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Proverbe du Jour : «Qui ne peut supporter ou n’a pas réponse à la critique n’a pas la maîtrise de son pouvoir» Pierre Boisjoli

Ali Lankoandé, président du PDP/PS : “L’Alternance n’est pas une affaire de partis politiques seulement”

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Présidentielle 2005 > Les candidats déclarés > Ali Lankoandé • • lundi 27 juin 2005 à 07h35min

Le professeur Ali Lankoandé que la rédaction de Sidwaya a reçu le 8 juin dernier est ce qu’on appelle en politique un apparatchik, un homme du sérail. Syndicaliste d’abord, il s’est mué ensuite à la politique où il semble se sentir.

Depuis quatre décennies pratiquement, il a été de toutes les mutations qui ont abouti au Parti pour la démocratie et le progrès/Parti socialiste (PDS/PS). Ainsi du mouvement de libération nationale (MLN) à l’Union progressiste voltaïque (UPV) en passant par la Convention nationale des patriotes progressistes (CNPP), le professeur était toujours là au côté d’un autre professeur, Joseph Ki-Zerbo.

Aujourd’hui candidat de son Parti à la présidentielle du 13 novembre 2005, Ali Lankoandé affûte ses armes. De ce grand rendez-vous pour toute formation politique aux questions d’actualité, il en parle avec les journalistes de Sidwaya. Celui qui a été mis à la retraite anticipée sous la révolution, qui a connu la résidence surveillée, a broyé du noir et a fini par créer une boulangerie moderne pour survivre, revient sur toutes ces péripéties qui forment et qui font le charme de la vie.

Sidwaya (S.) : Ce matin (NDLR 8 juin 2005) débutent les épreuves du CEP ; en tant qu’enseignant, que vous inspirent ces épreuves ?

Pr Ali Lankoandé (A.L.) : Le Certificat d’études primaires ou Certificat d’études primaires indigènes dans le temps est le tout premier diplôme que les enfants essaient de cueillir. C’est effectivement un grand jour pour les enfants et leurs parents.

Et au-delà des enfants et des parents, c’est la nation entière parce que c’est très important lorsque dans un système scolaire les choses évoluent normalement, naturellement et arrivent à leur fin, c’est-à-dire la fin de l’année scolaire. La seule chose qu’il faut souhaiter, c’est qu’il n’y ait pas de problèmes de tricherie comme cela arrive souvent dans les examens. Ces problèmes entachent malheureusement la qualité de l’activité et met en danger tout le système dans un pays. Mais fort heureusement, au niveau du certificat d’études primaires, ces choses sont rares. C’est plutôt au niveau du secondaire qu’on rencontre ces genres de problèmes appelés couramment « le pétrole ».

C’est une très bonne chose en ce sens que cette année, il y a près de cinq cent mille candidats sur le plan national. Ce qui est énorme par rapport à notre époque où nous passions cet examen au Niger. Ce chiffre montre que le système forme des cadres qui, espérons-le, seront à la hauteur des tâches que la nation leur confiera.

S. : Il n’y a pas longtemps un zéro à la dictée vous faisait échouer au CEP. Qu’en dites-vous ?

A.L. : (Rires). Cette question me rappelle des choses. J’ai connu cette période. Quand je suis arrivé au ministère de l’Education nationale, c’était une des choses que j’ai tenue à corriger, parce que je trouvais injuste qu’un élève, qui est par ailleurs brillant, soit éliminé tout simplement parce qu’il a eu zéro en dictée. Alors que tous les enseignants savent que la dictée est une discipline aléatoire car cela dépend de celui qui dicte et de l’environnement où il dicte. Et le résultat, c’est que une faute est vite arrivée, plusieurs autres également et le zéro est là. J’ai donc décidé, quand j’étais ministre de l’Education nationale, que le zéro en dictée ne sera plus éliminatoire. Et je crois que cela est toujours respecté.

S. : L’école de la rue était-elle de mise ?

A.L. : Bien sûr que non ! L’école de la rue perturbait beaucoup de choses. Le niveau scolaire a de nos jours baissé, mais parfois on cherche des boucs émissaires. A mon avis, il y a beaucoup de facteurs qui entrent en jeu. Ce serait faire des querelles aux gens d’avancer que ce sont les enseignants qui sont responsables ou d’affirmer que les enfants ne travaillent plus. Il y a tout un ensemble de choses sur lesquelles, il faut réfléchir et essayer de corriger si c’est possible au lieu de chercher des boucs émissaires.

Jadis, l’environnement était comme cela et lorsque vous avez le certificat d’études vous étiez assuré d’avoir un emploi et cela était très simple. Dans les colonies finissantes, lorsque vous avez le certificat, vous étiez automatiquement dans le cadre local. Vous étiez fonctionnaire du Burkina, du Niger, du Sénégal...

Ce n’est pas le même poids. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui ont le certificat d’études et qui n’ont pas de métier et pour cause, il y a des « maîtrisards » qui n’ont pas de boulot à plus forte raison de simples certifiés. Il ne faut donc pas chercher de boucs émissaires, il faut plutôt réfléchir sur la manière de corriger et d’améliorer si l’on peut.

S. : Et Dans le système d’enseignement actuel ?

A.L. : Silence ! J’ai eu l’occasion de le dire, ce système n’est pas adapté à nos besoins, cela est évident. On a parfois oublié de réaffirmer la triple mission de l’école. L’école doit former le travailleur, le citoyen et l’homme. Est-ce que cette mission est perçue et suivie ; est-ce qu’on essaie de la mettre en œuvre ? Si cette triple mission n’est pas cernée, il est possible, voire même visible que l’école n’arrive pas à s’adapter aux besoins du milieu pour lequel elle doit exister. On a essayé de faire une réforme au niveau de l’éducation nationale, en abordant ce phénomène d’adaptation de l’école au milieu.

Malheureusement, dans nos pays on dit que l’Etat est une continuité mais cela se fait dans les papiers. La preuve, lorsque quelqu’un vient à la place d’un autre, il cherche à laisser son empreinte en mettant de côté tout ce qui a été fait. Cela est vraiment dommage pour nos jeunes pays qui ne font que tourner en rond, et recommencent éternellement les mêmes choses. On n’a donc pas pu mettre en pratique cette réforme où nous avions prévu un cycle de métiers dans le système. Il faudra encore une fois que les gens réfléchissent sur la manière d’adapter notre école à notre milieu car cela n’a malheureusement pas été le cas.

Mais tant qu’on laissera de côté nos langues, l’adaptation pourra-t-elle se faire véritablement ? Je me pose bien cette question parce que dans cette réforme que nous avions entreprise, il y avait à la base l’introduction de nos langues à l’école. Pour ce faire, (pour être sûr que nous avions une démarche à peu près correcte) nous avions à l’époque demandé à l’UNESCO de nous aider à faire un atlas linguistique de ce pays. L’UNESCO nous a effectivement aidés. Et grâce à cet atlas, nous avons identifié les langues qui avaient le plus de locuteurs. L’étude scientifique a révélé que les trois langues qui avaient le plus de locuteurs étaient le mooré, le dioula et le fulfuldé. Nous avions décidé ainsi d’introduire ces langues à l’école.

Aujourd’hui on parle des écoles bilingues comme si tout cela sortait de la terre ou tombait du ciel.

En réalité, c’est la suite de ce que nous avons introduit à l’époque et qui avait été rayé par la Révolution et cela sans évaluation. Des gens ont eu la bonne idée de reprendre cette initiative. Cependant nous restons comme des pionniers. Il faut nécessairement que nos langues soient impliquées à l’école et aussi dans toute notre vie et qu’elles soient valorisées, parce que depuis que j’ai créé la Commission nationale des langues, certaines ont pu évoluer et se développer comme le mooré (avec l’aide des missionnaires), mais d’autres comme le gulmantchéma sont maintenant en train de faire de très bonnes choses prouvant ainsi que lorsqu’on implique nos langues dans le développement, à l’école, dans tout ce que nous faisons, c’est forcément bénéfique. Les psychopédagogues ont écrit que c’est à partir de la langue maternelle ou de celle de travail ou de la vie de tous les jours que l’on peut aborder tous les problèmes, en particulier celui du développement.

