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Jusqu’où le « Pays des hommes intègres » va-t-il se désintégrer ? (1)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : chronique des années Compaoré • • samedi 1er novembre 2014 à 18h28min
Jusqu’où le « Pays des hommes intègres » va-t-il se désintégrer ? (1)

Si tant est que ceux qui ont un attachement particulier pour le Burkina Faso ait pu dormir dans la nuit du jeudi 30 au vendredi 31 octobre 2014, ils se réveillent ce matin avec la gueule de bois. Et le sentiment d’un immense gâchis. D’autant plus immense que le drame que vivent aujourd’hui les Burkinabè était annoncé.

En ce matin du vendredi 31 octobre 2014, nul ne sait ce qui peut advenir du Burkina Faso et nul ne peut se réjouir (y compris dans les rangs de l’opposition la plus radicale à Blaise Compaoré) de l’évolution de la situation dans ce pays. Une certitude : c’est non seulement le paysage politique du pays qui est affecté mais également le paysage géopolitique de l’Afrique de l’Ouest tant le président du Faso y était omniprésent depuis quelques décennies. C’est surtout une rupture brutale dans l’Histoire de ce pays qui, depuis la « révolution sankariste », s’était développée selon une ligne plutôt positive : le Burkina Faso des années 2000 n’était pas celui des années 1990 et des années 1980. Après les dérives de la « Révolution », la « Rectification » avait été une raison de ne pas désespérer ; il y aura le « Front populaire » puis le retour à la démocratisation de la vie politique et à la libéralisation de la vie économique. Le président présidait, le gouvernement gouvernait, les parlementaires parlementaient, l’opposition s’opposait. Et les médias commentaient, avec plus de rigueur mais aussi avec une plus grande liberté de ton qu’on ne le conçoit ailleurs en Afrique francophone.

La donne a changé depuis quelques années ; et c’est visible dans les rues de Ouaga (sans même aller jusqu’à Ouaga 2000) où l’ostentation de quelques uns tranche avec le dénuement de beaucoup et le désœuvrement des autres. C’est le résultat d’une crise de croissance qui bénéficie à une minorité urbaine tandis que la masse des jeunes burkinabè, mieux formés que leurs parents et leurs grands-parents, est frustrée de n’être pas, aussi, consommatrice d’autre chose que les chinoiseries désormais indispensables à la vie quotidienne (un deux-roues + un cellulaire), alors qu’on leur promet « l’émergence » pour demain mais que, le soir venu, ils regagnent des quartiers de plus en plus éloignés du centre-ville, sans goudron, sans eau, sans électricité, sans confort mais avec… le paludisme. En 1985, à la veille de la politique de « Rectification », il y avait moins de 8 millions d’habitants ; il y en a aujourd’hui près du double ! Le nombre de salariés était de 50.730, soit 1,4 % de la population active ; l’espérance de vie à la naissance n’était que de 42 ans ; la population était rurale à 86,4 % ; 85 % des actifs opéraient dans l’agriculture et l’élevage ; le taux de scolarisation primaire ne dépassait pas 28 %. L’économie burkinabè était « publique » ; le pays comptait une centaine d’entreprises d’Etat et assimilées et l’administration absorbait l’essentiel des cadres du pays ; les maîtrisards en activité au sein de cette fonction publique (administration + entreprises étatiques et para-étatiques) ne dépassaient pas les 3.500 personnes*.

Le 31 juillet 1988, le « camarade président » Blaise Compaoré, interrogé par le rédacteur en chef de Carrefour africain, un certain Luc Adolphe Tiao (premier ministre jusqu’à hier soir), disait qu’au Burkina Faso, « il y a la base matérielle à transformer. Ce qui doit être prioritaire pour nous, c’est développer les forces productives, développer les forces productives, encore développer les forces productives […] Il existe un lien indissoluble entre le développement des forces productives et le social qui n’en est que l’excroissance ».

Le Burkina Faso n’avait pas alors les moyens économiques de ses ambitions, d’autant plus que la situation régionale était fortement détériorée : la Côte d’Ivoire en panne dans les années 1990 et anti-burkinabè (pour faire simple) lors des décennies suivantes ; une dévaluation du franc CFA dommageable à l’économie de ce pays enclavé alors sans ressources naturelles significatives. Mais, malgré cela, le pays parviendra à se métamorphoser, politiquement, économiquement et diplomatiquement après avoir été, trop longtemps, replié sur lui-même.

