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Déclassement de la forêt classée de Kua : « La forêt prévient les maladies et soigne aussi les malades » (Ganaba Souleymane, maître de recherche Biologie et écologie végétales)

Accueil > Actualités > Environnement • • dimanche 19 mai 2019 à 21h30min
Déclassement de la forêt classée de Kua : « La forêt prévient les maladies et soigne aussi les malades » (Ganaba Souleymane, maître de recherche  Biologie et écologie végétales)

Le débat fait rage à propos du déclassement d’une portion de la forêt de Kua. Ganaba Souleymane, maître de recherche Biologie et écologie végétales au département Environnement et Forêt du CNRST/INERA, apporte ici sa contribution qui est un regard de spécialiste des questions environnementales.

Je pensais le débat suffisamment nourri pour laisser les décideurs et les services techniques régler la proposition de déclassement de la forêt de Kua conformément à la réglementation nationale en vigueur et par rapport à nos engagements internationaux. L’intervention d’une autorité politique m’a poussé à apporter une petite contribution scientifique.

Les plantes ont des valeurs universelles reconnues. Elles ont existé avant nous et probablement nous survivront. Elles sont par nature belles et communiquent un sentiment de paix et d’amour. Nous vivons avec les arbres, et ils nous sont souvent très familiers aussi bien en ville qu’en campagne. Les arbres habillent les espaces de vie, ils les enrichissent. Ils suivent leurs contours, dessinent des axes et des limites. En ville surtout, les arbres sont nos poumons supplémentaires dans l’absorption des gaz polluants.

L’arbre en ville nous procure le bien-être, la qualité de vie, la santé, le développement économique, la lutte contre les pollutions et le renforcement du lien social. Les citadins savent bien qu’en saison sèche et chaude (mars, avril, mai) les centres urbains se transforment en « fournaises ». C’est ce qu’on nomme les îlots de chaleur, un phénomène lié à la densité des surfaces asphaltées et bâties et à la chaleur générée par les véhicules, l’industrie et les installations de chauffage et de climatisation. Ainsi, la température en ville peut être supérieure de 4 à 5°C à celle enregistrée à la campagne.

Les premiers à en souffrir sont les habitants, en particulier les enfants et les personnes âgées, d’où la nécessité d’augmenter la couverture végétale et de modifier le revêtement du sol. En Suisse par exemple, Lionel Tudisco, d’un service municipal de l’urbanisme de commune affirme qu’un arbre fournit la même fraîcheur que cinq climatiseurs.

Au regard de tous ces avantages, il est curieux de vouloir couper une forêt constituée et classée, même en partie, dans un contexte de dérèglement climatique, pour construire une infrastructure socio sanitaire comme si la ville n’avait plus d’autres espaces.

Des pays forestiers comme la RDC, dont les forêts sont en dégradation par l’exploitation excessive du bois autour des grandes villes, nous envient pour la forêt urbaine de Ouagadougou, le parc urbain Bangr-Weoogo (PUBW), avec ses 214 ha de superficie. C’est un complexe écologique formé par avec le parc botanique du CNRST baptisé Parc du nom de Bognounou Ouétian, d’une superficie de 14 ha, et la zone inondée de l’ancien Club de l’Etrier qui formait avec le PUBW la foret classée du barrage de Ouagadougou. Avec la proximité du chapelet des trois barrages ce lieu constitue désormais une zone humide d’importance internationale.
La forêt autour et dans la ville crée un rideau de protection, une ceinture verte contre les vents d’harmattan avec les affections broncho-pulmonaires qui les accompagnent.

La situation particulière de Bobo Dioulasso enviée par les Ouagalais de passage dans cette belle ville de Sya, est la présence des ressources forestières et sources d’eau qui modèrent l’harmattan et adoucissent le climat local. . Cela favorise le développement des arbres urbains notamment ceux fruitiers.

La ville de Sya gagnerait donc à sauver ses écosystèmes forestiers constitués pendant des siècles et voir commet restaurer les parties dégradées. Rappelons que les plantes ont également des propriétés pour soulager les blessures physiques, mentales et sociales des citadins : ce qu’on nomme les bienfaits thérapeutiques des plantes.

Les liens entre les jardins, les plantes et les personnes souffrantes constituent la "thérapie physique et psychique par la nature" qualifiée de thérapie horticole ou hortithérapie. Pour des pathologies comme la maladie d’Alzheimer, l’autisme, l’hyperactivité des enfants ou l’anorexie, les plantes semblent avoir de réels effets positifs d’accompagnement. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, le Japon et la Chine ont été précurseurs dans ce domaine. Les phytho-médicaments développés par nos collègues de l’Institut de recherche en sciences de la santé sont dans cette voie.