Et l’étude du milieu dans ce sens compte énormément, raison pour laquelle nous avions dans le temps commencé à le faire. C’est une discipline qui s’est essoufflée avec le temps et a disparu mais qui mérite d’être réintroduite à l’école car si l’enfant n’est pas complètement imprégné, imbibé de son propre milieu, il est difficile pour lui de le changer. Ce sont là autant de choses à mon avis qui pourraient aider à adapter l’école à notre milieu.

Le Pr. Ali Lankouandé s’est prêté à toutes les questions des journalistes des Edtions Sidwaya durant deux heurs d’horloge.

S. : Dans le temps, le ministère s’appelait ministère de l’Education nationale ; le système a éclaté et donné naissance au ministère de l’Enseignement de base et celui des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique. L’aspect éducatif n’existe plus. Quelle valeur donnez-vous à l’école ?

A.L. : C’est vrai qu’aujourd’hui, le domaine de l’éducation a été éclaté et le terme éducatif un peu mis de côté. On ne parle plus que d’enseignement. Et l’enseignement n’est pas l’éducation. Ce sont des matières qu’on ingurgite et qu’on retient ou qu’on ne retient pas et qui, de plus en plus n’ont pas besoin d’être retenues puisqu’on trouve cela un peu partout. C’est quasiment inutile et ce qui est important, c’est d’apprendre aux gens à apprendre. A l’école, les meilleurs élèves n’ont pas besoin du maître, ils s’en tirent toujours. Il faut apprendre aux gens à apprendre leur culture parce qu’on ne peut pas parler d’éducation lorsqu’on met de côté la culture. Lorsque moi-même j’étais ministre de l’Education nationale, nous n’avons pas impliqué la culture à l’école. Il y avait quelques manifestations culturelles mais elles n’ont pas été profondément assises.

C’est pourquoi il faut ouvrir l’école au milieu, c’est-à-dire demander aux gens qui sont autour de l’école d’y venir faire des prestations dans le domaine de la culture car les maîtres que nous sommes ne sont pas toujours au fait de notre culture. Et de ce fait, nous aurons du mal à la transmettre. Cet aspect éducationnel, culturel, même à mon temps n’existait pas. Pourtant à l’école coloniale on était attentif à cela et la culture était introduite sous forme de conte. Je regrette personnellement que l’aspect éducation soit de plus en plus mis de côté alors qu’il existe un ministère de la Culture qui fait le maximum de ce qu’il peut pour que cet aspect de notre identité apparaisse. Il serait bon que dès la petite école, cela puisse être présenté aux enfants afin qu’ils soient imbibés et prennent conscience.

S. : Beaucoup de gens soutiennent que réformer l’école, c’est réformer la société. Partout où il est question de réforme, cela provoque des tollés, c’est le cas de la France par exemple. Qu’est-ce qui justifie cela ?

A.L. : Cela est vrai. Lorsque je suis arrivé au Ministère, il était question de réforme. Et mon prédécesseur, le regretté Charles Tamini avait déjà commencé à esquisser les grands traits de cette réforme qu’on devait faire. Il avait commencé cela en organisant des conférences dans plusieurs milieux y compris celui de l’Armée pour sensibiliser les gens à cette réforme. L’école est une chose que les gens aiment parce qu’elle concerne leur progéniture mais c’est aussi une chose que les gens ne suivent pas toujours. Lorsqu’on demande à un directeur d’école, combien de parents viennent à lui pendant l’année scolaire, on constate que le pourcentage est très faible. On ne voit les parents qu’au début et à la fin de l’année. A la fin, parce que peut-être l’enfant a un petit problème et on vient à la rescousse, sinon c’est le « black out ». Malgré tout, tout le monde est persuadé qu’il connaît tous les problèmes de l’éducation, de la culture, de l’enseignement. Les parents peuvent-ils se substituer à l’enseignant ? Alors, lorsqu’on parle de réforme du système éducatif, les gens par peur du nouveau, s’insurgent contre cela. On a beau faire de la sensibilisation, les gens ont peur de perdre leurs repères.

Par conséquent, ils préfèrent garder les vieux acquis que d’aller à l’aventure. Il faut qu’on leur montre que le système, tel qu’il est, a des lacunes sinon même des côtés un peu pervers et qu’il est bon de changer tout cela. Seulement les gens par peur de l’inconnu n’acceptent pas les réformes. Il faut trouver un moyen pour les sensibiliser afin qu’ils l’acceptent. Peut-être mettre en place un système continu de formation leur permettant de vaincre cette peur.

S. : Dans le système actuel, il y a de moins en moins la chicote. N’a-t-elle pas une valeur pédagogique ?

A.L. : Oui et non ! Parce que des gens qui ont été chicotés ont reconnu que sans la chicote, ils n’auraient pas réussi. Mais c’est évident qu’on ne sait jamais où le coup s’arrête. Il suffit d’un mauvais geste et l’accident est vite arrivé. Souvenez-vous de cette institutrice qui a fait un geste, qui a abîmé l’œil de l’élève et qui malheureusement s’est retrouvée en prison. C’est vraiment déplorable car ça casse les liens entre les parents et les maîtres.

S. : Comment pouvez-vous considérer les châtiments corporels comme des méthodes pédagogiques. L’expérience enseigne qu’ils sont sources d’abandon de l’école ?

A.L. : Ils sont partis parce qu’ils ne supportaient pas la chicote, c’est vrai, personne ne justifie la chicote. On essaie de relativiser. Là, nous sommes quand même dans l’exagération et c’est pour cela qu’on essaie d’interdire la chicote parce qu’on ne sait pas où cela peut s’arrêter. Il y a des maîtres qui sont naturellement violents. Et ça nous renvoie au problème du recrutement des maîtres car on les recrute en tenant compte uniquement de leur savoir. C’est le cas des enseignants révolutionnaires que l’on a recrutés au moment de la Révolution. Je suis d’accord que la chicote ne soit pas du tout nécessaire. Cependant, il y a des moments où le maître a le ras-le-bol et de manière instinctive donne une gifle. Ce qui n’est pas bon, c’est la chicote de manière injuste. Lorsque vous frappez un enfant de façon injuste, il ne vous le pardonnera pas.

S. : N’est-ce pas parce qu’il y a de grands groupes que les enseignants n’arrivent pas à les encadrer, c’est le cas des effectifs pléthoriques de 100 élèves par exemple ?

A.L. : Là vous déplacez la responsabilité sur quelqu’un d’autre mais pas sur le maître. Vous admettez que lorsque le maître a une centaine de gosses à gérer, il arrive finalement à être excédé et ne sait même pas où sa main part. C’est pour cela qu’il faut relativiser. Je suis parti au Gabon dans les années 90-91 pour une consultation et j’ai constaté qu’il y avait 250 élèves par classe à Libreville. La chicote est à éviter autant que possible. Cependant, elle sert à calmer les enfants trop turbulents.

S. : Le Burkina compte 11 000 étudiants pour une population de 12 millions d’habitants. Quelle lecture faites-vous de cette situation d’autant plus que notre pays est mû par les ambitions de développement. Peut-on se développer en formant si peu de personnels qualifiés ?

A.L. : Vous liez le nombre d’étudiants aux prétentions de développement ? Le problème est difficile. Si ces 11 000 étudiants étaient placés dans de bonnes conditions d’étude et que cette espèce de cohorte est constamment renouvelée, (même si elle reste ainsi) et que les gens sont bien formés dans de bonnes conditions, il n’y a pas de raison que le développement ne se mette pas au bout. Le problème qui me frappe le plus est celui de la bourse. Lorsque vous parlez de 11 000 étudiants, sont-ils tous des boursiers ou des non- boursiers ? Et c’est là que le problème se pose parce que la plupart de ceux qui sont aux affaires ont bénéficié de bourses qui sont venues de notre peuple.

Mais on s’aperçoit aujourd’hui que pour des raisons peut-être économiques, dit-on, ce système de bourses se réduit un peu comme une peau de chagrin. Les critères sont assez élevés et sont tous universitaires, les critères sociaux ont tous disparu. La pauvreté gagne du terrain (plus de 50% en milieu rural, 45% en milieu urbain n’ont pas un dollar pour vivre). A cette étape, il est difficile de renvoyer la charge des études vers les parents, il faut que l’Etat revoie sa copie. Tous ceux qui nous disent qu’il faut moins d’Etat se sont développés avec l’Etat ? C’est à nous de nous décider en faisant des priorités, même une primauté en disant que l’éducation, la formation constituent cette primauté. Si on améliore cette aide à l’étudiant, en pensant bien entendu à l’adaptation de l’enseignement à nos besoins, on réduirait du même coup le nombre de contingents en formation.

