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Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

Accueil > Actualités > Opinions • Par BOUBACAR Elhadji, Inspecteur de l’Enseignement du 1er Degré à Dori • mardi 29 janvier 2019 à 00h49min
Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

Dans cette réflexion, Boubacar Elhadji met le doigt sur les maux qui menacent le développement du Burkina. Il recommande surtout de connaitre le désert et le Burkina avant toute conclusion. Lisez !

De mémoire d’homme, jamais le Burkina Faso n’a été pris en étau, comme en cette deuxième décade du 21ème siècle naissant, par autant d’adversités dont les plus tenaces sont l’insécurité, l’incivisme, l’avidité, une administration publique qui tourne en réalité (nous prenons le risque de le dire et de fixer arbitrairement un seuil) avec moins de 40% de ses effectifs. Dans ce contexte de menaces inédites, de doute, d’incertitude, de désespoir grandissant mais aussi d’impérieuse nécessité de résister afin de desserrer cet étau, le sahel burkinabè fait de plus en plus l’objet d’une attention particulière.

Bien avant les fléaux qui nous tiennent actuellement en tenaille, ils sont nombreux les burkinabè qui se prennent, sans n’y avoir jamais mis les pieds, pour des spécialistes de la géographie de cette région et de sa sociologie. Un ami nous disait un jour ceci : « si tu veux mesurer la profondeur de la méconnaissance des burkinabè de leur pays, écoutez-les parler de la région du sahel. Mêmes certains de ceux qui y ont servi peinent à se départir des idées reçues sur la région. » En réalité, cette méconnaissance ne concerne pas que le sahel burkinabè. Et c’est ce qui fait peur.

En effet, pour définir et mettre en œuvre des politiques pertinentes, adaptées et porteuses, pour servir efficacement les communautés et le pays, il est utile de connaître et de partir des réalités de chaque région et non pas des stéréotypes. Si nous continuons donc de nous ignorer, surtout de diffuser de vraies fausses informations sur nous-mêmes et de nous en servir dans notre conduite socioprofessionnelle, ce pays se tirera difficilement d’affaire. Commençons par cesser de parler du désert au Burkina Faso. Notre pays n’est pas un pays désertique.

Le continent noir est traversé par deux déserts : le Sahara au nord et le Kalahari au sud. Le désert le plus proche de notre pays est le Sahara qui traverse dix (10) pays africains : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte, le Soudan, le Tchad, le Niger, le Mali et la Mauritanie. Deux de ces pays, voisins du Burkina Faso sont traversés par le Sahara dans leur partie septentrionale : le Mali et le Niger. Quelle est la position géographique de notre pays par rapport à la partie désertique de ces deux pays ? Nous laissons chacun répondre à cette question.

En attendant, nous pensons qu’il est temps que notre système éducatif, les intellectuels et les médias burkinabè enseignent enfin à notre jeunesse, la véritable géographie et la véritable sociologie de notre pays. On ne se développe pas et on ne développe pas un pays sur des contrevérités, sur une fausse identité. Il est nécessaire que la jeunesse burkinabè et les burkinabè dans leur ensemble, sachent que pour l’instant, il faut le répéter, notre pays n’est pas un pays désertique. Il est aussi important que les burkinabè comprennent, que parmi les régions du pays qui ont une très grande et riche diversité culturelle et ethnique, figure en très bonne place le sahel. Mise à part peut-être la région du sud-ouest, aucune autre région du pays ne surclasse (ou n’égal) le sahel sur le plan de la diversité ethnique et culturelle.

Dans cette partie du Burkina Faso, coexistent une dizaine de langues et d’ethnies à ne pas confondre parce que fondamentalement différentes les unes des autres : fulfulde (parlé par les peuhls), tamashek (parlé par les Touaregs et les bellas), sonrhaï (parlé par les songhaï), kourumfé (parlé par les kourumba), gourmacema (parlé par les gourmantchés), mooré (parlé par les mossis), dogon (parlé par les dogons), maure (parlés par les maures), bissa (parlé par les boussansés dans la province du Séno, précisément dans la commune de Bani), haoussa (présent dans l’Oudalan et le Séno). Sans oublier quelques arabes (burkinabè) dans la province de l’Oudalan.

Ils sont nombreux les burkinabè, les sahéliens y compris, qui commettent les mêmes erreurs : prendre par exemple le dagari ou le goin ou le Lobi pour le bobo, (ce que font hélas beaucoup de sahéliens), le sonraï, le bella… pour le peulh (ce que font l’essentiel des non sahéliens) etc. C’est comme si on disait qu’un peulh est un mossi ou qu’un mossi est un peulh ou qu’un songhaï est un mossi. Cette méconnaissance est inadmissible de la part des intellectuels, les éducateurs et les hommes de médias en particulier. Ne perdons pas de vue que tout être humain se réjouit et devient bienveillant, lorsqu’on l’identifie par sa culture et par son patronyme. Et nul ne peut l’accompagner dans sa promotion et son émancipation sans tenir compte de ce qu’il est réellement.

