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Vol AH 5017. L’axe Ouagadougou-Paris marginalise l’axe Alger-Bamako (4/7)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Crash du vol AH 5017 d’Air Algérie • • lundi 4 août 2014 à 22h50min

Le sociologue Denis Muzet* appelle cela une « stratégie présentielle ». Une surexposition médiatique. Voilà six jours que le Burkina Faso vit avec le souvenir du crash du vol AH 5017 dans le Nord-Mali. Tout comme Paris. Sauf que la France est déjà, depuis le 15 juillet, en vacances et que pour la presse française, ce drame est « l’événement » à couvrir. La catastrophe est d’ampleur (118 morts dont environ la moitié de Français) et se situe après d’autres accidents d’aéronefs dont certains totalement inexplicables.

Plus encore, le vol AH 5017 s’est crashé dans un pays en guerre où la France est militairement (et massivement) engagé. Imagine-t-on ce qui se serait passé si l’armée française n’avait pas été présente avec des moyens logistiques sans commune mesure avec ceux que peut déployer Ouagadougou, capitale la plus proche d’Alglinta.

Dans un pays où la majorité de la population est analphabète et sans ressources suffisantes pour acheter un journal, l’information passe d’abord par le canal de la télévision nationale, la RTB, et, éventuellement, les chaînes internationales là où elles sont accessibles. Les journaux, eux, n’ont pu traiter que l’information brute (le crash, le lieu du crash, l’absence de survivants) dans leur édition du vendredi 25 juillet 2014. Samedi et dimanche, pas de journaux. Lundi, c’était l’Aïd. Pas de journaux non plus (si ce n’est L’Economiste du Faso, mais c’est un hebdo).

Ce matin, mardi 29 juillet 2014, ce que nous proposent les quotidiens burkinabè ce sont des témoignages des parents de victimes et ces images des familles dont l’incompréhension est palpable face à un champ de ruines humaines et techniques dont rien n’émerge et qu’il faudrait bien, dès que possible, sanctuariser. Pour le reste, la presse burkinabè ne pouvait rien annoncer que l’on ne sache déjà (condoléances officielles des institutions, points de presse, célébrations religieuses, etc.) ; tout au plus commenter et témoigner. Les morts sont, du même coup, moins anonymes et la douleur frappe toutes les familles, y compris les plus privilégiées « par la vie ».

C’est pourquoi sans doute Me Bénéwendé S. Sankara, président de l’Union pour la renaissance/Parti sankariste, dans le communiqué publié aujourd’hui (mardi 29 juillet 2014) a tenu à associer aux morts du vol AH 5017 tous ceux qu’a connu le Burkina Faso au cours des derniers jours, des dernières semaines. « Cet événement douloureux survient alors même que le Burkina Faso continue de pleurer les victimes de la déflagration de Larlé et de Tanghin* auxquelles s’ajoutent plus d’une centaine d’autres victimes récentes de la circulation routière dont les plus dramatiques sont les accidents survenus sur les routes de Bobo, d’Atakpamé au Togo, de Gourcy, de Peni, etc. ». Il ajoutera à ces morts, celle du lieutenant Christian Sawadogo au Mali. Il évoque « une véritable situation de psychose sociale », des « conditions d’insécurité de plus en plus grandissantes ». Le chef de file de l’opposition politique, Zéphirin Diabré, dont le communiqué a été publié dès le vendredi 25 juillet 2014, a été bien plus dans la retenue.

L’Observateur Paalga, quant à lui, dans l’édition de ce matin (datée, curieusement, « lundi 28 au mardi 29 juillet 2014 »), évoque longuement dans un « édito », les « petites polémiques et agitations malsaines ». Il revient ainsi sur le fait que la découverte du lieu du crash est « à mettre à l’actif de l’armée burkinabè ». « Déjà, écrit-il, que le Burkina est suspecté d’avoir partie liée avec le mouvement touareg, que nous soyons ceux qui ont découvert la zone d’impact de l’appareil, avant même le Mali, pourrait prêter à suspicion. Mais enfin… ».

