Affaire de koglwéogo : « Demander la suppression des koglwéogo, c’est comme si on disait de supprimer toute la communauté » dixit Gansonré Sanoussa
Depuis quelques jours, des voix s’élèvent pour demander la dissolution des groupes d’auto défense appelés koglwéogo. Dans l’optique d’avoir plus de renseignements et d’éclairer la lanterne de nos lecteurs sur ces groupes, nous avons rencontré Sanoussa Gansonré, consultant du ministère en charge de la sécurité au titre de la police de proximité pour avoir plus de précision. Lisons plutôt.
Lefaso.net : Pouvez-vous nous raconter l’histoire des koglwéogo ?
L’histoire des koglwéogo remonte à l’époque où nous avions mis en place le premier plan quinquennal de la police de proximité (Dès 2005, ndlr). A cette époque, il fallait faire le bilan et on s’est rendu compte qu’il y a la région nord du Burkina notamment la province du Yatenga qui avait vu la naissance des structures appelées associations koglwéogo qui travaillaient aux cotés des policiers et gendarmes dans l’optique de prévenir l’insécurité.
Effectivement en son temps, dans le Yatenga, la zone était infestée de délinquants rendant toutes les activités économiques difficiles. Ces structures ont donc collaboré avec policiers et gendarmes et, les résultats étaient vraiment salutaires. Ce qui a valu aux koglwéogo de Ouahigouya la médaille d’honneur de la police, raison : activités bien menées.
Que signifie koglwéogo ?
Koglwéogo veut dire en langue moaga protéger la brousse. C’est un concept qui implique tous les acteurs de la communauté et sous-entend protéger les hommes, le village, les animaux et les ressources naturelles. L’idée des koglwéogo était de protéger les éléments cités ci-dessus contre toute forme d’agression, qu’elle vienne de l’intérieur ou de l’extérieur.
Qu’avez-vous envisagé lorsque vous avez remarqué la présence des koglwéogo au Yatenga ?
Quand on a constaté l’existence de ces koglwéogo dans le Yatenga, on a envisagé dans le cadre du deuxième plan quinquennal de nous approcher sur les spécificités locales, sur les référentiels socio culturels des communautés pour bâtir une police de proximité qui à notre avis est un encrage au niveau de la société. Car, nous avons véritablement remarqué que ce que l’état a conçu (c’est-à-dire in vitro) n’a pas trop fonctionné mais par contre ce que les communautés ont conçu fonctionne allègrement.
Quels constats avez-vous faits à la fin de ce bilan ?
Quand on a fait le bilan on a bel et bien constaté l’existence de ses structures, les bons résultats qu’elles engrangent ; et, la police de proximité à envisagé la mise en place dans chaque village, dans chaque secteur de ville, une structure que l’on a appelé comité local de sécurité (CLS).
Comment définissez-vous la police de proximité ?
La police de proximité est une politique sécuritaire du Burkina qui consiste à intégrer au mandat opérationnel des forces de sécurité, la participation communautaire dans la lutte contre l’insécurité sur le terrain de la prévention. Elle n’est pas une invention du Burkina mais plutôt une politique sécuritaire mise en œuvre dans des pays comme le Canada, la France, l’Afrique du Sud…, donc le Burkina n’a fait qu’importer.
Pourquoi les autorités ont –elles décidé d’impliquer les communautés dans les actions de prévention de l’insécurité ?
Malgré les sacrifices consentis tous les jours par les forces de l’ordre, malgré également les efforts consentis par l’état, fort était de constater que la criminalité gagne du terrain, se complexifie et devient de plus en plus barbare.
C’est dans ce contexte donc que les autorités ont décidé de chercher des solutions et l’une de ces solutions alternatives a été l’implication des communautés parce que : « tout le monde s’est mis d’accord que sans la communauté aucune action de prévention de l’insécurité n’est possible. Du reste, une fois que ces forces de l’ordre appréhendent des délinquants, ils disent toujours que c’est grâce à la collaboration de la population ».