S. : Est-ce qu’avec une population de 12 millions et beaucoup d’étudiants sans bourse, il y a des chances qu’on décolle ?

A.L. : La plupart des pays d’Asie qui se sont développés ont mis l’éducation au centre de leurs préoccupations. C’est alors évident que nous ne décollerons pas si nous ne réaffirmons pas la triple mission de l’école : former le travailleur, l’homme et le citoyen.

S. : Le Burkina Faso vient d’abriter le VIIe Sommet de la CEN-SAD ; qu’est-ce que les populations peuvent-elles espérer d’une telle rencontre ?

A.L. : Dans cette affaire, le Burkina tire bien son épingle du jeu. Nous avons pas mal de choses qui se font ici : hôtels, banques, rond-points, routes. Je ne sais pas ce qui se passe dans les 22 autres pays. Mais je pense qu’une intégration doit se faire non pas seulement au sommet mais plutôt à la base. Prenons le cas des maltraitances des Burkinabè en Libye. Peut-on parler là d’un effort d’intégration, d’un effort pour faire la circulation des personnes, des biens, des capitaux ? Est-ce que ces 23 pays ont des capitaux à faire circuler ou tout simplement parce que quelqu’un a des capitaux à faire circuler que l’on fait tout cela ?

S. : Vous avez quand même suivi le discours de Kadhafi ?

A.L. : J’étais à Fada, j’ai eu quelques échos mais c’est anachronique parce qu’on ne peut pas, pendant que tout le monde prétend faire de la démocratie, parler du pluralisme et accepter le vote et l’alternance... venir dire aux gens : « Mettez tout cela au rancart et faites comme moi ». C’est à nos chefs d’Etat qui l’entouraient d’apprécier ce discours et de voir dans quelle mesure ils peuvent le suivre dans cette direction car cela fait 36 ans qu’il est au pouvoir et cela ne lui pose pas de problèmes. Il peut penser donc que c’est normal. Mais est-ce normal pour tout le monde ?

S. : L’Union africaine, la CEDEAO, la CEN-SAD : n’y a-t-il pas risque de collision en cours de route ?

A.L. : C’est possible parce que même dans l’espace, les engins arrivent à entrer en collision. A mon avis si ce qu’on dit est vrai, il ne devrait pas y avoir de collision puisque ce sont des compléments. Mais je ne suis pas sûr que tout cela soit des compléments lorsqu’on voit comment tout cela fonctionne. On entend le président en exercice de l’Union africaine dire au président de la Commission : « Ce que vous avez décidé est nul et de nul effet » ; on se demande comment nous allons asseoir une intégration sérieuse et qui nous donnerait une capacité de négociations en tant que Continent.

S. : Il y a des gens qui pensent qu’après Kadhafi, le regroupement aura du mal à survivre. Etes-vous de cet avis ?

A.L. : Je comprends l’inquiétude de ces gens parce que Kadhafi a effectivement tenté un certain nombre de regroupements qui n’ont pas abouti. On peut en toute logique penser que même de son vivant, ces regroupements n’ont pas été bien gérés. Est-ce qu’après lui, ces regroupements auront des chances d’exister ?

S. : Le président Lamizana dont vous avez été l’un des ministres est décédé le 26 mai dernier. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

A.L. : Je garde de lui de bons souvenirs. C’est quelqu’un qui est travailleur et aime le travail bien fait. Est-ce une vertu qui lui vient du fait qu’il est militaire ? Je n’en sais rien. J’ai démissionné du gouvernement de Lamizana au moment où ils ont voulu créer leur parti unique : « Le Mouvement national du renouveau ». Nous étions trois civils dans ce gouvernement de militaires. Il y avait Emmanuel Zoma, le docteur Rasmané Sawadogo et moi-même. Et c’est à la place du 03-Janvier (actuellement place de la Nation) lors d’un meeting que nous avons appris comme tout le monde qu’on voulait créer un parti.

On dit généralement que l’action du gouvernement est collégial mais on devrait quand même informer tout le monde de ce qui se passe, quitte à ce qu’on dise qu’on n’est d’accord ou pas. Alors, à la suite de cela, je lui ai envoyé ma lettre de démission. Il m’a répondu qu’il ne s’attendait pas à cette réaction. Et c’est à la suite de cela que j’ai quitté le gouvernement.

S. : Ces genres de démission sont rares au Burkina. Pensez-vous que cela puisse arriver de nos jours ?

A.L. : Il m’avait demandé de ne pas rendre publique cette démission mais j’avais déjà donné une copie à l’Observateur. C’est une décision personnelle et il est probable qu’il y ait des ministres aujourd’hui qui, si quelque chose de pareil leur arrivait, démissionneraient.

S. : Le PDP/PS n’est pas entendu à l’Assemblée nationale et ne fait plus beaucoup de bruit. On a l’impression qu’après le départ de Emile Paré, le parti s’est rangé.

A.L. : Les gens quand ils font beaucoup de bruit, espèrent être entendus d’une manière ou d’une autre. Nous estimons qu’il faut être une opposition crédible, sincère et vigilante. Lorsque nous faisons des propositions, c’est sans arrière-pensée, cela est prouvé dans la mesure où on nous a proposé des postes ministériels que nous avons refusés.

Nous pensons que si le pouvoir a son programme, l’opposition ou un parti d’opposition a le sien, il n’y a pas de raison d’accepter deux ou trois strapontins pour aller là-dedans. Raison pour laquelle nous avons souvent refusé ces postes. Quand les gens parlent sincèrement, honnêtement et d’une manière vigilante et que l’on se contente d’ironiser ou de couvrir votre voix, alors on se dit finalement que ce n’est plus la peine de donner ses contributions. Le porte-parole du groupe parlementaire a adopté une position qui est d’intervenir chaque fois que de besoin, peu importe qu’il soit entendu ou non. C’était un choix. Il en est de même aujourd’hui. Mais cela ne veut pas dire que le PDP/PS n’existe pas. Il existe. Il le fait savoir en quittant par exemple la salle, en votant contre des choses sur lesquelles il n’est pas d’accord. Il a toujours dit pourquoi. Il a d’ailleurs fait une déclaration expliquant les raisons de son vote contre les budgets successifs.

S. : Il y a des choses sur lesquelles on ne connaît pas la position du PDP/PS. C’est le cas par exemple des subventions qui pénalisent le coton burkinabè. Quelle est votre position ?

A.L. : Nous avons une ONG appartenant au groupe des gens ayant fait le plaidoyer sur le coton. Nous nous posons la question de savoir si on peut vendre le coton ici alors que le prix se fait à Londres. Nous demandons l’arrêt des subventions du coton. Nous avions de par le passé l’usine Faso-Fani qui est maintenant fermée par manque de politique claire et de détermination à suivre une route qu’on a choisie un jour parce qu’elle est bonne pour le peuple.

Notre alternative, c’est de tout faire pour transformer le maximum de coton chez nous. Une vision qui n’est pas partagée par ceux qui sont au pouvoir puisque ce sont eux qui ont décidé de la fermeture de Faso-Fani. On peut dire qu’ils reviennent sur la question parce qu’ils ont été échaudés. Mais le pays a perdu du temps.

S. : Vous savez que Faso-Fani n’était pas rentable à un certain moment ?

A.L. : Je suis d’accord avec vous, c’est une question d’intégration, c’est-à-dire une division de travail. Au lieu de se réunir à quatre pour aller à Cancun, on peut par exemple voir avec le Mali voisin comment nous pouvons nous mettre ensemble pour valoriser la transformation sur place de notre coton.

S. : Que pensez-vous de la démission de Maître Sankara de l’Assemblée nationale ?

A.L. : C’est une décision « courageuse » ; mais porter un jugement me paraît un peu hasardeux. Je constate tout simplement qu’il est parti. Peut-être qu’avec le temps, nous saurons les raisons qui l’ont amené à partir. Attendons ces raisons avant de porter un jugement.

S. : C’est pour battre campagne et être président ?

A.L. : Oui ! C’est possible.

S. : Les Américains et les Anglais ont décidé d’annuler les dettes des pays pauvres. Quelle lecture faites-vous de cette décision ?

