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Luc Hallade, futur ambassadeur de France au Burkina Faso : Un diplomate qui conseille aux politiques de « savoir quitter le pouvoir »

Accueil > Actualités > Diplomatie - Coopération • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • mercredi 1er mai 2019 à 22h30min
Luc Hallade, futur ambassadeur de France au Burkina Faso :  Un diplomate qui conseille aux politiques de « savoir quitter le pouvoir »

Xavier Lapeyre de Cabannes étant appelé à quitter le poste d’ambassadeur de France à Ouagadougou, c’est Luc Hallade qui pourrait être appelé à le remplacer. Un diplomate pas comme les autres, ni énarque ni Quai d’Orsay, qui a fait carrière au sein de l’administration civile à l’international. Ce qui lui a permis de se familiariser avec la gestion des crises dans des coins de la planète pas toujours accueillants : océan Indien, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Cameroun, RDC.

Ce qui donne à penser que l’Elysée a une vision de la situation qui prévaut au Burkina Faso – à la veille de la présidentielle de 2020 – quelque peu pessimiste, Hallade ayant pour habitude de penser tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Avec discernement, certes, mais qui n’est pas toujours perçu comme tel par ses interlocuteurs.

Pour Luc Hallade, tout commence à Bichancourt le 8 mai 1957. La bourgade picarde, dans le département de l’Aisne, à une quarantaine de kilomètres de Laon, n’est pas des plus folichonnes. Mais, parmi le millier d’habitants, les Hallade sont sortis du lot. Michel André Hallade en a été le maire de 1971 à 1995. Quant à Jean Hallade (29 avril 1922-26 août 2013), il s’est illustré au sein de la Résistance, organisant notamment l’accueil et l’exfiltration des aviateurs alliés dont les aéronefs avaient été abattus au-dessus de la Somme (un documentaire sur ce « héros ordinaire » a été réalisé pour la télévision en 2016). Jean Hallade avait à son actif pas loin d’une vingtaine d’ouvrages sur la Picardie et l’aviation pendant la Première et la Deuxième guerres mondiales.

Dans ce contexte familial, il ne faut pas s’étonner de retrouver Luc Hallade à Toulon, sur les bancs de l’Ecole du commissariat de la Marine (ECM) – aujourd’hui dissoute – dont il va suivre les cours de 1978 à 1980 pour se former en logistique/administration/finances. Auparavant, il a décroché, en 1977, le diplôme de l’Institut d’études politique de Paris, section service public, et, en 1978, une licence en droit public de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il va passer neuf années au sein du Commissariat de la Marine, en mer et à terre, en métropole et outre-mer. L’occasion pour lui, également, de travailler au sein du cabinet de Yvon Bourges, ministre de la Défense de Valéry Giscard d’Estaing. En 1987, il sera nommé chargé de mission pour la coopération régionale auprès du Préfet de La Réunion, poste qu’il occupera jusqu’à sa nomination, en 1989, au secrétariat général de la Commission de l’océan Indien (COI) dont le siège se trouve à Port-Louis, à Maurice, ce qui tendra à faire de lui un spécialiste de la zone.

C’est alors qu’il va débarquer en Afrique. Ce sera d’abord Bangui (1993-1995) puis Abidjan (1995-1997) comme conseiller à la mission de coopération et d’action culturelle (1993-1995). De retour à Paris, il va rejoindre la Coopération comme chef du bureau du budget (1997-1999). Nouvelle destination africaine : Yaoundé ; il y est nommé chef du service de coopération et d’action culturelle (1999-2003). Après le Cameroun, ce sera la République démocratique du Congo (RDC). Il y sera Premier conseiller à l’ambassade de France, en charge également des fonctions d’officier de sécurité, de 2003 à 2007. Il va y vivre le référendum constitutionnel de 2005 mais aussi les affrontements de 2007, dans la capitale, entre la milice de Jean-Pierre Bemba et la garde républicaine du président Kabila.

