Nous sommes le  
LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : «Ne conquiers pas le monde si tu dois y perdre ton âme car la sagesse vaut mieux que l’or et l’argent.» Bob Marley

Koko Dunda, Faso Danfani, la « gentrification » vestimentaire

Accueil > Actualités > Culture • • vendredi 17 novembre 2017 à 17h00min
Koko Dunda, Faso Danfani, la « gentrification »  vestimentaire

Depuis plusieurs mois, la mode vestimentaire burkinabé est marquée par la « visibilisation » d’une étoffe appropriée et mise en valeur par le styliste Bazem’sé. Elle a été renommée « Koko Dunda » qui signifie en dioula l’Entrée de Koòko - Quartier de la ville de Bobo-Dioulasso.

Ce pagne est apprécié et plusieurs personnes de classe sociale plutôt élevée sont fières de s’en habiller. En effet, le styliste aurait fait imprimer artisanalement sur l’étoffe plusieurs couleurs de plusieurs motifs. L’initiative du styliste a eu un engouement et il n’est pas rare de voir telle ou telle personnalité politique ou célébrité s’habiller d’une robe ou d’une chemise aux motifs de Koko Dunda sous des coutures diverses.
« Koko Dunda » ne s’est pas toujours appelé ainsi.

Nous l’avons connu sous les noms suivants : « Tchè ti barala » ou « Soro man guêlè ». La première expression veut dire mon mari est au chômage et la seconde appellation signifie Facile de s’en procurer (en terme de cout). Ces deux noms clairement péjoratifs ont leur sens dans le contexte où ce sont les personnes, généralement des femmes de classe sociale défavorisées qui portaient ce type de tissu car le cout d’acquisition était très bas, entre 500F et 750F CFA le pagne comparativement aux pagnes imprimés venus de la Côte d’Ivoire, du Bénin ou de la Hollande.

De la valorisation à l’embourgeoisement

L’idée de donner de la valeur à Koko Dunda est novatrice. Elle devra permettre en plus de lever le cliché de la pauvreté dans une société que l’on veut égalitaire, d’augmenter la capacité économique des teinturières et teinturiers puisque le pagne s’écoulera en grande quantité.

Cependant, La valorisation d’une étoffe stigmatisée et portée auparavant par les personnes démunies voudrait ce que cette étoffe soit porté par tout le monde mais reste accessible à toutes les bourses y compris pour celles et ceux qui le portaient parce qu’elles-ils n’avaient pas d’autre option de s’habiller.

Seulement, nous nous interrogeons : depuis son appropriation par le styliste burkinabé, Koko Dunda coute entre 2,500F CFA et 3,500F CFA au marché et bien plus cher à certains endroits pouvant aller jusqu’à 5,000F CFA le pagne. Est-ce que les personnes qui originellement s’habillaient par ce pagne y ont-elles encore accès ? Leur capacité financière leur permet-elles de s’acheter Koko Dunda ? Cette valorisation profite finalement à qui ? Visiblement, seules les personnes de la classe moyenne et plus peuvent se procurer le pagne parce qu’il est aujourd’hui un accessoire de mode, du chic.

L’exemple du Faso Danfani

Le concept de valorisation d’étoffes locales n’est pas nouveau. Seulement, il tombe chaque fois dans une autre dimension parce qu’il n’est pas suivi par une politique dépourvue d’intentions bourgeoises. Le cas du Faso Danfani (FDF) est une illustration évidente. Je me rappelle, il y’a une dizaine d’années seulement mais des années bien après les initiatives de la Révolution, peu de personnes voulaient entendre parler de ce pagne tissé artisanal. Quand, on le portait, on était vu comme un-e « villageois-e ». Au lycée, lors de nos journées dites traditionnelles, il fallait emprunter une tenue soit à des grands-parents, soit à des parents qui avaient eux aussi, une tenue juste pour des cérémonies traditionnelles.

Rarement, une personne s’habillait en FDF comme tenue de ville ou tenue administrative. Les personnes vivant en milieu rurale par contre s’en procuraient aisément car leur capacité financière de s’acheter le pagne classique imprimé est faible. Mais depuis quelques temps, il est courant de voir des personnalités politiques, ou célèbres porter fièrement des tenues en FDF. Plusieurs créateurs et créatrices de mode l’ont également mis en valeur sous plusieurs coutures dans leur collection et pendant des défilés de mode.