Le quotidien privé burkinabè en profite pour stigmatiser « l’initiative du parti au pouvoir ». « On se demande en effet quel besoin le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) avait d’aller faire son cinéma au Centre de gestion des crises pour féliciter ses membres « pour leur professionnalisme », avec comme témoin de premier choix une camera de la télévision nationale. Franchement, c’était indécent cette « récupération politique », ces petits compliments entre copains ». C’est un débat qui vaut aussi pour la France. Ce matin (mardi 29 juillet 2014), dans Le Figaro, Judith Waintraub posait la question à l’opposition : « François Hollande en fait-il trop sur la catastrophe d’Air Algérie ? « Tout le monde le pense, mais personne n’ose le dire », soupire un membre de la direction de l’UMP ».

Ouaga, Gao, Alger, Paris. Les conditions climatiques désastreuses, que l’on a vécu, cette nuit-là, dans la capitale burkinabè, ne sauraient faire oublier l’itinéraire du vol AH 5017 en un temps où le dossier malien (qui concerne directement la France et le Burkina Faso) était examiné à Alger. Une opération dont la finalité n’était pas tant, pour Bamako, la résolution des tensions avec le Nord-Mali, que d’éjecter le Burkina Faso (et la Cédéao) de la médiation. Ouaga, après quelques tergiversations, ne s’est pas laissée faire et a assumé sa présence à Alger via le ministre délégué à la Coopération régionale et le conseiller technique du ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale.

Alger n’a accouché que d’une feuille de route « consensuelle » qui vise à mettre en place « une commission conjointe sous l’égide de la Minusma, chargée de prendre contact avec les acteurs en vue de faciliter la consolidation de la cessation des hostilités ». On pourrait en rire si la situation n’était pas aussi dramatique. Ramtane Lamamra, le ministre algérien des Affaires étrangères, a souligné le « résultat satisfaisant qui vient couronner la phase initiale du dialogue inter-malien », tandis que le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a appelé à « soutenir la commission mixte de sécurité ». La conférence d’Alger doit reprendre le 17 août et devrait s’achever le 11 septembre 2014 afin d’aboutir à un plan de paix en octobre. Inch Allah !

Inutile de penser que le vol AH 5017 a été victime d’un attentat lié au dossier malien ; la piste d’une mauvaise gouvernance par les pilotes des conditions climatiques paraît probante jusqu’à preuve du contraire. Mais nul ne peut nier que, dans la situation de confrontation soft qui oppose Bamako à Ouaga via Alger (et parfois Rabat), l’affaire du AH 5017 est l’opportunité pour les uns et les autres d’affirmer leurs alliances régionales et internationales. Ouagadougou a scellé, à travers ce drame, un lien nouveau avec Paris.

Tandis qu’Alger est resté en retrait (il y avait pourtant des Algériens à bord du vol AH 5017 dont deux pilotes d’Air Algérie au titre de passagers dont Lotfi Debaïli, fils de l’ancien leader du FFS, Seddik Debaïli, mort en 2000). Dans le même temps, on a vu émerger un homme médiatique nouveau : le général Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier du président du Faso. Quand on pouvait penser que cette affaire, comme beaucoup d’autres au Burkina Faso, serait sous la férule de Djibrill Y. Bassolé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale, mais également général de la gendarmerie. Et, jusqu’alors, omniprésent sur la scène politique burkinabè, au plan national comme au plan international. Est-ce à dire que quelque chose est en train de changer du côté de Ouaga 2000 ?

* Denis Muzet est un sociologue des médias, enseignant, président de l’Institut Médiascopie. Il est présenté comme un spécialiste de l’impact du discours public et de la « peopolisation du discours public » qu’il considère comme « un signe de détérioration du lien démocratique ». Pour lui, de la même façon qu’il existe une « mal bouffe », il y aurait un « mal info ». Il a, dans la presse française notamment, stigmatisé « la stratégie présentielle » dès lors que Nicolas Sarkozy s’était installé Place Beauvau avant de conquérir L’Elysée.
Notons qu’on évoque aussi une « économie présentielle » pour définir les « services dont l’activité est directement liée à la présence sur le territoire » et dont Montefiore Investment s’est fait le spécialiste.

** Les Ouagavillois ont eu à subir en juillet 2014, à quelques jours d’intervalle, dans ces quartiers de la capitale, des explosions qui ont causé la mort et la désolation. Elles ont suscité bien des interrogations parmi la population. Officiellement, il s’agirait de produits explosifs stockés par des orpailleurs. Mais c’est bien évidemment une explication qui ne satisfait pas grand monde dans le contexte régional actuel.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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