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Musique traditionnelle : « À notre époque, on ne chantait pas parce qu’on avait une belle voix, mais parce qu’on en avait le pouvoir », dixit Adama Ouédraogo dit Adam Gausse

Accueil > Actualités > Culture • LEFASO.NET | Par LEFASO.NET • vendredi 5 juillet 2019 à 12h00min
Musique traditionnelle : « À notre époque, on ne chantait pas parce qu’on avait une belle voix, mais parce qu’on en avait le pouvoir », dixit Adama Ouédraogo dit Adam Gausse

Adama Ouédraogo, de son nom d’artiste « Adam Gausse », est incontestablement le maestro de la musique traditionnelle liwaga. Plusieurs fois lauréat à la Semaine nationale de la culture, l’artiste continue d’écumer les scènes aussi bien nationales qu’internationales avec sa troupe Naaba Yadega. Focus sur l’homme qui manie le yaadré avec dextérité.

Adama Ouédraogo dit « Adam Gausse » est né en 1955 à Rambo, dans l’actuelle province du Yatenga, région du Nord. Ses parents sont des cultivateurs. Comme beaucoup d’autres enfants de son époque, il n’a pas eu la chance d’aller à l’école. Il s’adonnait aux travaux champêtres, le métier de ses géniteurs. Il s’occupait également des animaux.

En saison sèche, c’est le repos. C’est le moment choisi aussi pour célébrer les funérailles des défunts. Aux funérailles, des chants sont entonnés en l’honneur des morts. La maman de Gausse faisait partie des femmes qui chantaient. Sans le savoir, la mère fascinait son fils. Le jeune prend du plaisir à écouter sa génitrice, qui glorifie ceux qui sont partis dans l’au-delà. Quand il y avait des fêtes aussi, elle contribuait à égayer le public.

Le départ pour Ouagadougou

En saison sèche, hors mis les funérailles et les petits travaux, il n’y a pas grand-chose à faire. La pauvreté aussi sévit. Point d’activité génératrice de revenus. Pour se prendre en charge et soutenir ses parents, le jeune homme décide de tenter sa chance à Ouagadougou. Dans la capitale, le jeune Adama va errer un peu partout. Nous sommes en 1972. C’est le président Sangoulé Lamizana qui est au pouvoir. Les temps sont durs. Il travaille ardûment le jour. Le soir, il partait regarder des prestations d’artistes dans des bars. Le Liwaga est dans la place avec Boureima Gansoré dit « Sacoche ».

Faute d’argent, il est contraint de rester dehors. Perché sur un arbre, il suit ses idoles, prend du plaisir à écouter les mélodies distillées. Adama Ouédraogo se rappelle encore comme si c’était hier : « Au village, j’aimais déjà la musique. Plusieurs fois, j’ai suivi leurs prestations en étant dehors. J’aimais bien ce qu’ils faisaient ». C’est ainsi qu’un jour, le fan prit son courage à deux mains. Il aborde ses idoles à la sortie d’une prestation. Étonnés par l’enthousiasme de leur frère, les artistes adoptent le jeune Adama Ouédraogo. « C’est ainsi que j’ai intégré le groupe. J’ai été pris comme choriste », relate-t-il. Ils émerveillent ensemble le public burkinabè et d’ailleurs.

En 1974, chute de Gérard Kango Ouédraogo et dislocation du groupe

De nombreux Burkinabè se retrouvaient dans la musique liwaga. À Ouagadougou, la musique du terroir du Yatenga est bien défendue. C’était la croisade en ce moment. Les artistes rivalisaient de talents. Chacun tenait à défendre sa culture. Seulement, en 1974, le Premier ministre d’alors, Gérard Kango Ouédraogo, tombe. Des membres du groupe comme « Sacoche » prennent peur. Ils s’enfuient en Côte d’Ivoire. En fait, ils ne juraient que par « le duc du Yatenga ». Le groupe se disloque. Le Liwaga est en chute libre. « À Ouagadougou, les autres rythmes continuaient de prendre de l’ampleur. Le Wiré, le Wennega, le Salou, le Warba… étaient au rendez-vous, sauf le Liwaga », se souvient-il.

Adama Ouédraogo constate que sa culture est en train de mourir. Il se lance alors seul dans la bataille. Avec ses maigres ressources, il s’achète quelques instruments. Il choisit comme nom d’artiste « Adam Gausse ». Son surnom est tiré de la maxime en mooré qui dit : « Gomd se ya siida, zoug goosda tooré ». Littéralement traduit, « si une chose est vraie, la tête acquiesce d’elle-même ». Il est rejoint par d’autres férus de liwaga.

Sans podium pour s’exprimer, c’est dans le quartier Gounghin, sur la route menant à l’actuel stade du 4-Août, à l’air libre, que l’homme se produisait. Quelques années après, le terrible Sacoche est de retour. Pourtant, il était donné pour mort. Le groupe renaît. Ils sont trois : Boureima Gansoré dit Sacoche, Rasmané Gansoré et lui-même. C’est un trio infernal.

