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Situation nationale : le projet trans-idéologique de Fidèle Hien

Accueil > Actualités > Opinions • • dimanche 30 novembre 2003 à 23h15min

Après le professeur Etienne Traoré, c’est le docteur Fidèle Gbaanè Hien de faire son analyse de l’état de la gouvernance dans notre pays. Tout en saluant la contribution de son prédécesseur, il dénonce le cumul de fonctions de l’exécutif qui s’ingère dans les institutions de l’Etat. Il lance enfin un appel à l’opposition et à la société civile à s’inscrire dans la dynamique du changement.

Dans le numéro 3006 du journal "Le Pays" du 18 novembre 2003, M. Etienne Traoré, enseignant de philosophie morale et politique à l’université de Ouagadougou, en se saisissant de la présumée tentative de putsch éventée début octobre par les autorités burkinabè, a fait une analyse on ne peut plus pertinente de la situation peu reluisante de la "pratique démocratique" dans notre pays sous la IVe République, situation qu’il a qualifiée de pathologique. Pour sortir de cette situation pathologique dont la présente tentative présumée de coup d’Etat n’est qu’une manifestation de plus, M. Traoré indique que nous devons, tous, agir et consentir les sacrifices nécessaires pour arracher une double victoire sur les séquelles de notre passé conflictuel et sur notre avenir par de nouveaux engagements et pratiques qui respectent strictement l’esprit et la lettre du concensus constitutionnel de juin 1991.

Enfin ! Serait-on tenté de dire : voilà au moins une contribution qui a l’avantage d’indiquer clairement un objet à la réalisation duquel les "intellectuels" patriotes et démocrates sont appelés. Car en effet, trop souvent appelés, les intellectuels sont aussi trop souvent absents de la réflexion et de la proposition, pour défaut de clarté des objectifs auxquels ils sont conviés.

Je fais partie en effet, comme Etienne Traoré, de ceux qui pensent et disent que les institutions de la IVe République sont gérées sans une réelle autonomie relative et qu’elles fonctionnent plutôt selon la volonté dominatrice du pouvoir exécutif et de son chef. Il suffit en effet pour cela de constater que :
- le chef de l’Etat est le chef (véritable) du parti majoritaire qui contrôle le Parlement ;
- c’est l’exécutif qui maîtrise l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, les propositions de lois (issues des députés) non acceptées par le gouvernement ne pouvant être inscrites dans l’ordre du jour pour discussion (article 118 de la constitution) ;
- le chef de l’exécutif est en même temps le président du Conseil supérieur de la magistrature qui affecte et gère la promotion de magistrats.

De plus, en dehors de l’Assemblée nationale qui jouit de l’autonomie budgétaire, les autres institutions constitutionnelles de contrôle, que ce soit les juridictions du pouvoir judiciaire ou le Conseil constitutionnel, tout comme bien d’autres institutions républicaines de régulation ou de contrôle, y compris la CENI, voient leur autonomie subordonnée aux moyens de fonctionnement que seul l’exécutif décide dans les faits de mettre (ou non) à leur disposition.

Tout cela fait que le contrôle si nécessaire en démocratie fait largement défaut et que le système ne peut qu’être grippé lorsque le chef de l’exécutif ne joue pas franc jeu.
De mon point de vue, et au regard du tableau peint par le professeur Traoré, réaliser la double victoire sur notre situation pathologique ne peut signifier autre chose que réaliser une alternance authentique qui ne consiste pas seulement à remplacer des hommes par d’autres dans le même système mais aussi à réaliser cette alternance qui substitue à un système, à des hommes et à des méthodes de gouvernement, un autre système, d’autres hommes et d’autres méthodes de gouvernement.

C’est pourquoi je me suis senti interpellé en tant qu’intellectuel et patriote par cette nécessité de sursaut pour, comme le dit M. Traoré, situer ensemble et en toute sincérité les niveaux de responsabilité dans la situation de crise que vit notre pays, en vue d’en tirer les justes conséquences, de nous fixer les tâches de redressement et de nous en donner les moyens, dans le respect de la Constitution. Je voudrais ici apporter mon soutien à l’initiative et à l’idée, mais aussi contribuer à l’analyse et à la réflexion ainsi engagées, afin que ce que je perçois comme les fleurs d’un arbre de l’espoir portant des fruits à la hauteur des attentes du peuple burkinabè.

Pourquoi un forum civique ?

Pourquoi en effet un forum civique ou un mouvement citoyen, pour arracher cette double victoire, au lieu d’un regroupement politique tout court comme le prévoit la loi portant charte des partis politiques ?
Il convient ici de garder à l’esprit les difficultés et les contradictions du monde politique à réaliser l’aspiration populaire au changement : de la CFD au Collectif en passant par le G-14, les divergences d’appréciation et les visées hégémoniques de certains acteurs ont hypothéqué à plusieurs reprises les luttes populaires pour le changement.

L’histoire de ce pays révèle cependant la nécessaire complémentarité entre luttes sociales et luttes politiques lorsqu’on veut réaliser le changement qualitatif. Or, que constatons-nous ces dernières années ? Pendant que la classe politique croit en la pertinence de la lutte pour les droits sociaux comme faisant partie de la lutte politique tout court, l’hypocrisie a bien souvent consisté pour des Organisations de la société civile (OSC) à se réfugier derrière les revendications sociales en y entraînant les partis politiques, pour se défausser de leurs obligations de solidarité dès qu’il s’agit de capitaliser ce mouvement social au profit d’une alternance politique par les voies constitutionnelles.