A.L. : C’est une bonne chose, l’annulation totale à 100% de nos dettes. Seulement il faudrait voir ce qu’on ferait des retombées de cette annulation, il faut que cela soit utilisé à bon escient. Ce n’est pas la première fois que cela se passe et compte tenu de la non-transparence de nos gestions, le petit peuple que nous sommes ne sait pas ce qu’on en a fait avec. C’est la même chose avec les dons et l’aide que nous recevons.

Parfois, il faut dire aux gens, qui a donné et combien il a donné. Même si l’on ne peut pas envoyer une lettre de remerciement à ces donateurs, le merci (qui est une de nos valeurs culturelles) reste dans le cœur. Attendons de voir cette promesse car ce n’est pas la première fois qu’il y a eu des promesses. Que devient le NEPAD ?

S. : A ce propos que pensez-vous du NEPAD ?

A.L. : J’ai toujours pensé que ça ne marchera pas. Nous connaissons tout ce monde du Nord. Cela fait des décennies que ces gens ont dit qu’ils vont tout faire pour mettre 0,7% de leur PIB pour aider les autres. Car tous ont intérêt à ce que ça n’explose pas ; or ça viendra à exploser parce qu’il y a certains qui ont quinze repas par jour alors que d’autres n’ont rien. Nous avons intérêt à calmer tout ce jeu. Pour la mise en œuvre du NEPAD, ses pères géniteurs comptent en partie sur les opérateurs économiques du contient. Malheureusement, ils ne sont pas nombreux et leurs moyens sont limités.

S. : Que pensez-vous de la polémique entre Konaré et Obasanjo à propos du Togo ?

A.L. : Konaré a quand même fait la preuve d’un certain sérieux et si on l’a mis là, il faut le laisser travailler. C’est comme si un des 25 chefs d’Etat de l’Union européenne disait au président de la Commission européenne Baroso. « Allez vous-en ! Ce que vous dites là n’a pas de valeur ». A mon avis, ce n’est pas sérieux et c’est tout ce qui fait que les autres ne peuvent pas nous prendre au sérieux quand nous parlons d’intégration. Comment peut-on désavouer (surtout que le ministre togolais l’avait traité de petit commis de l’UA) quelqu’un que vous avez mis en place pour rendre crédible une organisation ?

S. : Cette situation ne s’explique-t-elle pas par le fait que Konaré soit de gauche ?

A.L. : Obasanjo se dit aussi de gauche. Tout le monde se dit de gauche.

S. : Pourquoi l’opposition quand elle arrive au pouvoir en Afrique reconduit les mêmes méthodes de gouvernance qu’elle a pourtant combattue, « hier » ?

A.L. : Une des raisons de ce phénomène à mon avis est qu’il n’y a vraiment pas de concertation. Quand les gens sont au pouvoir, ils verrouillent et décident de ce qu’ils veulent ; l’opposition on ne la connaît pas. Si par un hasard de l’histoire, l’opposition vient au pouvoir, elle se comporte malheureusement de la même manière. Elle tire l’échelle et elle se verrouille et c’est un éternel recommencement. Tout le monde dit : nous sommes pour le dialogue alors qu’il n’y a pas de dialogue. Il faut qu’un jour, l’on amorce ce dialogue.

S. : Comment qualifiez-vous l’élection de Faure Gnassingbé ?

A.L. : « Calamiteuse » pour reprendre le mot de Laurent Gbagbo ! C’est la tendance dans nos pays. L’on confond les chefferies traditionnelles avec les chefferies électives. Il faut dire aussi que nous sommes en tant que peuples responsables de cette situation. Parce que nous nous comportons vis-à-vis des gens qui sont élus comme si c’était des chefs traditionnels.

Même si des gens au sommet voulaient rompre ce cercle précieux, je me demande s’ils le pourront parce que les gens y ont pris goût. En Afrique nous partons justement du fait que nous avons connu la chefferie traditionnelle et les gens ont tellement de besoins qu’ils vont toujours vers celui qui est un peu aisé. Résultat, on n’arrive pas à faire un bloc pour dire : arrêtez ça ! Au Togo on tue une partie du peuple, l’autre partie suit quand même.

S. : Kadhafi a-t-il raison quand il dit que l’Afrique ne doit pas suivre la succession à l’occidentale ?

A.L. : Kadhafi, comparé à l’environnement mondial, cela ne donne pas quelque chose de satisfaisant. Ses réalisations sociales, personnellement, j’applaudis. Mais il faut tout de même demander aux gens leur avis. Apparemment ça ne se fait pas et si ça se fait, cela est dirigé.

S. : Nous avons l’impression qu’il y a toujours des problèmes lorsqu’on veut instaurer la démocratie en Afrique ?

A.L. : Face à cette situation, il y a un certain nombre d’éléments que nous devons prendre en compte. Chez nous le régionalisme existe encore, l’ethnicisme aussi. Quand j’étais ministre on m’a dit que je n’avais rien fait chez moi (région). Je n’ai rien fait effectivement pour ma région mais j’estime que j’ai fait des choses qui n’appartiennent pas seulement à ma région mais à tout le pays. Les gens ne voient pas cela, ils préfèrent plutôt des dispensaires pour le village ou une grande mosquée modèle saoudien.

S. : Vous disiez que tant que nos peuples ne seront pas instruits et éduqués, il sera inutile de parler de démocratie.

A.L. : Il faut tout faire pour mettre l’accent sur cette éducation. Depuis que nous sommes indépendant, cela fait bientôt près de 50 ans, on a essayé de faire du quantitatif. C’est bien mais après ?

C’est le qualitatif qui est justement le moteur et l’on devrait mettre l’accent là-dessus. Mettre l’accent sur l’éducation dans nos langues.

S. : Serait-il possible d’organiser les élections législatives et présidentielle en Côte d’Ivoire ?

A.L. : Ces élections vont être très difficiles si elles ont lieu. Avec ce qui s’est passé du côté de Duékoué... Tout le monde était là, les soldats de l’ONU, de la Licorne, les FANCI. Chacun regardait faire.

S. : Même sous mandat de l’ONU ?

A.L. : Les Ivoiriens étaient arrivés avec l’aide de Tabo MBéki à un modus vivendi. Maintenant, il faudrait qu’ils améliorent leur modus opérandi. L’ONU a changé son représentant et l’on espère que les morceaux cassés pourront être recollés.

S. : Le PDP/PS, a-t-il des relations avec Laurent Gbagbo ?

A.L. : Je n’ai pas rencontré Gbagbo depuis qu’il est au pouvoir et je ne crois pas qu’un responsable du PDP/PS l’a rencontré bien que nous ayons envoyé il y a deux ans, un de nos camarades à leur congrès sur leur invitation.

Laurent Koudou Gbagbo, je l’ai connu au moment de son premier Bac. C’est d’ailleurs lui qui me l’a rappelé en disant qu’il a échappé à mes fourches caudines. Mais à part cela, Laurent et le FPI, c’est assez particulier comme il y a des choses particulières en Côte d’Ivoire. Il a eu l’occasion comme il le dit, d’être au pouvoir dans des « conditions calamiteuses » mais peut-être qu’il n’a pas pu faire sa reconversion de la bonne manière. Il a pensé qu’en chaussant la godasse de Bédié sur cette histoire de l’ivoirité, ça serait une bonne chose. Je ne suis pas d’accord sur ce point.

S. : Cela semble avoir été le cas pour beaucoup d’opposants arrivés au pouvoir. Lissouba au Congo Brazzaville, Soglo au Bénin, etc.

A.L. : Si vous regardez tous ces exemples que vous venez de donner, il y a des raisons objectives. Parce qu’ils sont venus après un régime militaire. Soglo qui est venu après Kérékou, au Congo Lissouba après Denis Sassou N’Guesso. Toutes ces choses peuvent expliquer ce phénomène que vous évoquez. C’est quand même des régimes qui sont installés, et qui font que l’opposant qui prend le pouvoir est un intrus, il n’aurait pas dû être là.

S. : Voulez-vous dire indirectement que la France est liée à ces situations ?

A.L. : C’est en général le système des régimes chez nous qui se perd lui-même. Ils n’ont pas besoin d’être forcément conditionnés.

S. : L’on dit que Sassou N’Guesso est revenu au pouvoir par la force de la France.

A.L. : Un ouvrage récent parle de toutes ces petites guerres que le Congo a connues avec la bénédiction de la France. Sinon de la France, du moins des réseaux et en particulier de cette compagnie pétrolière (Groupe ELF).