Après un bref retour à Paris comme chargé de mission à la DGA du ministère des Affaires étrangères (2007-2008), il va décrocher son premier poste d’ambassadeur à Moroni auprès de l’Union des Comores. C’est lui qui va devoir gérer le crash, le 30 juin 2009, du vol 626 de la Yemenia, qui a fait 152 victimes (et une survivante, la jeune Bahia Bakari alors âgée de douze ans), mais aussi les tensions à la suite du référendum local de 2009 qui maintenait Mayotte au sein de la République française alors que l’Union des Comores continuait de revendiquer sa souveraineté sur les Mahorais.

En juillet 2011, Hallade va être nommé ambassadeur de France en RDC. En pleine période électorale. Il considérera d’ailleurs que la présidentielle de 2011 a été « plutôt un recul en termes de démocratie et de transparence ». A Kinshasa, Hallade annoncera la couleur : « J’ai pour principe de ne jamais manier la langue de bois. J’ai toujours essayé d’être sincère, franc et aussi direct que possible, en respectant naturellement le principe de souveraineté nationale et les règles de courtoisie et de protocole ». Pas sûr que cela soit toujours bien perçu. Il faut, dira-t-il, que « les groupes français ne soient pas traînés en justice sous de faux prétextes, avec quelquefois – il faut bien le dire – des menaces à peines voilées sur leurs personnes ou les intérêts de leurs entreprises ». Il dira encore que si la stabilité et la sécurité sont deux piliers du développement, il ne faut pas que la stabilité soit « synonyme de statu quo » ; autrement dit, elle doit s’inscrire dans la « possibilité d’une alternance au pouvoir ». Il aimait rappeler également que le « développement économique et social passe par le respect d’un minimum de règles de vie communes », la première de ces règles étant la Constitution même si, ajoutait-il, « chacune à ses vices et ses vertus, ses défauts et ses qualités ». Quant à la sécurité, elle implique aussi « la liberté d’aller et de venir à l’intérieur des frontières, dans toutes les provinces, sans risquer de se faire agresser, violer ou dépouiller voire tuer ». Enfin, il aimait souligner que « la France, ce n’est pas seulement l’Ambassade, l’AFD et l’Institut français. Ce sont aussi les entreprises françaises […] et tous les Français […] ».

Cela s’entend, Monsieur l’ambassadeur de France à Kinshasa n’était pas adepte de la langue de bois. Sincère dans son engagement pour le pays où il sert et loyal vis-à-vis de la France, dira-t-il. Et si les Congolais n’avaient pas bien compris le message, il s’appliquera, le 14 juillet 2015 – son dernier 14 juillet à Kin –, à l’occasion de la célébration de la fête nationale française, à enfoncer le clou. Ce qui lui vaudra de faire hurler certains commentateurs à l’atteinte à la souveraineté congolaise (« un certain dysfonctionnement de la diplomatie européenne dans notre pays », dira le porte-parole du gouvernement congolais) mais d’être salué par la presse française (tout au moins une partie). Ce jour-là, il dira à l’attention des Congolais, mais pas seulement de ceux-ci : « L’élite politique semble continuer à penser que la politique de ce grand pays se joue, se fait et se défait, dans un cercle et un périmètre restreints, comme si au sein du vaste Congo, la République de la Gombe* devait décider du sort et du destin du peuple congolais tout entier, à son propre profit […] Il faut savoir quitter le pouvoir comme il faut savoir quitter ses fonctions, aussi intéressantes et prestigieuses soient-elles […] L’alternance politique, quelle que soit la forme qu’elle prendra, pourvu qu’elle soit démocratique, est ou sera une bonne chose ».