Selon le Pr Dominique Sauvage (2009), Pédopsychiatre au CHU de Tours en France, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les malades mentaux étaient couramment enfermés, enchaînés ou entravés. Puis des responsables désireux de progrès ont commencé à les associer à des activités extérieures, incluant le jardinage. Les patients ont alors souvent été exploités aussi comme ressources de travail agricole peu coûteuses et pour fournir la nourriture au personnel et aux pensionnaires. Un effet "thérapeutique" était second, et il a fallu longtemps pour que le travail à la ferme soit perçu comme bénéfique à l’institution mais aussi pour les patients.
Dans l’asile pour malades mentaux ouvert en 1817 à Philadelphie, les patients étaient associés à l’entretien des potagers et des vergers. Une première serre de grande proportion est ouverte en 1879. Les résidents de cet hôpital peuvent alors profiter d’un magnifique espace paysager, et participer à un solide programme de thérapie horticole.

Au début du XXe siècle, il est encore courant que des établissements de santé utilisent les pratiques d’horticulture dans leurs programmes de soins. Le représentant le plus connu de ce mouvement est sans doute le docteur F. C. Menninger, d’abord enseignant en botanique, qui ouvre avec son fils Karl, la Menninger Foundation en 1919 à Topeka, Kansas, aux USA. Cette institution psychiatrique intègre les vertus bienfaisantes de la nature, les sorties sur le terrain et le jardinage dans le programme de chaque patient. Depuis les années 1950, le changement radical du paysage de la psychiatrie a beaucoup modifié ces pratiques, en faveur notamment des programmes ambulatoires et de réinsertion, plutôt que résidentiels et au long cours.

L’horticulture dans les programmes de réhabilitation pour enfants déficients mentaux a joué un rôle déterminant avec F. Copus dans la création en 1973 de l’Association américaine de thérapie horticulturale. Elle a fourni un soutien professionnel aux personnes intéressées, organisé des ateliers régionaux, édité des publications, et délivré des certifications professionnelles pour des thérapeutes en horticulture. Puis, la discipline s’est étendue aux centres éducatifs, aux unités pour alcooliques ou toxicomanes, avec des écoles dédiées à chacune de ces communautés, qui adaptent les bases de l’horticulture aux besoins de chaque population particulière. Des programmes existent aussi pour les enfants de quartiers défavorisés et pour les personnes âgées ou infirmes.

Pour des pathologies comme la maladie d’Alzheimer, l’autisme, l’hyperactivité des enfants ou l’anorexie, l’horticulture semble avoir de réels effets positifs d’accompagnement. On peut citer en exemple le jardin thérapeutique du centre d’accueil de jour des Francs-Bourgeois (Paris 4è) pour les malades d’Alzheimer. C’est le cas également pour le parc urbain Bangr-Weoogo de Ouagadougou, pour lequel le Pr Kaboré Z. Issaka, membre du Conseil technique et scientifique de ce parc témoigne en ces termes : "Je suis un asthmatique et quand je rentre à Bangr-Weoogo, je sens un effet vasodilatoire, un microclimat qui me permet de respirer librement" (Ilboudo, 2011).

Au vu de tout ce qui vient d’être développé, il convient aussi de retenir que lorsqu’on grignote publiquement une portion de forêt, cela donne le coup d’envoi à sa destruction clandestine par les riverains et des difficultés aux gestionnaires. Un tel impact doit être connu au préalable avant toute intervention. Bobo Dioulasso dispose d’une direction régionale du ministère en charge des forêts, d’une école nationale des eaux et forêt, d’un institut de développement rural à l’université Nazi Boni qui forme des ingénieurs forestiers, de représentants de l’institut national de recherche en forêt, qui peuvent accompagner les décideurs.

Autant l’hôpital est utile pour la santé des hommes autant la forêt est utile pour le bien-être et la santé des hommes. Nous invitons nos autorités politico-administratives à s’informer davantage sur les bienfaits des ressources forestières pour le milieu et les hommes, sur les services rendus par ces écosystèmes au bien-être de l’Homme qui doivent être au centre de ce débat sur le déclassement possible d’une portion de la forêt classée de Kua à l’entrée de la ville, pour y construire un hôpital moderne de dernière génération.

Les autorités sont certes face à un dilemme, voire un choix cornélien. Il est bon de se poser les questions suivantes : Combien de maladies cette forêt a permis d’éviter depuis des années ? Combien de malades guérit-elle au quotidien, directement ou non ? Alors, nous invitons les autorités à bien vouloir privilégier l’éclairage de la science et toujours se référer aux avis des services techniques concernés avant toute déclaration et décision Cela permettra d’éviter de poser des actes qui risquent d’être des erreurs dont les coûts de réparation seront chèrement payés par les générations futures.

Ganaba Souleymane
Maître de recherche
Département Environnement et Forêt, CNRST/INERA
03 BP 7047 Ouagadougou, Burkina Faso

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