C’était alors une nécessité pour eux d’impliquer ces communautés qui s’imposent parce que ces délinquants-là vivent parmi les populations et ce sont encore ces populations dans une certaine mesure qui connaissent ces délinquants qui circulent tous les jours, leurs habitudes et, sont à même de leur dire de travailler à ce que leurs actes soient enterrés. D’où la raison de la prise en compte de la communauté dans la prévention.
Alors, qu’est- ce qu’il y avait lieu de faire ?
Pour nous, il n’y avait qu’une seule chose à faire : repartir vers ces communautés, prendre connaissance de leurs expériences éprouvées, essayer de les réorganiser conformément à l’esprit de la police de proximité et de la loi.
Effectivement, c’est donc ce qui a été envisagé dans le deuxième plan quinquennal et que nous avons clairement noté dans un document important appelé « la stratégie nationale de sécurité intérieure », adoptée pour le Burkina pour 10 ans à partir de 2011. Là, je confirme que lorsqu’on parcourt vraiment ce document on constate bien que la participation des koglwéogo est prise en compte.
Qu’avez-vous fait par la suite ?
Après, nous sommes répartis sur le terrain pour expliquer à ces populations du Yatenga l’importance de les réorganiser et, elles étaient favorables à s’engager véritablement. Cependant, les populations en dehors de celles du Yatenga, elles, s’attendaient donc à un retour de la part des autorités pour les organiser aussi en sorte de koglwéogo, de structures communautaires de sécurité.
Malheureusement, comme le deuxième plan quinquennal n’a pas été mis en œuvre et comme ces populations ont attendu en vain, elles se sont investies en mettant en place des structures qui travaillent en outrepassant un certain nombre de prérogatives, provoquant ainsi beaucoup de dérapages. Cette situation nous la regrettons vraiment tous.
Pourquoi les autres communautés ont pris l’appellation koglwéogo ?
Les autres communautés de vers Zorgho, Sapouy… ont pris cette appellation parce qu’elles ont tout simplement entendu parler de ces koglwéogo.
Depuis quelques jours, des voix s’élèvent pour demander la dissolution de ces koglwéogo, qu’en pensez-vous ?
Actuellement quand on dit qu’il faut supprimer les koglwéogo, c’est comme si on disait de supprimer toute la communauté, vu que le concept « koglwéogo » concerne tous les acteurs. Aussi dans toutes formes d’organisations il faut des leaders qui portent la chose pour qu’elle suive normalement son cours. Ce qui est vraiment déplorable je dirais, c’est que les gens ont tendance à penser que ce sont ces leaders qui font l’association.
Des gens dont des fonctionnaires se disent victimes des agissements de ces comités d’auto défense. Que faut-il faire pour ces victimes ?
Je regrette personnellement le fait qu’il y ait eu des victimes. Je regrette les dérapages et tout Burkinabè sensé ne peut que condamner les dérapages. Et c’est également dans ce sens que j’aime dire que les magistrats doivent jouer leur rôle parce que sans droit personne ne peut vivre. Aujourd’hui, cela peut être bien mais demain s’il y a beaucoup de violation de ces droits chacun sera amené à fuir.
Mais, bon ! en fonction de ce que nous avons pu faire au titre de la police de proximité, il n’est jamais tard car : « les communautés sont prêtes, elles ont les bras ouverts pour accueillir toute forme d’accompagnement qui leur permettra de cesser ce qu’elles font actuellement ».
Et là-dessus, je puis vous affirmer que l’on a tenu une centaine de séminaires à travers les treize régions du Burkina pour aborder la question de ces koglwéogo (on a même anticipé certains de ces séminaires). Aussi, nous avons tenu un atelier où j’ai même suggéré qu’un groupe de personnes réfléchisse sur les probables dérapages et à la thématique : « Qu’est ce qu’il faut faire pour éviter d’éventuels dérapages de ces structures communautaires de sécurité ».