S. : Parlant de la France, que pensez-vous du résultat du référendum sur l’Europe ?

A.L. : C’est un résultat qui a changé le paysage politique aussi bien à droite qu’à gauche. L’on ne connaît pas encore la stratégie de Chirac qui a mis dans son gouvernement de Villepin et Sarkozy. Sarkozy est au ministère de l’Intérieur, avec, dit-on, deux de ses proches dans des postes de Secrétaires d’Etat. Au Parti socialiste, Fabius avait fait le calcul de pouvoir rebondir après le référendum interne où le « oui » l’a emporté et il a pensé pouvoir rebondir avec le « non » français. Apparemment, ça ne semble pas avoir marché.

S. : Ce référendum va-t-il poser des problèmes à la France ?

A.L. : Il est certain que ça pose des problèmes à la France qui est quand même un des moteurs de l’Europe. Maintenant je suppose qu’ils vont pouvoir rebondir. Ça va être difficile, c’est certain.

S. : Peuvent-ils rejeter l’Europe ?

A.L. : Ils ne peuvent pas rejeter l’Europe sur le principe. Ils ne peuvent rejeter que la conception actuelle de l’Europe que certains disent n’être pas assez sociale.

S. : C’est un « Non » à l’Europe libérale en construction ?

A.L. : C’est un « Non » pluriel et beaucoup de gens qui ont voté « Non » pensent à cette Europe non sociale. Maintenant, il est évident que des gens comme Le Pen, de Villiers ont d’autres raisons.

S. : Nos peuples pourront-ils participer à des élections pour une constitution de l’UEMOA ?

A.L. : Maintenant ça va être difficile puisqu’on ne les a vraiment pas impliqués. Et si on les implique, il n’y a pas de raisons de ne pas compter sur eux. Mais si depuis qu’on parle de l’UEMOA et de libre circulation des personnes et des biens, les gens sont toujours traqués quand ils passent une frontière parfois même quand ils sont à l’intérieur d’un pays. Comment voulez-vous que les gens croient à ça ? Ça va être difficile. On a souvent oublié, je crois le volet éducation dans la plupart des choses que nous faisons.

S. : Votre parti vient de vous présenter comme son candidat à l’élection 2005. Ce choix sera-t-il « planifié » à travers un congrès et à quand ce congrès ?

A.L. : La désignation de notre candidat doit être faite par un organe de direction. L’organe suprême c’est le congrès, après le congrès vient le conseil. Et le conseil a le droit de prendre une décision que le congrès n’a pas pu prendre pour telle où telle raison. Et c’est ce qui s’est passé. Après le congrès où j’ai été élu président du parti, le principe de participer a ces élections a été adopté en juin 2004 au cours d’une réunion du bureau politique ; cette désignation a été laissée aux soins du Conseil national. Notre Conseil national est composé du bureau politique dont la moitié est élue au scrutin secret. Dans le bureau politique, il y a le président, les vice-présidents, le secrétaire général, les chefs de départements et les adjoints de ces chefs de départements.

Tous ceux cités plus haut sont élus en congrès au scrutin secret, les adjoints sont élus au scrutin indirect. C’est-à-dire que les chefs de départements sur la base de listes que fournissent nos sections proposent de prendre tel ou tel camarade comme adjoint dans les départements. C’est donc cet ensemble qui constitue le bureau politique. Font partie aussi du Conseil, les présidents de nos sections et les représentants des groupes spécifiques des jeunes et des femmes. C’est donc à ce niveau-là que la désignation du candidat a été faite. En fait, elle a été confirmée parce que déjà au Secrétariat exécutif, la proposition avait été faite au bureau politique et le bureau politique l’ayant adoptée, a fait la proposition au Conseil national. C’est par ce processus que j’ai été désigné par le parti comme candidat à cette élection présidentielle.

S. : N’y aura-t-il pas un problème d’âge en ce qui vous concerne ?

A.L. : En Afrique pour confier des responsabilités à quelqu’un, on se réfère traditionnellement à son âge. Voilà que curieusement aujourd’hui l’on dit « mais vous êtes trop vieux ».

S. : Sachant depuis 2004, que vous alliez présenter un candidat, pourquoi avoir coalisé avec Alternance 2005 ?

A.L. : On n’a pas coalisé, on a accepté de jouer le jeu. Il y a eu une réunion d’Alternance 2005 au cours de laquelle on a adopté un certain mémorandum qui portait essentiellement sur l’article 37. C’est là que les 15 ou 17 partis qui étaient là ont promis d’essayer d’avoir si possible un candidat unique. C’est évident que c’était une vue de l’esprit. Voyant que cela ne marchait pas, il a été proposé au moins trois candidats représentant les trois sensibilités de groupe (les socialistes, les sankaristes et les libéraux). Sur cette base, les candidats à la candidature devaient être élus sur la base de certains critères ; et si ces critères étaient appliqués dans les règles, il n’y avait pas de raison que nous ne soyions pas dans le lot. Nous avions tout simplement dit que nous allons au congrès et que nous ne pouvions pas continuer à discuter de textes qui étaient dans le circuit. On a écrit pour dire que dès que le congrès sera fini, on reprendra contact. C’est ce qu’on a fait, après le congrès. Nous avons écrit le 7 mars et on a reçu la réponse le 11 mars, mais le 10, le Comité de médiation s’était réuni et avait décidé, que Hermann Yaméogo, Bénéwendé Sankara et Philippe Ouédraogo, étaient les candidats de l’Alternance 2005.

S. : Est-ce à dire que Alternance 2005 n’a pas tenu parole ?

A.L. : C’est maintenant que nous pouvons tirer toutes ces leçons. Nous restons toujours disponibles pour une unité d’action du côté de l’opposition. Même si parfois il y a quelques déboires, ce qui fait partie des choses de la vie.

S. : Y a-t-il un courant Etienne Traoré au sein du parti ?

A.L. : Ça je ne le sais pas.

Traoré Etienne a participé au congrès et il pouvait parfaitement se faire élire s’il s’était présenté. Par contre, il voulait se situer après les deux vice-présidents puisque nous avons un président et deux vice-présidents. Pourquoi ne s’est-il pas présenté ? Moi je l’ignore.

S. : L’on parle de clans au sein de votre parti. Le clan Jean-de-Dieu Somda, le clan du Dima de Boussouma et le vote en l’occurrence... Comment ça fonctionne, comme le Parti socialiste français ?

A.L. : C’est la presse qui a ressorti cela. Je ne sais vraiment pas où les gens vont chercher leurs informations alors qu’il est facile d’aborder les responsables pour obtenir l’information juste. Jean-de-Dieu Somda n’était pas au congrès parce qu’il était souffrant mais ça va mieux à présent. Qu’est-ce qu’on appelle clan ? Est-ce que ce sont les gens qui viennent de la même région ? Vous avez fait le parallèle avec le Parti socialiste français. Vous savez, les courants du PS français apparaissent au moment où ils préparent le congrès. Lorsque quelqu’un veut faire une motion à lui, il essaie de trouver des gens pour le soutenir. J’étais au dernier congrès du PS français en 2003. Les motions des courants sont envoyés à toutes les fédérations du PS français avant le congrès. Toutes les fédérations examinent ces motions et votent là-dessus et on classe les courants selon le nombre de voix obtenues. C’est comme cela que le courant Hollande a eu 60% des voix et dans ce courant se trouvait d’ailleurs Laurent Fabius.

D’autres courants ont eu, qui 10%, qui 5%. C’est pour dire que les courants se manifestent en soutenant une motion. Ici ce n’est pas le cas. Nous n’avons pas de courant officiel et personne ne se dit chef de file d’un courant officiellement.

S. : Les courants n’enrichissent-ils pas les débats dans les partis ?

A.L. : Si. Quand ils sont officiels, les courants sont effectivement des éléments d’enrichissement d’un parti. Les motions sont discutées depuis la base et elles viennent jusqu’au congrès qui redonne la parole aux responsables de courants pour défendre leurs motions. Et à nouveau un vote se fait. C’est le chef du premier courant qui est le premier secrétaire. Chez nous ça n’existe pas.

S. : Pour un grand parti comme le PDP/PS, l’on ne voit pas beaucoup de présence féminine ?

A.L. : En Afrique, les femmes hésitent d’abord à s’engager en politique parce qu’il y a des tas de commentaires qui se font autour des femmes qui sont engagées en politique et cela n’encourage pas leur adhésion. Même quand elles ont les potentialités pour gérer un département ou la direction d’un parti, elles hésitent. Une autre raison est qu’elles sont forcément moins nombreuses dans les partis. Maintenant il faut faire un gros effort pour les sensibiliser à aller au charbon. Dans notre bureau, nous avons six femmes sur une soixantaine de membres.

