Les héros de l’insurrection (4) : Ousmane Paré
Pendant que certains étaient sur le terrain aux heures chaudes de la contestation du régime Compaoré, lui a préféré un autre lieu : un studio de radiodiffusion. Avec pour seul outil visible de contribution citoyenne le micro. Ousmane Paré puisque c’est de lui qu’il s’agit, aura suivi et commenté de bout en bout les manifestations ayant conduit à la chute de Blaise Compaoré.
La révolte populaire, la gouvernance sous Blaise Compaoré,… tous les sujets liés à l’insurrection populaire ont été remodelés à sa guise. Et beaucoup se souviennent certainement de ces émissions de débat et d’analyse sur radio Oméga avec cette voix débitant un raisonnement d’une cohérence difficile à attaquer. Professeur de français, étudiant doublement inscrit en master II de communication et DEA de lettres modernes, « écrivain en herbe », membre de plusieurs associations de lecture et de littérature, c’est plutôt le passionné de journalisme qui nous a rendu visite cet après midi du 10 novembre 2014.
Monsieur Paré, on vous a beaucoup suivi sur Radio Oméga surtout pendant les manifestations des 30 et 31 octobre derniers ; dites- nous comment vous vous êtes retrouvés sur cette radio pour tenir en haleine les nombreux auditeurs ouagalais.
C’est par l’intermédiaire d’un ami que je suis allé à Radio Oméga. Un ami qui connaissait mes prises de position depuis l’Université et qui m’a mis en contact avec le Rédacteur en chef afin que je puisse participer à certaines émissions. Mes interventions lui ont certainement plu et il m’a demandé si je pouvais me joindre à eux au niveau de la Rédaction pour intervenir un peu plus fréquemment pour les analyses et pour les reportages. Je lui expliqué que je n’avais pas suffisamment de temps parce que je suis enseignant vacataire. Mais la radio ça me passionne et on a décidé que je consacre mes temps libres à la radio… Comme j’ai eu une semaine de congé en faveur des événements, je me suis mis à leur disposition. C’est ainsi que depuis le lundi déjà (le 27 octobre, ndlr) j’étais là- bas, on a échangé et on s’est donné des idées sur comment est- ce que les choses allaient se passer. Mais pour tout dire, au début, on n’avait pas l’idée du plateau. Je me voyais déjà sur le terrain en train de faire des reportages. Mais quand je suis arrivé le rédacteur en chef m’a demandé de rester sur le plateau pour analyser les événements qui vont se produire sur le terrain plutôt que d’aller faire des reportages sur le terrain. C’est ainsi que je suis resté au niveau de la radio. On avait donc des reporters sur le terrain qui nous donnaient l’ambiance sur le terrain et nous sur le plateau nous faisions des analyses pour amener les gens à mieux comprendre ce qui se passait sur le terrain. C’est un peu cela la collaboration qu’il y a entre la radio et moi.
De façon concrète, comment vous vous êtes organisés pendant les deux principaux jours qui marquaient le clou des manifestations ?
C’était la satisfaction surtout à partir du deuxième jour. Après ce qui avait été fait le premier jour, le deuxième jour déjà je n’avais pas personnellement mesuré l’ampleur de la situation. Puisque nous on était au niveau du studio. Mais c’est après qu’il y a eu des appels de gens qui félicitaient et saluaient le travail qui était fait. Je crois qu’en son temps il y a eu cette satisfaction de savoir qu’on a rendu un service. Mais entre temps il y avait la peur, surtout le premier jour (le 30 octobre, ndlr) lorsque l’état de siège a été instauré. On se demandait ce qu’on allait devenir. C’est vrai qu’on est dans un contexte où on parle de liberté de presse mais si on pense à ce que certains journalistes ont vécu… C’est vrai qu’on savait qu’on n’avait rien fait de mal, mais il suffit seulement que les propos soient mal interprétés et on peut être accusé de tout. Donc je vous assure que ce jour- là, en rentrant à la maison ce n’était pas facile. Puisqu’il n’y avait pas de protection et on voyait les militaires un peu partout… donc on se disait que pour un rien on pouvait être arrêté…Parce qu’on a parlé de quelque chose, naturellement les gens pouvaient nous mettre du côté des manifestants. Et le président à qui on demandait de partir, s’il ne partait pas qu’est- ce qui allait arriver à ceux- là qui encourageaient les gens à sortir…Donc il y a eu ces moments de peur. Et même si vendredi il y a eu l’annonce de la démission du président, on s’est dit que les choses allaient se calmer mais il y avait toujours la peur. Puisque sur le plateau on a aussi titillé le comportement de l’Armée et des gens nous ont même approchés pour nous dire de faire attention parce que ce n’est pas évident que l’Armée soit aussi patiente que les autres. Il y a eu ces moments de peur mais je crois qu’après tout, tout est rentré dans l’ordre.
Il y a eu plus de peur que de mal alors ?
