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Wahabou Bara, DG du BBDA à propos du droit d’auteur : « Il faut crever l’abcès, se remettre en cause, mieux orienter les actions »

Accueil > Actualités > Culture • LEFASO.NET | Tiga Cheick Sawadogo • mercredi 21 novembre 2018 à 00h50min
Wahabou Bara, DG du BBDA à propos du droit d’auteur : « Il faut crever l’abcès, se remettre en cause,  mieux orienter les actions »

Koudougou a été la capitale africaine du droit d’auteur, du 25 au 27 octobre 2018, à l’occasion de la troisième édition de la rentrée du droit d’auteur. Venus de la sous-région ouest-africaine, de la France, de la Suisse et de bien d’autres pays, les acteurs ont encore discuté des mécanismes à mettre en œuvre pour cultiver le droit d’auteur pour que les créateurs puissent jouir de leurs business. A l’arrivée, des recommandations pour un véritable encrage du droit d’auteur. Lefaso.net, qui y était pour participer aux travaux, revient sur cet événement annuel en donnant la parole à Wahabou Bara, directeur général du Bureau burkinabè du droit d’auteur (BBDA).

Lefaso.net : Pour la troisième année consécutive, le Bureau burkinabè du droit d’auteur (BBDA) a tenu sa rentrée du droit d’auteur, du 25 au 27 octobre 2018, qui, cette année, s’est déportée à Koudougou. Déjà, pourquoi ce choix de la cité du cavalier rouge ?

Wahabou Bara (W.B.) : D’abord, merci de continuer à nous accompagner dans la dynamique de vulgarisation du droit d’auteur. La rentrée du droit d’auteur est une initiative qui a pris forme depuis sa première édition en 2016, et dont l’objectif principal est de faciliter une meilleure compréhension du droit d’auteur. Vous savez, en Afrique de façon générale, les recettes mondiales tournent autour 0,76%, donc moins de 1% pour toute l’Afrique. L’un des handicaps qui peut expliquer cette faible collecte, c’est la faiblesse de la culture du droit d’auteur.

Au Burkina Faso, de façon spécifique, si vous faites un simple micro-trottoir sur un échantillon de dix personnes, vous trouverez à peine une majorité qui peut vous expliquer ce que c’est qu’une redevance de droit d’auteur, pourquoi est-ce qu’on paye les droits d’auteur et où va l’argent collecté par les équipes.
Pour nous donc, il était important de créer une plateforme qui permettrait au BBDA d’échanger avec les parties prenantes que sont d’abord les créateurs d’œuvres membres du BBDA qui gère six répertoires qui représentent les différentes filières de la culture. Les procédures d’adhésion, d’affiliation au BBDA ne sont pas maîtrisées par tous ces artistes.

Les exploitants ne savent pas pourquoi ils sont assujettis à la redevance qui n’est ni un impôt, ni une taxe. Enfin, le grand public aussi doit comprendre la science de la gestion collective qui découle du droit d’auteur. Il est important que le public comprenne aussi l’importance du droit d’auteur dans l’accompagnement d’actions culturelles et d’aides sociales des différents artistes membres du BBDA.

C’est la philosophie qui sous-tend la rentrée du droit d’auteur. Après avoir tenu la première édition à Ouaga, la deuxième à Bobo-Dioulasso, il était important qu’on aille à Koudougou qui est quand même la troisième ville du Burkina Faso, et qui, en termes de potentialités artistiques et culturelles, connait un dynamisme. Il y a eu un séminaire international qui a regroupé les autres bureaux de droit d’auteur de l’espace UEMOA, les organismes internationaux qui ont salué la pertinence du thème qui était « Cultiver le droit d’auteur pour enrayer la pauvreté ».

Lefaso.net : Est-ce que cette initiative participe aussi d’une stratégie de démystification de la question du droit d’auteur ?

W. B. : Exactement, le droit d’auteur a toujours été confiné dans sa position élitiste. Pour nous, c’est un sous-secteur de la culture qui mérite que la majeure partie de la population puisse se l’approprier et surtout les différentes parties prenantes, pour éviter le manque d’incompréhension. Les artistes donnent mandat au bureau du droit d’auteur pour signer des contrats de représentation générale avec les entrepreneurs de spectacle et surveiller l’utilisation du répertoire du BBDA, moyennant les redevances ; lesquelles redevances sont rétribuées à toute la chaîne de création.

Lefaso.net : Cette rentrée du droit d’auteur a également connu la participation de plusieurs bureaux de la sous-région. Partagez-vous les mêmes problèmes que vos confrères de la sous-région, ou bien il y a des particularités ?

W. B. : Les bureaux qui étaient là ont un dénominateur commun, ils sont tous membres de l’espace UEMOA. Avec certains, nous partageons les mêmes similitudes, même s’il y a des dissemblances à certains endroits. On a pratiquement les mêmes problèmes, le principal, c’est la faiblesse de la culture du droit d’auteur. Il faut trouver une tribune pour que les différents acteurs puissent s’imprégner et que, progressivement, nous tendions vers une véritable culture du droit d’auteur, ce qui nous permettra d’entreprendre des actions plus audacieuses et permettre à nos artistes de vivre du fruit de leurs créations.