Comme indiqué plus haut, cette double victoire sur notre situation pathologique, ne peut se réaliser sans une alternance authentique. Ce qui engendre la nécessité d’un projet alternatif crédible qui emporte l’adhésion du peuple. Il n’y a pas dix projets de société viables pour un pays pauvre comme le Burkina Faso ; pourtant il y a 80 partis politiques dont plus des neufs dixièmes sont incapables, seuls, de formuler et mettre en œuvre un projet cohérent pour l’avenir de notre pays. A l’expérience, il apparaît du reste que le parti au pouvoir lui-même n’a pas de projet viable pour notre pays. C’est pourquoi, face à la "catastrophe", il faut un véritable projet alternatif qui ose au triple plan politico-institutionnel, économique et social.

Au plan politico-institutionnel, il faut préserver la souveraineté et l’indépendance réelle des institutions démocratiques et garantir les droits et libertés fondamentaux. Au plan économique, il s’agit de bâtir sur la croissance et faire profiter à l’ensemble du peuple des fruits de cette croissance, de façon à réduire les écarts entre une minorité de plus en plus riche et une masse de plus en plus pauvre. Au plan social, il s’agit pour le moins de garantir (non pas seulement assurer comme c’est le cas en ce moment) l’accès aux services de base capables d’assurer le bien-être des Burkinabè et surtout de réduire les inégalités actuelles.

Un tel projet alternatif ne peut être que trans-idéologique. Il ne saurait être conçu, moins encore réalisé par la seule classe politique, ni par un seul parti politique. Sa mise en œuvre repose nécessairement sur un contrat de participation et de partage du pouvoir entre les forces qui l’auront conçu et qui y croient.
Par ailleurs, il faut noter que les préventions et la méfiance entre leaders politiques, doublées de divergences d’intérêts subjectifs, régulièrement entretenues par eux-mêmes ou avec l’aide du pouvoir, constituent un socle bien trop fragile pour parvenir à formuler un projet commun durable pour la conquête du pouvoir.

Enfin, le nécessaire établissement d’un contrat social entre l’opposition politique et le peuple burkinabè passe par une contribution pleine et entière de la société civile pour permettre de redresser la barre dans un premier temps et redonner un cap au navire dans un second temps.

Tout cela porte à croire qu’un mouvement citoyen puisse servir de source de proposition et d’actions porteuses de solutions à notre mal pathologique, à condition cependant qu’il n’y ait pas d’équivoque quant à l’engagement de ses acteurs en faveur de l’alternance authentique.

Ce que pourrait être la mission d’un tel forum civique

Un tel mouvement, pour parvenir au but recherché, devrait intégrer dans ses objectifs :
- susciter et populariser le débat d’éthique et de morale politique posé par l’application de l’article 37 de la Constitution dans ses multiples révisions ;
- mobiliser les citoyens pour l’alternance authentique, non pas cette alternance qui consisterait à faire partir un homme et à le remplacer par un second couteau, mais une alternance qui substitue à des hommes et à des méthodes de gouvernement, d’autres hommes et d’autres méthodes de gouvernement ;
- promouvoir les bases d’une gouvernance légitime basée sur un système politique, sur des institutions, sur un droit des partis et un droit de suffrage qui garantissent la liberté, l’indépendance véritable des institutions et la séparation effective des pouvoirs ;
- jeter les bases d’un projet alternatif trans-idéologique à même d’emporter l’adhésion du peuple burkinabè, ainsi que la stratégie pour le réaliser.

Le nécessaire relais par un front républicain

Dans le contexte actuel du Burkina Faso dépeint par M. Traoré, l’alternance véritable sera réalisée grâce à une alliance républicaine entre forces politiques et société civile ou ne le sera pas.

D’un côté en effet, l’opposition politique burkinabè doit cesser de se tromper : elle n’a pas à rougir de son état, parce qu’en face, elle n’a pas affaire à un parti politique mais à une machine à conserver le pouvoir bâtie par un homme, autour duquel l’ensemble des comportements ne valent que parce que cet homme est là et qu’il est au pouvoir. Malgré les avatars de cette opposition, il faut reconnaître le constat dominant que le besoin de changement n’a jamais été aussi fort au sein des classes conscientes depuis 1991.

De l’autre côté, la société civile doit se convaincre que c’est seulement en posant les vraies hypothèses et les vraies questions sur les origines de la décadence et des "malheurs" actuels des Burkinabè qu’elle saura, avec les autres acteurs de la vie socio-politique nationale, tirer les justes conséquences et identifier les tâches pertinentes de redressement. Aussi longtemps qu’elle se réfugiera derrière les paravents parfois intéressés, moins elle contribuera à régler les maux que tous les patriotes et démocrates dénoncent de plus en plus fortement.

C’est pourquoi le projet alternatif, qui aurait été esquissé grâce à la force de proposition et à l’action citoyenne de tous ceux qui croient en l’avenir de ce pays, doit être nécessairement pris en charge pour sa mise en œuvre par un véritable front républicain conscient de l’exigence d’une large participation des forces politiques et sociales à l’avènement de cette victoire sur les séquelles de notre passé, sur notre présent et notre avenir dont parle M. Traoré.

Dr Fidèle Gbaanè Hien
Chargé de recherche au CNRST
Député à l’Assemblée nationale

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