S. : Nous avons connu le MLN, le FPV, la CNPP/PSD, le PDP/PS, cela fait pas mal de monde venu d’horizons divers qui se retrouvent aujourd’hui. Comment ne pas parler de courant et comment gérer un tel parti ?

A.L. : Pourtant cela a l’air de marcher parce que le parti c’est le Mouvement de libération nationale (MLN). Le MLN est né à Dakar en août 1958. C’était en fait, un parti fédéral qui avait une section en Haute-Volta, une au Sénégal, au Bénin au Cameroun, en France. Il a fonctionné ainsi jusqu’au référendum de De Gaulle en 1958 où nous avons battu campagne pour le Non. Avec les indépendances, certaines sections ont été englouties par les partis au pouvoir de chez eux. Ça été le cas au Sénégal, au Bénin, au Cameroun. La section de la Haute-Volta est restée avec celle de la France. A l’époque nous étions dans la clandestinité et ce jusqu’au 3 janvier 1966.

Nous sommes allés aux élections de 1970 et nous avons eu six (6) sièges sur les 57 que comptait l’Assemblée nationale de l’époque. Ensuite, il y a eu des problèmes au sein du parti au pouvoir le RDA à l’époque et les militaires ont une deuxième fois pris le pouvoir. Les partis ont été suspendus et en 1977 l’on a commencé à préparer la Constitution de la IIIe République avec les élections qui ont suivi en 1978.

En 1977 avec les camarades venus du PRA avec à leur tête le regretté Sitafa Sanon, nous avons constitué l’UPV et nous sommes allés aux élections de 1978 où nous avons obtenu neuf (9) sièges. La même année, il fallait élire le président. Il y avait comme candidats le général Sangoulé Lamizana, Macaire Ouédraogo, Joseph Ouédraogo et Joseph Ki-Zerbo. Pour la désignation du candidat RDA, il y a eu un problème et le RDA n’arrivant pas à se mettre d’accord sur son candidat, a préféré présenter Lamizana comme étant un ancien RDA. C’était un peu tirer par les cheveux parce qu’il était au cabinet du gouverneur de la Côte d’Ivoire de l’époque et il était aussi Français. Je ne vois pas très bien comment il pouvait être RDA.

Le congrès du RDA l’a cependant accepté. Seuls Joseph Ouédraogo et son groupe sont partis de ce congrès en se proclamant Front de Refus. En fait, il n’a jamais eu un parti Front de Refus. C’était un groupe dissident. La Constitution avait limité à trois le nombre de partis. En réalité, l’on pensait que l’UPV allait passer à la trappe. Il en a été autrement et c’est malheureusement le PRA qui est tombé dans cette trappe. Il a fallu en ce moment que le paysage politique se reconstitue et ceux du PRA sont allés au RDA et le RDA dont la section s’appelait UDV est devenue PDV. Et nous avons vu venir à nous notre pire adversaire politique, Joseph Ouédraogo, parce que pendant tout le temps que nous étions au MLN, nous étions considérés comme les communistes locaux et on est allé jusqu’à dire que non seulement nous pouvons partager le mil, mais aussi les femmes. Nous étions les »Koo tid poui ». Mais Joseph Ouédraogo, ironie de l’histoire, n’a pas trouvé de point de chute ailleurs que chez nous. Il ne pouvait pas retourner au RDA, il ne pouvait pas aller à l’UNDD de Maurice Yaméogo. Quand Joseph Ouédraogo et son groupe sont arrivés, on a constitué le FPV et suite à cela, est intervenue la Révolution qui a dissous les partis existants. Au sortir de la Révolution, les morceaux se sont recollés et la CNPP/PSD est née un peu sous la houlette de nos anciens camarades issus du Front de Refus. Malheureusement cela n’a pas beaucoup marché parce que le parti au bout de trois ans d’existence n’avait toujours pas de programme. Nous étions un peu marginalisés, nous qui venions du MLN. Nous sommes quand même allés aux élections de 1992 où la CNPP a eu 13 sièges et c’est après ça qu’il y a eu la cassure où 9 députés se sont joints au groupe qui a créé le PDP. Les 4 autres ont trouvé refuge ailleurs. Le PDP en mai 2001 a fusionné avec le PSB pour créer le PDP/PS.

S. : Y aura-t-il d’autres fusions après ces élections ?

A.L. : Ce n’est pas à l’occasion des élections qu’on fusionne. Nous avons depuis toujours eu trois (3) types d’alliance : l’Unité d’action, le Front, l’Alliance structurelle ou la fusion. Ce sont des principes clairs. L’Unité d’action c’est ce que nous avons fait avec les partis d’Alternance 2005 et c’est ce qu’ils font d’ailleurs car dans leurs papiers, il est dit que l’Unité d’action concerne l’élection présidentielle. C’est certain, des coalitions peuvent donc naître de surcroît à l’occasion des élections.

S. : Etienne Traoré, Alain Zoubga étaient également des chefs de partis qui vous ont rejoints. Le nom du parti n’a pas changé, mais quand le PSB est arrivé, vous avez ajouté le sigle du parti. Est-ce que les premiers se sont fondus dans le PDP !

A.L. : Ça dépendait d’eux. Nous avons négocié leur entrée au parti et ils n’ont manifesté aucune exigence. Ils ont accepté d’entrer dans le PDP tel qu’il était avec ses textes et même le sigle. Le Conseil national qui a entériné leur arrivée en 1996 les a cooptés comme membres de la direction en attendant le congrès. Les 4 chefs de parti qui sont venus, avaient déjà formé une Union (Union de la gauche démocratique) avant leur entrée au PDP.

S. : Que pensez-vous de ceux qui prônent la limitation des partis politiques ?

A.L. : Ce sont les tenants de la démocratie pure et dure qui pensent que limiter les partis enlèverait quelque chose à la démocratie. Sinon, nous avons connu la limitation des partis en 1978. Il y en a qui pensent que forcément la démocratie, c’est la non limitation des partis parce que toutes les opinions ont le droit de s’exprimer même sous la forme de partis constitués. On s’aperçoit effectivement qu’il y a des inconvénients parce qu’il y a une multitude de partis qui n’existent que sur papier. Il y a aussi pas mal de partis qui sont suggérés. Nous en sommes à 110 partis dit-on.

S. : Au vu de ce nombre, ne pourrait-on pas dire que l’alternance, est renvoyée aux calendes grecques ?

A.L. : Pas forcément. Mais encore une fois l’alternance ce n’est pas une affaire de partis politiques seulement. Elle concerne tout le monde, tous ceux qui sont embarqués dans le même bâteau.

S. : L’on parle d’alternance alors que les partis de l’opposition ont des problèmes pour se trouver un candidat unique ?

A.L. : Les gens sur la base de ce qu’ils voient sans avoir beaucoup d’éléments d’informations dissertent à tort et à travers avec la théorie de « il n’y a qu’à se mettre ensemble ». On sait que dans ces choses, il y a toujours une affaire de personnes qui intervient. Il y en a qui diront toujours « pourquoi lui, pourquoi pas vous ». Ça finit par créer des problèmes là où il y en n’a pas. Il y a aussi parfois des questions d’approche. Si les gens pensent qu’ils peuvent créer un parti avec des programmes, cela ne les empêche pas de coaliser lorsqu’on leur dit « venez ici, on va manger ensemble » même si le programme qui doit se réaliser là où on mange ensemble ne les concerne pas. Il y a des gens qui l’acceptent et d’autres non. Ils se disent : si on veut que nous soyons dans un gouvernement d’union, alors dites-nous sur quelle base, sur quel programme on va travailler. Cela suppose que chacun met de côté son programme et on fait un programme d’union nationale sur les problèmes fondamentaux du pays.

S. : Quel commentaire faites-vous sur l’organisation des élections municipales après la présidentielle ?

A.L. : Nous sommes évidemment scandalisés sur ce jeu de passe-passe. La CENI nous dit : « Nous avons saisi le gouvernement pour tenir ces élections depuis très longtemps. Nous avons même fait prêter serment aux membres de nos démembrements parce que pour nous, ça devait commencer en décembre ». Vous savez très bien que ça n’a commencé qu’en mars. Motif. Il n’y avait pas de moyens. Mais depuis des années, l’on savait que tout cela allait arriver et aurait dû être préparé du point de vue financier. Nous estimons que c’est fait exprès et c’est une magouille que de mettre l’élection présidentielle avant les municipales.