Lefaso.net : Lors du séminaire international, le BBDA a été cité à certains endroits comme un bon élève. La rentrée du droit d’auteur ne serait-elle pas aussi une occasion de vendre l’expertise burkinabè ?

W. B. :
Oui, on ne va pas faire dans la modestie. Il faut dire que le BBDA constitue une référence dans la sous-région et cela est à l’honneur de mes prédécesseurs qui ont bâti un travail colossal en dépit du climat très hostile. Nous nous inscrivons dans cette même dynamique, et il est important de partager les bonnes pratiques. La Rentrée du droit d’auteur (RDA) est une première dans l’univers de la gestion collective. C’est la première fois qu’un pays met en place une tribune d’expression pour aborder les équations épineuses, comme le payement de la redevance, de son origine et de sa destination...

C’est également l’occasion pour nous d’affronter les tirs nourris de quelques sceptiques qui ne comprennent pas et qui sont de plus en plus méfiants des bureaux de droit d’auteur. C’est de crever l’abcès, se remettre en cause, à travers les recommandations qui suivent ces différentes rencontres, voir comment mieux orienter les actions.

Lefaso.net : Il y a eu également la participation de certaines structures internationales comme la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem). Pourquoi ?

W. B. : La Sacem, qui est un organisme de gestion de droit spécifique dans la filière musique, a un régime particulier différent du BBDA. C’est une société privée en France. C’est important d’avoir ces points de vue dans ces pays où on a une culture du droit d’auteur qui a près de 150, voire 200 ans. Nos bureaux ont souvent à peine une vingtaine d’années, c’est bien que ces structures partagent leurs expériences.

Il faut dire que la RDA constitue une forme d’université du droit d’auteur. Par exemple, le représentant de la Sacem a donné une formation aux agents de recouvrement du BBDA, sur les techniques du langage corporel, comment utiliser l’émotion comme outil de persuasion auprès des utilisateurs d’œuvres...

On a eu aussi le soutien de l’OIF, la CEDEAO, l’UEMOA. Il y a l’OMPI qui nous a accompagnés pendant longtemps, surtout au cours de cette année 2017-2018, pour le renforcement du dispositif juridique afin que nous ayons une nouvelle loi.

Lefaso.net : La culture du droit d’auteur n’est certes pas beaucoup ancrée en Afrique, mais au cours du séminaire international, il est ressorti que certains pays se démarquent positivement comme l’Afrique du Sud et l’Algérie. Quels leviers activer dans nos pays pour tendre vers ces exemples ?

W. B. : Les deux pays qui détiennent plus de 50% des 0,76% des recettes mondiales de l’Afrique sont l’Algérie et l’Afrique du Sud. Vous savez, le droit d’auteur est aussi tributaire de la santé économique d’un pays. A titre d’exemple, en Afrique du Sud, il y a des radios qui payent 50 millions de F CFA comme redevance de droit d’auteur. Chez nous au Burkina Faso, la radio qui paye le plus de redevance de droit d’auteur débourse 600 000 F CFA. Donc la dynamique économique y est pour quelque chose.

En Algérie, c’est la puissance de l’Etat qui accompagne l’Office national du droit algérien pour un recouvrement conséquent. Ce qui n’est pas totalement le cas au Burkina Faso, même si nous bénéficions de l’accompagnement qui peut être plus conséquent à l’image de l’Algérie.

Nous sommes sous la tutelle technique du ministère en charge de la Culture, la tutelle financière du ministère de l’Economie, mais en réalité, on a une autonomie de gestion. Lorsque nous faisons des collectes, nous retenons 25% pour nos frais de gestion, 10% affectés au fonds de promotion culturelle et les 65% repartis aux différents titulaires de droit. Nous n’avons pas de subvention de l’Etat.

Lefaso.net : Quelle est la suite qui sera donnée aux recommandations sorties du séminaire international ?

W. B. : Les recommandations formulées à l’attention du ministère de la Culture, des Arts et du Tourisme, c’est d’accélérer la question du statut de l’artiste qui, pour les participants, constitue un des goulots qui pourraient favoriser la mise en œuvre effective de la protection des artistes. Aussi, les chefs coutumiers qui ont été associés à ce séminaire, c’est leur prise en compte dans la valorisation du droit d’auteur.

Egalement, il y eu une recommandation à l’endroit du Conseil supérieur de la communication qui est le régulateur du secteur audiovisuel, lui même tributaire du droit d’auteur. Il est donc important que dans le cahier de charges des radiodiffuseurs, il soit mentionné l’importance capitale de s’acquitter des redevances de droit d’auteur auprès du BBDA.

Lefaso.net : Vous êtes-vous donnés les moyens pour que ces recommandations ne dorment pas dans les tiroirs ?

W. B. : Le ministre en charge de la Culture, qui s’est fait représenter par son conseiller technique, Dramane Konaté, tient à une meilleure protection des artistes. A certaines occasions, le ministre lui-même a dit qu’il souhaite qu’on évite la clochardisation des artistes. Donc le thème de la RDA de cette année est un peu comme une passerelle pour éviter la précarité des artistes.

