes, de techniciens ont bénéficié de cet argent en travaillant, car il y a longtemps que nous n’avons pas eu d’aussi grands plateaux de tournage. C’était un peu la période de sècheresse de la création. Mais avec ce milliard, beaucoup de gens ont pu travailler, l’ISIS a pu envoyer beaucoup de stagiaires sur les plateaux, on a pu faire des coproductions, etc. Des gens ont pu nourrir encore leur art, leur expression artistique, esthétique, etc. Les films qu’on a faits parlent de nous, de notre culture, de l’humain ; ça, ce n’est pas quantifiable, c’est plus que des milliards. Car le plus important dans l’art, c’est de communiquer humainement avec l’humain.

Il faut aussi comprendre que le milliard a été donné à un moment qui n’était pas propice à faire de grands films compétitifs comme les grands films qui ont nécessité plus de temps et de moyens de production à hauteur de milliards. C’est donc sur cela que notre bureau fédéral se penchera pour que des fonds soient acquis à temps. Si par exemple, on nous donnait plus de moyens techniques et financiers dès 2019 pour préparer le Fespaco 2023, 2025 ou 2027, la production serait différente.

Aujourd’hui, avec le numérique, nombreux sont ceux ou celles qui se sont lancés dans la production cinématographique à petits budgets. N’est-ce pas une réelle menace pour la survie du cinéma tel qu’il s’exerçait de par le passé ?

Le numérique n’est pas une menace s’il est utilisé dans une discipline et une rigueur de création artistique. C’est un outil qui peut nous permettre d’installer notre industrie du cinéma. Mais le numérique dans l’audiovisuel pourrait être un danger pour le cinéma, dans le sens où avec le numérique, beaucoup de jeunes ne se donnent plus la rigueur de création artistique que nous avions dans le cinéma de par le passé. Du coup, ils désapprennent et restent au bas de l’échelle. Alors, le cinéma perd de sa génération relève.

Si le numérique doit nous amener à produire des films qui n’éduquent pas la population, des films rapides faits qui sont balancés dans les salles de cinéma, qui n’arrivent pas à intégrer dans la tête du citoyen qu’il doit contribuer à la protection de l’environnement, qu’il doit contribuer à lutter contre le terrorisme, qu’il doit lutter pour la cohésion sociale, je pense que dans ce sens, le numérique de l’audiovisuel viendrait à tuer le cinéma.

Lors de votre avènement à la tête de la fédération, vous avez dit que vous feriez tout votre possible pour rendre les salles de cinéma opérationnelles. Qu’en est-il ? Quelles sont vos stratégies pour y arriver ?

La réouverture des salles passe d’abord par une culture du cinéma et une production régulière des films pour alimenter ces salles, ensuite une volonté politique d’intégrer même la culture de l’art dans les curricula d’enseignement. Un fonds national pourrait en partie alimenter ce projet avec l’appui d’autres partenaires et bailleurs de fonds.

Mais visant notre autonomie, nous allons faire du lobbying auprès des opérateurs économiques burkinabè afin de les convaincre à construire aussi des salles de cinéma. Ne construisons pas aussi des salles standard, mais dans le projet de ces salles, il faut combiner ces salles à d’autres attractions qui pourraient attirer les gens et les amener en salle aussi.

Quelles stratégies voulez-vous adopter ou qui sont déjà adoptées pour que les cinéastes puissent vivre de leur métier ?

Le cinéma de façon générale est vraiment une industrie, même si au Burkina, on n’a pas pu encore développer cette industrie comme il se doit. Au Burkina, pour que le cinéaste puisse vivre de son métier, la base, c’est de produire. Nous sommes comme des commerçants, notre marchandise est le film. Nous devons être productifs et compétitifs. S’il faut qu’on attende chaque deux ans, à l’occasion du Fespaco, pour faire des films, ça veut dire qu’on doit changer de métier, car il est impossible de vivre de cela.

Nous devons développer notre industrie du cinéma, parce que sans industrie, on ne pourra pas avoir des produits de façon régulière pour vendre et faire des recettes. La création de l’industrie du cinéma va nous permettre de mettre en place des canaux, des systèmes qui puissent permettre aux gens de tourner régulièrement. Il faut aussi que notre lobbying soit assez puissant pour attirer des investisseurs locaux. De plus, nous, acteurs du secteur, devrions accepter de réinvestir dans le cinéma nos recettes faites dans le cinéma. Si nous prenons l’argent du cinéma pour aller construire des boutiques ou des débits de boisson, cela tuerait le système de développement de l’industrie culturelle.

En tant que président de la Fédération nationale du cinéma et de l’audiovisuel, pensez-vous à des stratégies pour le développement du cinéma africain en général ?
Comme stratégie pour le développement de notre cinéma, il faudra donc former des gens à tous les niveaux de la chaîne de l’industrie du cinéma. Car au niveau de la formation, on commet tous l’erreur de penser que le cerveau ne peut pas être pluridisciplinaire. Un cinéaste, ou tout agent d’autres corps de métier tels que la médecine, l’environnement…, doit avoir une conscience historique, sinon, on risque de mener des actions contre notre propre futur. Nous risquons de tout calquer sur l’Occident.

Aujourd’hui, avant de raconter notre histoire, nous devons cesser de penser en Français ou en Américain. Nous devons nous penser en tant qu’Africain, retourner nos caméras sur nos mémoires et notre esprit. Prenons le cas du cinéma chinois qui tourne autour de l’histoire de la Chine. Par exemple, la narration et la monstration dans le film Détective Dee sont faites sur les référents et contextes de la culture chinoise. Les codes sont modernes mais les clés sont dans le passé de l’imaginaire chinois, de sorte à ce que n’importe quel Chinois puisse s’identifier au film. Il faut penser les paradigmes de notre cinéma. L’Afrique ne doit pas faire juste du copier-coller mais doit pouvoir créer des paradigmes de courants propres à nous et à nos réalités. Le cinéaste doit avoir la même rigueur que l’historien et le scientifique.

Avec la rigueur scientifique et la conscience historique, le cinéaste africain ne ferait plus de films juste pour le faire, mais en se référant à la réalité politique et à la géostratégie s’il le faut.

Avez-vous un dernier mot ?

Je lancerais un appel à l’union de tous les acteurs du cinéma et de l’audiovisuel du Burkina. Si nous avons accepté de nous fédérer de par les associations, nos esprits aussi doivent accepter de fédérer. Nous devons, chacun, donner la possibilité à l’autre de mener à bien beaucoup de projets dans un esprit de solidarité et de collégialité. Nous avons beaucoup à donner à la nation burkinabè en soutenant l’action de l’État. Faisons de nos vies des œuvres d’art afin de rendre notre nation burkinabè belle comme un chef-d’œuvre du 7e art, car rassemblant tous les autres arts.

Interview réalisée par Korotoumou DJILLA (Stagiaire)
Lefaso.net

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