Et en son temps, les gens ont réfléchi et ont proposé des solutions que l’on a intégrées dans les rapports. Mais hélas, il n’y a pas eu de mise en œuvre, sinon on aurait peut-être eu des koglwéogo sur 3000 ou 4000 villages mais qui travaillent conformément à la loi. En guise d’exemple, nous avons l’association song’nkoglé de Nobéré (regroupement d’éleveurs de bétail qui se sont organisés en association) qui est venue au ministère en charge de la sécurité avec une demande pour qu’on les forme afin qu’ils puissent travailler efficacement avec l’appui de la police.
Qu’est ce qui explique les agissements de ces koglwéogo ?
C’est quelque part la non mise en œuvre du deuxième plan quinquennal qui a été adopté en conseil des ministres, la non mise en œuvre de la stratégie nationale de sécurité intérieure en sa partie participation communautaire qui fait qu’on vit cette situation aujourd’hui.
Mais si toutefois on part avec la bonne approche, les populations vont arrêter parce qu’à la longue eux-mêmes ils regretteront leurs actes et sauront qu’ils ne peuvent pas jouer le rôle des forces de l’ordre.
Comment pensez-vous la mise en œuvre de l’existence légale de ces structures ?
Oui. Déjà à travers la loi 032 (qui porte la police de proximité) et le décret 45 (que je ne maitrise pas) qui organise justement ces communautés-là on constate que le cadre existe. Il ne reste qu’à travailler à ce que l’on adopte le décret, du moment que la stratégie nationale de sécurité a été adoptée et qu’elle intègre les initiatives locales de sécurité. Donc, comme le cadre règlementaire et légal existe,il suffit juste de sensibiliser les populations, de leur proposer un mécanisme organisationnel et de rendre officielle leur existence.
Faudra-t-il rémunérer ces structures ?
Non la rémunération est une chose qu’il faut éviter justement parce que dans le premier plan quinquennal, nous avions prévu de donner à chaque membre du comité local de sécurité, une prime de 1000F par mois. Nous avons constaté dans certaines localités qu’à cause de ces 1000f, il y a eu un certain nombre de difficultés (c’est-à-dire que nous n’avons pas pu respecter ce principe-là). Par ailleurs, les populations vous diront (ce qui figure dans le rapport de mission) que pour réussir la cause de cet exercice, il ne faut pas parler de prise en charge mais plutôt extirper de l’esprit des populations la prise en charge car le travail est patriotique et on le fait pour soi-même.
En quoi consiste véritablement l’action des koglwéogo ?
L’action en réalité de ces koglwéogo ne consiste pas à attraper un délinquant, de le juger mais à faire un diagnostic sécuritaire de chaque localité et de s’asseoir ensemble pour trouver des solutions parce que quoi que l’on dise, dans la lutte contre l’insécurité, la prison n’a jamais apporté de solution et c’est reconnu que lorsque vous emprisonnez quelqu’un actuellement, ce sont des problèmes. Travailler à éradiquer les causes fondamentales de l’insécurité constitue le défi à relever et c’est la raison de la présence de la police de proximité et des koglwéogo.
Quel est votre dernier mot à l’endroit de nos lecteurs ?
J’invite tout un chacun à l’apaisement, à la sérénité, à aller à la recherche de l’information vraie c’est-à-dire chercher à savoir : pourquoi koglwéogo, comment ça marche, qu’est-ce que la police de proximité, pourquoi ces koglwéogo se créent presque tous les jours, avant de tirer certaines conclusions. Aussi, il faudra considérer les résultats qui seront atteints par ces koglwéogo en faveur du Burkina et apporter de la thérapie pour qu’il n’y ait plus les dérapages, sinon décider d’arrêter les koglwéogo reviendra à se poser la question : « Nous les remplacerons par quoi ? ».
La lutte doit donc être calme, collective tout en évitant d’aller au front face à des institutions locales de sécurité dans le but d’assainir notre environnement, parce qu’il y a l’incivisme et le terrorisme qui menacent.
Annick Kabore (stagiaire)
Lefaso.net
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