Il y a eu plus de peur que de mal. C’était surtout les encouragements et les félicitations. Jusqu’à preuve du contraire, on n’a pas été inquiété physiquement. Il faut le souligner aussi, il n’y avait pas de sécurité et nous étions seuls au niveau de la radio. Alors que c’était pratiquement la seule radio qui émettait. Et le dimanche surtout on a eu suffisamment peur. Quand les gens sont allés à la télévision nationale pour faire la déclaration, on a vu que les techniciens avaient tout coupé. Entre temps on se demandait ce qu’on allait faire si les gens se retournaient vers nous. Il y a des fois où on se retrouvait avec des messages embarrassants et on ne savait pas s’il fallait les diffuser ou pas. Par exemple quand entre temps on a appris au cours de la journée du 30 que Blaise Compaoré était toujours là alors que beaucoup pensaient qu’il avait fui. Fallait- il donner ce genre d’information ou pas ? Comment vont réagir les gens s’ils l’apprennent ? Ou encore les premiers instants de sa fuite quand il a quitté Kosyam. Faut- il donner ce genre d’information sur le plateau et qu’est ce que les gens vont faire ? Est- ce qu’ils vont essayer de l’intercepter ? Et s’ils essaient de l’intercepter qu’est-ce qui peut se passer ? Donc il fallait être prudents à tout moment, prendre les dispositions pour que l’information donnée ne crée pas d’autres situations désagréables. Il y avait tous ces éléments. Il ya avait aussi des gens qui venaient avec des déclarations qu’ils tenaient à lire en direct, on ne pouvait pas l’admettre et il y avait des menaces… Je crois que ce sont les risques du métier. Mais dans l’ensemble on a eu plus de soutiens que de menaces.
Les manifestations ont finalement eu raison de Blasie Compaoré. Il a quitté le pays et les tractations en cours pour une transition civile. Quelle est votre analyse de la situation actuelle ?
Je crois que c’est tout d’abord une satisfaction. Parce qu’en réalité, pour celui qui suivait le cours des choses, c’était prévisible. Maintenant ce que les gens craignaient le plus surtout c’était qu’il y ait un bain de sang. Mais heureusement comme on dit, la population s’est montrée responsable et l’Armée s’est montrée républicaine. L’autre élément, c’est que les gens ont compris ce message de la population que rien ne sera plus comme avant. Je crois que le Président Compaoré lui- même il a compris. Quand il a voulu rester les gens ont dit qu’ils n’étaient pas d’accord, donc il était obligé de partir. Avec son départ, si le rythme qu’on a reste, ça peut augurer de lendemains meilleurs pour le Burkina, et pourquoi pas pour le monde entier. Puisque si vous avez observé, après les événements au Burkina Faso, le Président Yayi Boni (Président du Bénin, ndlr) qui avait aussi un projet de modification l’a automatiquement retiré. Si la population arrive à garder la vigilance, quelle que soit la personne qui va venir, elle sera obligée de satisfaire les exigences de la population plutôt que de satisfaire ses propres besoins.
Le débat en cours, c’est la transition. Certains la préfèrent civile, d’autres militaire, de quel côté vous situez- vous ?
Je crois que ça c’est un point qui est unanimement reconnu puisque si le Burkina veut éviter des sanctions aussi bien de l’Union africaine que de la communauté internationale, la seule option qu’on a à faire c’est de permettre cette transition civile. Avec l’évolution des choses les militaires aussi ont compris, puisque si vous prenez les événements récents dans la sous- région, tous ceux qui sont venus par coup d’Etat, personne n’a pu rester. Puisque les sanctions sont tellement fortes que ça met automatiquement la population dans la rue. Pour dire que, que l’Armée le veuille ou pas, nous allons amorcer cette transition. Maintenant, l’élément sur lequel il faudra que les gens fassent peut être attention, c’est que le départ de Blaise ne se serait pas passé aussi pacifiquement si l’Armée n’avait pas joué un rôle. Et je sais que certainement au niveau de l’Armée il y a un débat important qui se mène présentement. Puisque si vous avez vu juste après l’état de siège c’est le Général Nabéré (Nabéré Honoré Traoré le chef d’Etat major de l’Armée, ndlr) qui s’était proclamé d’abord et il a fallu que le Lieutenant- Colonel Zida (Yacouba Isaac Zida le président provisoire de la transition, ndlr) vienne du côté du RSP (Régiment de la Sécurité Présidentielle, ndlr). Et tout le monde sait qu’il y a un clash entre le RSP et l’Etat major. Pour dire que, c’est vrai qu’on penche pour les civils mais, dans la charte de la transition je crois qu’il serait important que les gens puissent songer un peu à la place qui serait accordée à cette Armée pour qu’elle puisse nous accompagner. Ne serait- ce que pour avoir un œil sur les questions sécuritaires. Le président de la transition doit être un civil. Il le faut si on ne veut pas que la population redescende dans la rue, si on ne veut pas être sous le coup des sanctions.
Samuel Somda et Cyriaque Paré
Lefaso.net