Adam Gausse s’affirme et chante la Révolution

Depuis, l’homme cartonne. Ses concerts refusent du monde. Il est le porte-flambeau du Liwaga. En 1983, Thomas Sankara, le révolutionnaire, demande à tout Burkinabè de libérer le génie créateur qui est en lui. Adam Gausse se lâche encore plus. Il chantera le tube à succès « Vive la révolution, la patrie ou la mort nous vaincrons ». La chanson est reprise par les Comités de défense de la révolution (CDR). Les militaires, au cours leur sport ou encore lors des bivouacs, la fredonnent.

Sous l’impulsion de Bazar musique, l’événement qui fut baptisé « le clash des trois titans » fut organisé. Les « gaandada taanbo (trois titans) » s’affrontent sur scène. Dans les chansons, des défis sont lancés. Des noms de guerre sont distillés çà et là. Les noms d’oiseaux ne manquent pas non plus. Mais ce n’est pas que ça. Adam Gausse, dans ses chansons, relate la généalogie des personnes et des peuples. Il participe également à des campagnes de sensibilisation à travers la musique.

Musique et magie noire

Faire la musique n’est pas chose facile sous nos tropiques. Adam Gausse a dû relever plusieurs défis. Au début, son choix d’être artiste n’a pas fait l’unanimité. Certains disaient que c’était des pratiques du diable. D’autres prédisaient que c’était un domaine sans avenir. Ses parents doutent, surtout que c’est la musique traditionnelle. Il faut faire parfois appel à des forces surnaturelles pour y demeurer.

La magie noire s’y invite souvent. Il payera même les frais de son imprudence. « À notre époque, on ne chantait pas parce qu’on avait une belle voix. Mais parce qu’on en avait la capacité », affirme l’artiste. Il se remémore : « Un jour, nous sommes partis pour une prestation à Gourcy. Au moment de chanter, on était trois dont Léopold Sawadogo (un autre artiste traditionnelle du Bam) à ne pas pouvoir chanter.

À chaque fois qu’on essayait, c’était la toux qui venait. C’est Sacoche et ses acolytes qui ont chanté et dansé toute la luit. Le lendemain matin, une bagarre a éclaté entre Léopold Sawadogo et Sacoche. Léopold a dit à Sacoche que si ce n’est pas à cause de ses forces occultes, est-ce qu’il a une belle voix », se souvient Adam Gausse.
Ce n’est pas tout. La musique traditionnelle a pris des coups durant le régime de Saye Zerbo. Il y avait le couvre-feu. Donc point de prestations.

En plus, la politique musicale plaçait la tradition en seconde zone. Lors des grandes cérémonies, peu d’artistes traditionnels sont conviés. Mais cela est loin de décourager l’homme.

En dépit des difficultés, l’artiste n’a pas baissé les bras. Au contraire, il a poursuivi son rêve. Pour contrer les pouvoirs mystiques des autres artistes, il s’est « blindé », en témoignent ses nombreuses bagues aux doigts. Ses efforts sont reconnus. En 1994, il est classé 2e dans la catégorie musique traditionnelle à la Semaine nationale de la culture de Bobo-Dioulasso. Il repart en 1996, en 1998 et en 2000. Il remporte le premier prix à toutes ces éditions.

Ses mérités sont reconnus par le gouvernement burkinabè. Il est Trésor du Faso de la région du Nord. Il a à son compte deux décorations. Il est chevalier de mérite avec agrafe musique et danse. Il est également chevalier de mérite avec agrafe mines et industries. Il dispose aussi de nombreuses attestations de mérite. Avec la musique, l’homme a voyagé à travers le monde, de la France au Japon en passant par la Suisse.

Adam Gausse gagne donc de l’argent. Il a pu construire une maison et y vit avec ses deux femmes et ses neuf enfants. La troupe dispose d’un bus pour ses déplacements. Il a lui-même une voiture.

Former la relève

Aujourd’hui, l’homme travaille pour la relève. Trois de ses enfants sont chansonniers. Adam Gausse se bat pour que la musique traditionnelle ne meure pas. Il encourage les éventuels amoureux à s’y lancer. Mais, il prévient : «  Pour tout travail, il faut s’armer de courage et d’abnégation. Il faut du sérieux. »

Adam Gausse ne s’est pas contenté d’amasser de l’argent dans sa carrière d’artiste. Il a, à travers la troupe, formé des jeunes. « Plusieurs jeunes sont en Europe et sont professeurs de musique ou de djembé » se réjouit-il. Beaucoup pensaient que la musique était un lieu de dépravation. Mais Gausse se vante d’avoir eu sous sa coupe plus de 200 filles. Elles se sont toujours bien comportées. Elles se sont mariées sans problème.

Adam Gausse est devenu vieux. La relève est là. Trois de ses enfants sur les neuf sont dans la musique. Si des artistes ont peur que leurs enfants chantent à cause des pouvoirs occultes, ce n’est pas le cas de l’homme. Au contraire, il menace : « Rien ne peut arriver à un petit scorpion sur le dos de sa mère ». Bien que la retraite pointe à l’horizon, il a toujours des projets. Il compte réaliser un duel entre lui et son fils. Ce n’est pas tout, Adam Gausse a entendu parler d’un guerrier à Kongoussi dans le Bam. C’est l’homme qui se fait appeler « le lion dont on ne peut pas caresser la crinière ». Mais lui, il espère bien le faire.

Dimitri OUEDRAOGO
Lefaso.net

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