Il n’est pas aisé de traiter de ce sujet, au risque d’être compris par peu de personnes, quand on connait la susceptibilité (à raison) de biens de gens lorsqu’il est question d’identité. Cependant, disons que le bon sens voudrait que si on ne connait pas quelqu’un, le peulh par exemple (comme du reste toute autre ethnie du pays), on évite de l’assimiler à celui qu’il n’est pas. Et d’assimiler celui qui ne l’est pas à lui. Pour connaitre et comprendre le peulh, le bella, le turka et tout autre pour quelque utilité que ce soit, il faut commencer par éviter de le confondre avec celui qu’il n’est pas, de prendre quiconque pour l’autre dans toute circonstance.

Et si ‘‘la question peulh’’, comme l’a dit le bimensuel burkinabè L’évènement dans sa livraison du 10 janvier 2019, doit être abordée plus que jamais avec acuité au regard des drames qui ne cessent de frapper (impunément hélas) cette communauté de façon récurrente, la question du sahel dans son ensemble mérite d’être aussi repensée. La question de notre développement comme celle de notre vivre-ensemble suggère que l’on porte les lunettes qu’il faut pour regarder le sahel dans sa diversité et le Burkina Faso dans ses diverses réalités. Pour ne pas heurter certains mais aussi pour trouver les réponses aux vrais problèmes, il est utile d’en tenir compte.

Il y a trop de contrevérités sur le sahel burkinabè. La plus grosse au-delà de celle liée à la méconnaissance des cultures qui y coexistent, est celle relative aux rapports que les communautés au sahel en particulier les peulhs, entretiennent avec l’école d’origine occidentale. Il n’y a pas de ‘‘guerre des écoles’’ au sahel et le peulh (comme les autres ethnies de la région) ne rejette pas cette école qui nous est léguée par le colon français.

Tant qu’on continuera à se focaliser sur les foyers coraniques et l’élevage, tant qu’on continuera à ‘‘culpabiliser’’ ceux-ci, on ne trouvera pas non seulement les vrais problèmes de la sous-scolarisation dans la région du sahel, mais aussi et surtout leurs solutions. Ces foyers ne dépeuplent pas les écoles classiques. Pas plus que l’élevage du reste. De nos jours, les sites aurifères ont un impact 1000 fois plus négatif sur les écoles que ces foyers.

Il existe même des villages entiers qui n’ont même pas un seul foyer coranique. Et quand il en existe, celui-ci n’a même pas dix (10) apprenants. Ces structures éducatives elles-mêmes ont les mêmes problèmes que l’école dite classique. C’est ainsi que l’unique médersa qui existait à Dori, a fermé ses portes pendant près d’une décennie et n’est toujours pas rouvert. Dans les villes comme dans les campagnes, d’où viennent les élèves qui fréquentent les foyers coraniques dans la région ? Une chose est certaine : il n’y a pas de guerre entre les foyers/écoles coraniques et les écoles classiques au Sahel.

Ce qui est vrai et que personne ne peut nier, c’est la présence de plus en plus remarquable de médersas/d’écoles franco-arabes (sont-elles toutes reconnues ?) dans plusieurs localités. Et il ne faut pas confondre école franco-arabe et foyer coranique. L’Etat burkinabè forme de nos jours des enseignants pour des écoles franco-arabes qui sont des structures éducatives confessionnelles au même titre que celles d’obédience chrétienne (catholique et protestante).

Rappelons que la première école primaire dans la région du sahel a ouvert ses portes à Dori en 1901. Et surtout se convaincre que tant que nous continuerons à prendre des situations marginales pour des causes réelles et profondes de la sous-scolarisation au sahel, nous repousserons sans cesse les limites de cette sous-scolarisation dans la région. Il est utile de rechercher les causes de la distance plus ou moins réelle que prennent des communautés du/au sahel vis-à-vis de l’école classique, dans le comportement même de cette institution, à travers ses acteurs, ses résultats et sa pertinence, dans la région.

Mieux, il est utile de repenser notre perception individuelle et collective de l’autre et des réalités des régions de notre pays afin de mieux le servir. Sinon, nous continuerons de rechercher chacun là où il n’est pas, de définir, de mettre en œuvre des politiques en total déphasage avec les réalités et, individuellement, de desservir notre pays croyant le servir. Un problème mal posé trouvera difficilement des réponses adéquates. Dieu sauve notre cher et beau pays le Burkina Faso.

Boubacar ELHADJI
IEPD à Dori
Mail : boubacar.elhadji@yahoo.fr
70100550/78640870

Vos commentaires

  • Le 28 janvier à 16:49, par Kouka En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Merci pour cet écrit. Vous avez touché du doigt un problème fondamentale. Les burkinabé ne connaissent vraiment pas le sahel et y’a beaucoup de préjugés infondés sur cette région. Mais cette méconnaissance de notre pays par nous même est aussi une des tares de notre système éducatif. Au lieu de nous amener à nous intéresser à l’histoire et à la géographie de nos propres pays on nous bombarde avec l’histoire et la géographie de l’Europe et des États Unis. Personnellement j’ignorais qu’il y’avait une si grande diversité ethnique au sahel et encore moins des arabes burkinabé.