Aujourd’hui, le FDF n’est plus accessible à tout le monde à cause de son cout devenu très élevé. Pour la confection d’une tenue masculine traditionnelle, il faut débourser entre 50,000F CFA et 60,000F CFA. Le pagne du FDF coute en moyenne 6,000F CFA et peut aller au-delà en fonction des motifs, des couleurs et des textures. En 2015, le ministère des droits des femmes à engager une politique pour imposer le FDF comme pagne officiellement de la célébration de la 08mars. C’est un échec pour plusieurs raisons. Mais le facteur principal reste le cout toujours élevé du pagne du FDF, comparativement aux pagnes imprimés importés qui coutent le prix de 3pagnes pour le prix d’un pagne FDF.

Ainsi, le FDF est devenu un pagne bourgeois qui est porté par les personnes d’une capacité financière moyenne et/ou élevé.

Quelle est la limite entre la valorisation et l’embourgeoisement ?

Il y’a une infime barrière. Dans un contexte fortement régit par les normes capitalistes, la vigilance est de mise pour ne pas franchir cette limite. La valorisation (si elle est honnête) d’un produit local doit s’accompagner de politique de surveillance du prix et de la qualité du produit. Il est paradoxal voire incompréhensible qu’un produit national et à la base accessible à tout le monde, voit son prix grimper parce que le produit gagne en attention par une certaine élite sociale.

Si cette surveillance n’est pas effective, on continue de nourrir le lit de la pauvreté en creusant le fossé entre classes sociales, en empêchant les personnes à revenu faible dans un contexte de la vie chère de se vêtir en gardant leur dignité.

Par Stéphane Ségara-Simporé,
Féministe – Critique sociale

1. C’est « un phénomène urbain par lequel des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure. » - https://fr.wikipedia.org/wiki/Gentrification

Vos commentaires

  • Le 18 novembre 2017 à 22:13, par TK En réponse à : Koko Dunda, Faso Danfani, la « gentrification » vestimentaire

    Je partage partiellement votre avis. Je suis d’accord qu’il faudra faire attention pour que de la valorization d’un produit on n’en arrive a le rendre inaccessible a beaucoup. Cette reflexion est vraiment pertinente mais je ne vois pas en quoi la flambé des prix va faire le lit de la pauvrete et creuser advantage le fosse entre riche et pauvre. Au contraire, si le FDF est produit au BF avec du coton Burkinabe, tisse par des femmes Burkinabe, l’augmentation de prix enrichirait plutot cette frange la. En plus le FDF a plusieurs qualities. La qualite de 50000 don’t vous parlez n’est pas la meme que celle que nous connaissons traditionnellement. Je pense que chacun en aura pour son compte et pour son choix, et le marche determinera le reste

    Répondre à ce message

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 Articles de la même rubrique
Rencontres artistiques et culturelles de Bingo : la 3e édition se tiendra du 22 au 24 novembre 2019
Disparition de DJ Arafat : Des politiques burkinabè lui rendent hommage
Culture : l’artiste Ivoirien DJ Arafat n’est plus
Iron Bender : « Depuis que j’ai commencé la musique, je n’ai jamais eu de producteur, je n’ai jamais eu de soutien »
Tourisme au Burkina : 25% de réduction sur les tarifs hôteliers du 1er août au 30 septembre 2019
Ministère de la Culture : « Le ministre tient des propos qui mettent de jour en jour un fossé entre les agents et lui », dénonce le SYNATRACT
Culture : Le film « Duga » pour célébrer l’amitié ivoiro-burkinabè
Foire gastronomique : L’intégration ivoiro-burkinabè par la cuisine
Nuit culturelle TAC : Le symbole d’un brassage entre deux peuples
TAC 2019 : Une exposition-vente ivoiro-burkinabè au SIAO
30e anniversaire du FITMO : Une représentation du « Cri de l’espoir » en hommage à Jean-Pierre Guingané
Traité d’amitié et de coopération : Des journées culturelles pour assaisonner l’évènement
  Newsletter

Chaque matin, recevez gratuitement toute l'actualité du jour par mail. Inscrivez-vous à la newsletter



LeFaso.net
LeFaso.net © 2003-2019 LeFaso.net ne saurait être tenu responsable des contenus "articles" provenant des sites externes partenaires.
Droits de reproduction et de diffusion réservés