A ce niveau, il faut résoudre certaines équations au plan institutionnel. S’il y a une très bonne articulation entre le droit d’auteur et la loi sur l’information qui permet aux radiodiffuseurs qui deviennent plus nombreux, surtout avec le numérique, il y aura des résultats palpables. Avant, chaque chaîne avait sa fréquence, mais avec le numérique maintenant, avec une fréquence, on a plusieurs chaînes. Cela veut dire qu’il y aura un nombre élevé d’œuvres à utiliser par ces radios, et il faut qu’elles se mettent à jour au niveau de la redevance.

Lefaso.net : Un mot sur la Nuit du droit d’auteur qui a entre autres servi de cadre pour récompenser certains acteurs...

W. B. : La RDA est subdivisée en deux volets. La Journée du d’auteur qui constitue une journée portes ouvertes où toutes les directions, les chaînes de valeur du droit d’auteur sont expliquées aux artistes, aux utilisateurs. Ensuite il y a la Nuit du droit d’auteur qui est une occasion de célébration des meilleurs titulaires dans les différentes catégories qui sont gérées par le BBDA, également des personnes qui s’illustrent dans accompagnement des initiatives culturelles dans la région du Centre-Ouest...

Les meilleurs utilisateurs d’œuvres à jour de leurs redevances dans le temps, c’est important pour stimuler cette émulation auprès d’autres utilisateurs. Nous profitons également décerner des trophées de reconnaissance à des partenaires internationaux qui ont permis la mise en œuvre de l’événement.

Pour cette édition par exemple, il y a eu l’Organisation internationale de la propriété intellectuelle qui a accompagné le BBDA pendant un an dans l’élaboration de sa nouvelle loi. Il faut citer l’OIF, l’UEMOA... c’est tout un ensemble. Quand on dit qu’un artiste a perçu tel montant, c’est une fierté pour l’artiste, mais cela suscite un intérêt pour les hommes d’affaires pour s’intéresser à ce secteur qui est pourvoyeur d’emplois, pour peu qu’on s’organise.

Lefaso.net : Pour la philosophie de la RDA qui se tient annuellement, est-ce qu’à la longue, l’on n’assistera pas à une certaine saturation des thématiques abordées ?

W. B. : Celui (Thomas Sankara, ndlr) qui a posé les premières bases de cette maison a dit d’oser inventer l’avenir. Je ne crois pas que la créativité puisse souffrir de ce déficit. On a toujours fédérer les intelligences. C’est vrai que quand on dit droit d’auteur, on voit l’équipe du BBDA, mais il y a les collaborateurs internes, externes, les aînés de part et d’autres qui nous permettent de trouver à chaque édition des thématiques qui répondent aux aspirations des créateurs et qui sont en phase avec l’évolution de la question du droit d’auteur.

Il y a encore du chemin à faire pour que cette culture du droit d’auteur soit une réalité et ne pas mettre des barrières pour freiner nos élans parce que le droit d’auteur ce n’est pas seulement à Ouagadougou, Bobo ou Koudougou. C’est également dans les endroits les plus reculés. Il faut parcourir les treize régions, ensuite les 45 provinces, il faut y aller.

Lefaso.net : Mais là, n’y a-t-il pas justement le risque de revenir pratiquement sur les mêmes choses ?

W. B. : Pas du tout. Je crois que chaque région a sa spécificité, tout comme chaque province. Ce sont plusieurs approches et c’est en fonction de l’environnement et de plusieurs paramètres pris en compte que les thèmes sont élaborés. Par exemple, à Ouagadougou, le propriétaire d’un bar ou d’un hôtel est plus enclin, parce qu’il est proche et peut venir s’informer.

Mais si vous prenez quelqu’un qui est à Gandafabou ou à Béguédo, ce n’est pas évident. Dans sa dynamique de promouvoir la musique, si on vient lui demander de payer des droits, il a l’impression que c’est un frein à son business. Il y a du travail, et notre volonté est d’installer une véritable culture du droit d’auteur. Aujourd’hui, on parle de plus en plus de l’érection des industries culturelles et cela repose sur l’infrastructure du droit d’auteur sans quoi un climat favorable ne sera possible.

Lefaso.net : La RDA a également sonné le rassemblement au sein de la grande famille du BBDA ; on a ainsi vu la participation des anciens directeurs généraux de l’institution...

W. B. : Un proverbe africain dit qu’il faut toujours attacher la corde à l’ancien bout. Même si nous voulons tracer notre voie, il est important de s’inspirer des aînés qui, malgré des parcours dans des climats souvent hostiles, ont apporté leurs contributions. Le BBDA a 33 ans. Il y a beaucoup de conseillers qu’on ne voit pas. Généralement, c’est à eux-mêmes qu’on devrait remettre les lauriers, parce que ce sont eux qui donnent les conseils les plus pointus qui nous orientent.

Interview réalisée par Tiga Cheick Sawadogo
Lefaso.net

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