2010 a été une année électorale : présidentielle le 21 novembre. Mais le débat politique ne mobilisait guère les médias. Ni la population. Le quotidien Le Pays, dans son éditorial du lundi 26 avril 2010, évoquait « la grande bouderie des Burkinabè » : à peine 3 millions d’inscrits sur les listes électorales au 15 avril 2010. Le quotidien privé dénonçait « une classe politique aux abonnés absents », une majorité « victime de la routine », une opposition « assise entre deux chaises », des « citoyens désabusés » ne supportant plus « l’arrogance des pouvoirs établis », une présidentielle sans « enjeux véritables ». « Ce sont toujours les mêmes qui mangent et s’épaississent à coups de contrats octroyés sur des bases floues », ajoutait Le Pays, mettant dans le même sac, « gouvernants et opposants ».

L’alerte avait été donnée dès 2010, qui était aussi l’année du cinquantenaire de l’indépendance. J’avais titré, cette année-là, ma « nouvelle chronique ouagalaise » : Les « hommes intègres » entre syndrome Tandja et syndrome Domenech (c’était l’année de la Coupe du monde de football). Le « syndrome Tandja », c’est la volonté de faire un mandat de trop et le « syndrome Domenech » c’est se placer tellement au-dessus de la mêlée que l’on se coupe des réalités. J’écrivais alors : « Blaise Compaoré a quelques mois devant lui pour réaffirmer qu’il n’est pas seulement le président du Faso mais aussi le président des Burkinabè. Il est, depuis un quart de siècle, le fil rouge dans l’histoire du pays. Et c’est autour de ce fil rouge que le Burkina Faso s’est, année après année, métamorphosé ».

Première alerte en 2011. Dramatique déjà. La tourmente de ce printemps-là avait permis de compter les amis du Burkina Faso, dont beaucoup avaient pris la fuite, effrayés par les mutineries à répétition, y compris parmi la Garde présidentielle, les villes mises à sac, les pillages, les viols, la répression. Tertius Zongo avait perdu son job de premier ministre et Luc Adolphe Tiao, qui était alors ambassadeur à Paris, avait pris sa suite. A Paris, lors de son dîner d’au-revoir (cf. LDD Burkina Faso 0260/Lundi 11 juillet 2011), il avait dit : « Il faut retrouver nos valeurs, l’intégrité devant être au centre de nos préoccupations ». Au sujet de l’article 37, il avait déclaré : « Le président du Faso entend laisser évoluer le débat sur cette réforme ; et s’il n’y a pas de consensus, il en tiendra compte. Il n’est pas question pour lui de s’imposer au peuple ».

Tiao était arrivé à la primature à la suite des émeutes de 2011 ; il en est viré à la suite de l’insurrection de le jeunesse en 2014. Sans donner l’impression d’avoir pris en compte l’évolution de la situation burkinabè au cours des trois années passées : connexions affairo-politiques de plus en plus probantes, dysfonctionnements de l’administration, communication en lieu et place d’actions... La preuve en est que Tiao avait programmé un déplacement à Paris pour présenter, le mercredi 5 novembre 2014, son livre intitulé : « Blaise Compaoré, homme d’Etat, homme d’action. De l’édification du Burkina Faso aux médiations dans les crises africaines ». Abdou Diouf, dans sa préface, évoque les valeurs de Blaise : « engagement humaniste, altruisme, rectitude morale, don de soi pour la paix et le progrès du peuple ». Mauvais timing !

Vu les événements dramatiques d’hier, jeudi 30 octobre 2014, il y a quelque chose qui n’a pas fonctionné quelque part. Une semaine après que l’Assemblée nationale était sensée adopter le projet de réforme constitutionnel, le premier ministre voulait jouer au promoteur du président du Faso dans la capitale française. Alors que la jeunesse burkinabè occupait massivement la rue depuis plusieurs jours… ! Irresponsabilité, excès de confiance, impéritie des « services » ?

* Je tire ces informations de la « Première conférence de table ronde des partenaires pour le développement du Burkina Faso » qui s’est tenue à Genève les 23-24 mai 1991 sous les auspices du PNUD dont le directeur régional pour l’Afrique était alors le Burkinabè Pierre-Claver Damiba.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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