S. : Etes-vous d’accord avec Amnesty International qui dit que les droits de l’Homme ne sont pas respectés au Burkina ?

A.L. : Ces organisations sont très attentives aux détails et quand les détails sont mis sous le boisseau, elles disent alors que les normes ne sont pas respectées. Et dans ce cas-là, nous devons être d’accord avec eux ; car même s’il y a des choses qui ont été améliorées, il reste beaucoup à parfaire. Dans ce cas-là, nous ne pouvons pas jeter la pierre à Amnesty International.

S. : Et les dossiers pendants ?

A.L. : Les dossiers pendants sont là, sans compter les dossiers « suspendus ».

Récemment encore à l’arrivée de Kadhafi, quand il se rendait à l’Université pour recevoir son titre de docteur Honoris Causa, il y a deux braves étudiants qui ont crié « justice pour Boukary Dabo » !.

Il paraît qu’ils ont été pourchassés et celui qu’on a attrapé, a payé pour tout le monde.

S. : Que retenez-vous de votre carrière dans l’enseignement ?

A.L. : C’est un métier qui, de mon point de vue, fait de vous un éternel adolescent ou un éternel jeune. Un jour, quelqu’un m’a posé la question de savoir quel était mon secret pour rester jeune ? C’était un de mes anciens élèves du lycée Zinda. Je lui ai répondu tout simplement que mon secret était le contact avec les jeunes et aussi le contact avec l’enseignement. C’est ce que je retiens. C’est un milieu où vous avez la chance d’une impression constante, un métier très enrichissant quoiqu’on dise. Ce n’est pas seulement le maître qui apprend aux autres, mais lui aussi apprend beaucoup de son entourage.

S. : Du syndicalisme vous êtes parti à la politique, est-ce par enthousiasme ?

A.L. : Je crois que j’ai toujours fait les deux. Contrairement à ce que pensent les gens qui racontent que le syndicaliste ne doit pas faire de la politique. Ce sont les méthodes de travail qui diffèrent dans les deux domaines. Mais ces méthodes ne sont pas du tout séparées par des cloisons étanches. Quand vous faites du syndicalisme, vous êtes bien obligé d’être informé sur le plan politique sinon, qu’est-ce que vous allez entreprendre de sérieux ? Surtout quand vous êtes syndicaliste dans la Fonction publique. Ce qui était mon cas.

Mais lorsque vous n’êtes pas à la Fonction publique mais dans le privé, vous êtes bien obligé en faisant du syndicalisme de vous tenir au courant de ce qui se passe sur le plan politique. Nous appartenons à une génération où assez rapidement nous avons été sensibilisés à la question politique. Par la suite, quand je suis arrivé à l’Université, c’est tout naturellement que j’ai continué à faire de la politique et suis devenu aussi, responsable syndical. J’étais responsable de la section de Nancy, de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF).

J’ai donc continué à militer syndicalement dans cette fédération estudiantine. Des camarades algériens, qui étaient pourchassés à l’époque en France pour activisme, sont parfois venus se cacher dans nos chambres. Il a fallu les aider à quitter le territoire français pour se réfugier en Suisse. J’ai d’ailleurs retrouvé l’un d’entre eux à Ottawa lorsque j’étais en mission au Canada en 1975. J’étais militant actif, au point que cela m’a coûté ma bourse d’étude. J’ai perdu cette bourse et il a fallu, avant même de pouvoir terminer ma licence, trouver à m’employer. J’ai trouvé un poste d’enseignant à 70 km de Nancy et je m’y rendais trois où quatre fois par semaine.

Rentré au pays, j’ai rejoint les rangs du Mouvement de Libération nationale (MLN). J’étais en mission à Madagascar, lorsque pour la première fois j’ai été élu dans le SNEAHV (Syndicat national des enseignants africains de Haute-Volta), à l’époque. C’était un syndicat unique ; je suis resté à la tête de ce syndicat pendant six ans de 1962 à 1968. J’ai contribué à la création d’un syndicat au secondaire le SUVESS, devenu SNESS.

S. : On dit pourtant que, lorsque vous étiez ministre de l’Education nationale, les enseignants n’allaient plus en grève ?

A.L. : Oui et non. J’ai connu quand même une grève. C’est vrai que j’avais eu cette chance de travailler avec eux, l’on s’est battu, mais quand j’ai été désigné au poste de secrétaire général, les enseignants n’allaient pas non plus en grève. Une fois, nous avons lancé un mot d’ordre de grève, mais cela n’est pas allé loin, parce que le gouvernement était revenu sur sa décision. Quand j’étais ministre, une grève a eu lieu, lorsque j’étais en mission à Dakar. Le président Lamizana a été obligé de me faire revenir en catastrophe. J’ai dû faire de l’avion-stop pratiquement. J’ai dû trouver un vol qui ne s’arrêtait qu’à Bobo. Un petit coucou (avion broussard) fut dépêché de Ouagadougou pour me chercher. A mon arrivée, j’ai constaté que les gens étaient effectivement en grève et je connaissais le motif de la grève.

S. : Vous venez de remplacer le professeur Ki-Zerbo à la tête du PDP/PS. Comment avez-vous connu ce personnage à qui vous êtes resté longtemps fidèle ?

A.L. : J’ai connu Ki-Zerbo dans les colonnes du journal « Le Monde », lorsque je suis rentré d’un voyage d’étudiants en Espagne en 1956. Nous étions à Avignon. Ce jour-là, je feuilletais les pages du journal « Le Monde » . Je tombe sur article dans lequel on disait que Joseph Ki-Zerbo venait de réussir son concours d’agrégation d’Histoire. Sur cette même page, un autre aîné, le professeur Moumouni du Niger, venait lui aussi de réussir la même année, à l’agrégation de physique.

J’ai pratiquement sautillé de joie au grand étonnement de mes camarades, qui voulaient connaître le pourquoi de cette joie subite. Je leur ai expliqué simplement que des aînés venaient de réussir l’agrégation. C’est comme cela que j’ai connu Joseph Ki-Zerbo. Mais je l’ai connu physiquement quand je suis rentré au pays. A l’époque, nous étions considérés comme Français et j’ai passé le concours du CAPES français. J’ai été envoyé en poste au Niger, où j’ai servi au lycée de Niamey pendant une année, de 1960 à 1961 en qualité d’assistant technique. C’est pendant les vacances de cette même année que j’ai eu l’occasion de rencontrer Joseph Ki-Zerbo. Notre première rencontre date de l’époque où les Etats du Conseil de l’Entente organisaient le baccalauréat ensemble. Il y avait des permutations de professeurs qui nous ont permis de nous rencontrer. Cela date de juillet 1961.

S. : Est-il facile de succéder au professeur Ki-Zerbo à la tête d’un parti politique ?

A.L. : Ce n’est pas facile. Joseph Ki-Zerbo est un monument. C’est vraiment une référence pour notre pays. Il est difficile de lui succéder. Mais enfin, comme on a eu à se côtoyer pendant très longtemps, il y a une chose qui peut être affirmée : il y aura une fidélité certaine à la ligne politique.

S. : L’esprit militant « fout » le camp, dit-on. Comment un « vieux » militant comme vous ressent-il cela ?

A.L. : Il semble que les choses changent. Il faut essayer de réfléchir pour savoir comment on peut s’adapter à tout cela. C’est vrai que de nos jours, les gens viennent à la politique en pensant qu’ils vont s’enrichir. Le résultat en fin de compte, si vous leur parlez de cotisations, ils vous regardent avec des yeux de Martiens. Mais, que voulez-vous, il faut faire avec. Heureusement, l’on trouve encore des jeunes qui ont la fibre militante. Et comme le disait Lord Baden Powel, créateur du mouvement Scout : « Dans le garçon le plus mauvais, il y a au moins 5% de bon ; c’est sur ces 5% qu’il faut s’appuyer pour travailler ». En tant que responsable politique on essaie de faire ce qu’on peut avec les « 5% de Baden Powel ».

S. : Le PDP/PS compte-t-il dans ses rangs de jeunes militants et quelles sont vos stratégies de mobilisation ?

A.L. : Il y a beaucoup de jeunes. Maintenant la stratégie pour les mobiliser consiste effectivement à rappeler à ces jeunes militants que le militantisme politique est quand même quelque chose qui est très dur, très exigeant.