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  • Le 28 janvier à 17:02, par Burkinbila En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Belle analyse mr boubacar. Il faut vraiment ’enseigner la vérité a la nouvelle génératoin.

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  • Le 28 janvier à 21:34, par aigle 9 En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Analyse tres pertinente comme l’a dit mon predecesseur a force d’enseigner l’histoire des blancs on oublie notre propre histoire au burkina chacun pretent connaitre l’autre mais en realite des stereotypes c’est avec l’histoire de kogleweogo a karangasso vigue a partir des commentaire des internautes que je lai compris. Des commentaires tendant a opposer mossi et population d’origine mande ignorant que parmi les mossi il ya des originaires du mande les yarces sont originaires du mande c’est a la faveur du commerce qu’ils se sont installe dans le plateau mossi les kogleweogo tues a karangasso vigue sont yarce donc originaire ausdi du mande. Beaucoup ignore que parmi les yadce au yatenga il ya des yadce d’origine bobo bwaba dafing samo peulh gourmantche bissa sonrhai mossi bref presque toute les ethni mais dans aucune classe au burkina cela est enseignee on prefere raconter aux enfants les histoire sur napoleon.

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  • Le 29 janvier à 08:42, par Par OUEDRAOGO Daouda En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Merci à l’inspecteur pour son éclairage. Tout réside dans la culture. En effet, l’homme peut tout perdre sauf sa culture. Mais au Burkina Faso, aujourd’hui, la culture est perçue par beaucoup de gens comme des éléments d’ignorance. On a pris tout chez les autres et on a tout jeté de ce qui vient de nous-mêmes. C’est très dommage Comment l’on peut faire grandir un arbre qui n’a pas de racines, même si on l’arrose abondamment ?. Alors réveillons-nous très vite, sinon c’est le péril assuré.

    Merci Inspecteur.

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  • Le 29 janvier à 12:43, par Candidat 2020 En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Monsieur l’Inspecteur personne n’a dit que le Burkina Faso est un pays désertique.Personne ! Par contre tous reconnaissent,que sa partie septentrionnale a toutes les caractéristiques d’une zone désertique. Personne ne peut nier cette vérité. OUI OU NON la pluviometrique est déficitaire ? oui ou non il y a des arbustes ? Oui ou non la température est trop elévée et souvent trop basse ? Etc
    Le sahel burkinabé est bel et bien désertique

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  • Le 29 janvier à 12:59, par ek En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Bonjour Inspecteur
    Quelle est la place des ethnies dans la construction l’Etat-nation burkinabè ? J’ai l’impression que l’Etat tente d’ignorer les ethnies au profit de la culture (qui est un instrument de l’ethnie), or vous le dite si bien il faut éviter de prendre quiconque pour l’autre dans toute circonstance

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  • Le 29 janvier à 13:00, par Doodi En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Mon ami tu as raison. Mais assimiler le peul au mossi ou le mossi au peul n’a rien de dérangeant pour moi. Ce qui est dérangeant pour moi c’est que le mossi dénie au peul son droit d’existence. C’est de celà que tu devrais traiter pour que ton article ait du sens. En vertu de quoi la haine d’un groupe ethnique qu’il soit mossi ou autre soit féroce envers le peul (osons le dire car il s’agit bel et bien du peul) que ce dernier soit objet de génocide ?! Il faut que nous soyons un peu plus sincères dans ce pays.

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  • Le 29 janvier à 14:50, par sylas En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Belle analyse. Je pense que le problème de notre éducation se situe au niveau des intellectuels. L’enseignement regorge beaucoup d’inspecteurs qui devraient en principe repenser le système éducatif légué par le colon aux réalités socio-culturelles des régions. Mais jusque là, il n’y a eu que des politiciens qui ont tenté de faire bouger les choses mais eux aussi sont conditionnés par les PTF. Récemment avec le continium il n’ y a même pas eu de consensus avant sa mise en route et boujour les dégâts. Je vous tire mon chapeau parce que vous avez courageusement mis le doigt sur le nœud du problème.
    Merci encore

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  • Le 31 janvier à 09:54, par NADINGA MAMOUDOU En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Aujourd’hui,le système éducatif de l’Afrique en générale et du Burkina faso en particulier souffre,faute de quoi,au lieu de nous enseigner sur nos propres valeurs culturelles,nos propres richesses ;nos intellectuels nous enseignent sur les cultures et les richesses occidentales.Ce qui fait qu’aujourd’hui nous sommes africains par la couleur de la peau mais moralement nous sommes occidentaux.Et cela est vraiment malheureux.

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  • Le 6 février à 15:18, par HUG En réponse à : Méconnaissance et stéréotypes : Deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso

    Quand les enfants (elèves) ont brulé le drapeau national à koudougou qu’est ce que vous avez dit ou fait pour condamner cet acte ?

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