Et au cas où, comme prévu, Hallade débarquerait à Ouaga en juillet prochain, notons ce commentaire (lui aussi tiré de son discours du 14 juillet 2015), valable à Kin comme partout ailleurs : « La paix est une condition nécessaire du développement. Mais ce n’est pas une condition suffisante. Il faut aussi une réconciliation sincère, une mobilisation générale de toutes les forces vives de la nation et des politiques publiques appropriées. Il faut surtout cultiver le sens de l’intérêt général pour mieux combattre ou au moins harmoniser les intérêts particuliers. Ceci implique de la hauteur de vue, une vision claire et déterminée de ce que l’on veut construire ou reconstruire, et aussi d’être à l’écoute de la population, de ses attentes, de ses espoirs et de ses frustrations ».

Au lendemain de son discours du 14 juillet 2015, dès le 15 juillet 2015, un décret signé par François Hollande, Manuel Valls, Laurent Fabius et George Paul-Langevin (la ministre des outre-mer) nommera Hallade ambassadeur, délégué à la coopération régionale dans la zone de l’océan Indien. Il prendra ses fonctions en septembre 2015.

Il ne faut pas s’y tromper. Les profils des ambassadeurs de France au Burkina Faso** sont l’expression, aussi souvent que possible, du profil conjoncturel du pays. Quand tout semble stabilisé, politiquement, à Ouaga, Paris nomme des diplomates de carrière. Quand la situation est tendue, ce sont les militaires qui prennent la relève : le général de corps d’armée Emmanuel Beth a été ambassadeur de août 2010 à septembre 2013 ; il a été remplacé par Gilles Thibault, un Saint-Cyrien qui a été officier d’active dans l’Armée de terre pendant près de 20 ans (1980-1999). Et si Xavier Lapeyre de Cabanes, un IEP-Paris, diplomate de carrière, a décroché à Ouaga son deuxième poste d’ambassadeur (et sa première affectation en Afrique si l’on excepte son séjour à Djibouti de 1998 à 2000), c’est sans doute que Paris a pensé qu’après « une transition politique exemplaire » (dixit Lapeyre de Cabanes), l’accession au pouvoir de Roch Kaboré à la fin de l’année 2015 signifiait la normalisation de la situation politique, sociale et sécuritaire au Burkina Faso. Il n’en a rien été, tout au moins au plan sécuritaire.

D’où la nomination, en la personne de Hallade, d’un ambassadeur bien rodé à l’Afrique et, plus encore, à l’Afrique en crise. Un diplomate très peu Quai d’Orsay mais apte à affronter le pire. Il le disait d’ailleurs quand il était en poste à Kin : « L’un des rôles d’une ambassade – et pas seulement de l’ambassadeur – c’est de « sécuriser » nos compatriotes, de les aider si besoin est, voire de les défendre dans certaines circonstances. J’ai donc toujours maintenu une relation forte avec leurs représentants, avec les associations et avec les élus. Car si l’ambassadeur représente la France, il est aussi le garant de la communauté française vis-à-vis des autorités du pays d’accréditation ». C’est dire que Paris se fait sans doute, pour les mois à venir dans la perspective de la présidentielle 2020, du souci pour les Français du Burkina Faso. Autrement dit : à bon entendeur, salut !

* La Gombe est une des communes de Kinshasa, en bordure du fleuve Zaïre, où se concentrent les institutions du pouvoir politique mais aussi du pouvoir économique et financier.

** Ils sont dix-sept, si mon décompte est bon, à avoir représenté la France auprès de la Haute-Volta puis du Burkina Faso : Paul Masson, envoyé exceptionnel et plénipotentiaire (1960-1961), Jacques Ravail (1961-1963), Francis Levasseur (1963-1967), Raoul Delaye (1967-1973), Paul Blanc (1973-1977), Jean Le Cannelier (1977-1980), Gaston Boyer (1980-1983), Jacques Le Blanc (1983-1987), Alain Deschamps (1987-1992), Gérard Simon (1992-1995), François Cousin (1995-1999), Maurice Portiche (1999-2003), Francis Blondet (2003-2006)), François Goldblatt (2006-2010), Emmanuel Beth (2010-2013), Gilles Thibault (2013-2016), Xavier Lapeyre de Cabanes (2016-2019).

Jean-Pierre Béjot
La Ferme de Malassis (France)
27 avril 2019

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