Si l’on accepte d’entrer dans la scène politique, militant d’un parti d’opposition c’est encore plus dur. Par conséquent, ce n’est vraiment pas une sinécure. Il faut l’accepter de sa propre volonté, même si pour des raisons que nous connaissons tous, on ne peut pas mettre de l’argent, parce que nous n’en avons pas. Nous disons à nos militants que le premier moyen c’est d’abord eux-mêmes. Il faut utiliser cela d’abord et le reste ensuite.

S. : Des Burkinabè par division définissent le PDP/PS comme le « Parti des papys et des personnes sages », qu’est-ce que cela vous fait ?

A.L. : Il y a au PDP/PS comme partout ailleurs dans d’autres partis des papys. Je souhaite d’ailleurs aux partis qui n’en ont pas encore d’en avoir, parce que les « papys » dans notre culture africaine constituent une certaine garantie contre l’éparpillement, le non-respect d’une ligne politique.

S. : Durant tout l’entretien vous avez parlé du Niger. Avez-vousdéjàbénéficiéd’uneboursedugouvernement burkinabè ?

A.L. : Je n’ai pas bénéficié d’une bourse du gouvernement burkinabè parce qu’à l’époque, j’étais Nigérien. Je suis né à Tessaoua dans la partie centrale du Niger, à près de 900 km de Niamey. Mon père était garde républicain et quand il a été affecté à Fada, cette partie de la Haute-Volta (actuel Burkina) appartenait au Niger. La bourse nigérienne dont j’ai pu bénéficier, c’est quand je suis passé de l’école primaire, à l’école primaire supérieure. C’est à partir de là que j’ai passé le concours d’entrée dans les écoles fédérales, comme les écoles normales, les écoles de médecine, ou de vétérinaires à l’époque.

J’ai cessé d’être boursier de ma colonie pour devenir boursier de la Fédération de l’Afrique occidentale française (AOF). J’ai fait Katibougou au Mali jusqu’au premier Bac. Parce qu’entre temps, on avait quand même institué le Bac dans les Ecoles normales de l’AOF. Après avoir été reçu au 2e Bac, par la suite je me suis rendu à Dakar pour m’inscrire à l’Université. Je n’ai donc pas été boursier du Burkina. Moi j’étais à Paris, je terminais mon année pratique du CAPES.

Je venais de me marier et c’était en 1959. J’ai demandé aux autorités burkinabè de l’époque une bourse pour ma femme qui voulait se spécialiser en éducation maternelle. La réponse a été négative. C’est plutôt les autorités nigériennes qui lui ont accordé cette bourse. J’ai commencé ma carrière à Niamey comme assistant technique. L’année suivante, le ministère de l’Education nationale de Haute-Volta m’a adressé une correspondance pour me demander de rentrer, parce que le pays ne disposait pas de professeur de physique au lycée national. J’en ai discuté avec mon épouse et finalement nous avons décidé de rentrer au pays. J’ai ainsi perdu ma place à la Fonction publique française et à mon arrivée en octobre 1961, il n’y avait pas de statut pour les professeurs. Jusqu’à ce qu’il y ait un statut institué, j’étais un peu payé à la tête du client, ne touchant que la moitié de mon salaire français.

S. : Jusqu’à présent, le pays manque toujours de professeurs de physique ?

A.L. : Il n’y en a pas beaucoup c’est vrai, mais vous avez vu ce qui s’est passé ? On a créé une structure pour former des scientifiques (professeurs de sciences physique, de chimie et de maths). Il s’agit de ce fameux institut où à peine la première promotion (200 élèves professeurs) entrée qu’elle a été renvoyée pour une histoire de présalaire.

S. : Mais ils ont été repris ?

A.L. : Repris, oui. Mais vous savez que cela peut causer un traumatisme à ces élèves ? Après cette situation, lorsque vous dites qu’il y a un besoin de professeurs dans cette discipline les gens se demandent si c’est réel.

S. : La nationalité française, vous l’avez toujours ou perdue ?

A.L. : Je l’ai perdue bien sûr, puisque j’ai perdu ma place à la Fonction publique française, j’ai perdu la nationalité française, j’ai perdu ma retraite française.


Qui est Ali Lankoandé ?

De l’enseignement à la boulangerie

Ali Lankoandé est né le 10 novembre 1930 à Tessaoua dans la partie centrale du Niger. A l’époque, c’était l’Afrique occidentale française (AOF). Marié, il est père de sept (7) enfants.

I - Diplômes

Diplômé d’études supérieures de physique de l’université de Nancy (France) 1959

Licencié ès sciences physiques de I ‘université de Nancy (France) 1957 Titulaire du Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement secondaire (Centre pédagogique régional de l’université de Paris). Titulaire du Certificat d’aptitude à l’inspection de l’enseignement primaire (Ecole normale supérieure de Saint Cloud).

II - Expériences professionnelles

- D’octobre 1955 à octobre 1958 : Maître auxiliaire au lycée technique d’Etat d’Epinal et au lycée technique d’Etat de Nancy (enseignement général : mathématiques et sciences physiques) ;

- D’octobre 1958 à septembre 1959 : Moniteur de thermodynamique à la Faculté des sciences de l’Université de Nancy (France) ;

- D’octobre 1959 à novembre 1960 : Professeur stagiaire de sciences physiques au Centre pédagogique (CPR) de l’Université de Paris ;

- De novembre 1960 à octobre 1961 : Professeur certifié de sciences physiques au lycée national du Niger à Niamey au titre de l’Assistance technique française ; enseignement de la physique et de la chimie dans les classes du 2nd cycle du secondaire ;

- De novembre 1961 à juin 1965 : Professeur certifié de sciences physiques au lycée Philippe Zinda Kaboré de Ouagadougou, enseignement de la physique et de la chimie dans les classes du 2nd cycle du secondaire ;

- De juillet 1965 à octobre 1967 : Directeur de l’école normale d’instituteurs et d’institutrices et Directeur administratif de l’école normale supérieure de Ouagadougou (gestion administrative du personnel et animation pédagogique des professeurs, formation d’élèves-maîtres et d’élèves-professeurs ;

- D’avril 1977 à mai 1978 : Directeur du Centre national des œuvres universitaires de l’Université de Ouagadougou ;

- De septembre 1979 à octobre 1983 : Inspecteur de l’enseignement secondaire et Inspecteur central de l’éducation et Conseiller technique du Ministre de l’Education dans les domaines de la formation et de la gestion des personnels enseignants.

III - Activités publiques et internationales

- Président du Conseil d’administration de la Caisse nationale de la Sécurité sociale du 21/02/1964 au 14/04/1965 ;

- Député (de décembre 1970 à février 1974 et de mai 1978 à novembre 1980) ;

- Ministre de l’Education nationale (de février 1974 à février 1976) ;

- Ministre de l’Education nationale et de la Culture (de février 1976 à janvier 1977) ;

- Président de la Commission nationale voltaïque pour l’UNESCO (Chef de délégation aux 18e (1974) et 19e (1976) sessions de la Conférence générale) ;

- Membre de la Commission nationale pour l’UNESCO (1974-2001) ;

- Conseiller municipal de la commune de Fada N’Gourma (1995-2000) ;

- 2e vice-président de l’Association burkinabè des anciens parlementaires (ABAP), élu depuis le 8 novembre 2003.

IV - Associations professionnelles

- Syndicat national des enseignants africains de Haute-Volta (SENEAHV) (Secrétaire général de 1962 à 1968) ;

- Représentant des travailleurs au Conseil d’administration de la Caisse nationale de Sécurité sociale ;

- Groupe des professeurs voltaïques de sciences physiques (Membre fondateur 1964) ;

- Syndicat unique voltaïque des enseignants du secondaire et du supérieur (SUVESS) (Membre fondateur 1972) ;

- Conseil scientifique de l’Afrique (OUA) (1965 à 1981).

Depuis 1989, Fondateur, directeur général d’une boulangerie moderne à Fada N’Gourma. Une boulangerie qu’il a créée grâce à un prêt bancaire.

Décorations

- Chevalier de l’Ordre National du Burkina.

- Commandeur de l’Ordre National de Guinée.

- Officier de l’Ordre du mérite des Arts, des Lettres et de la Communication du Burkina

Sidwaya

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