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Burkina Faso : "Une démocratie à dose homéopathique"

Accueil > Actualités > Opinions • • mardi 28 décembre 2004 à 05h44min

Mahamadou siribié dit Perez poursuit des études en sciences politiques en France. Il s’éssaie dans l’écrit ci-dessous, à l’analyse des rapports qu’entretiennent l’opposition et le pouvoir au Burkina.

Les partis politiques constituent un des éléments constitutifs fondamentaux des démocraties libérales contemporaines. La place qu’ils occupent résulte de la conception même de la démocratie fondée sur le pluralisme des intérêts, le refus du parti unique, la compétition politique par le choix des dirigeants et des politiques publiques de développement.

Au Burkina, ils font désormais partie du "paysage politique" depuis la Constitution du 2 juin 1991 adoptée par référendum. Il existe actuellement 103 partis politiques au Burkina. Certes, le nombre exorbitant de partis politiques s’inscrit dans une logique de pluralisme démocratique. Mais l’actuel fonctionnement de la vie politique burkinabé soulève des inquiétudes liées aussi bien aux agissements antidémocratiques du régime de la IVème République qu’aux inconstances des partis politiques de l’opposition.

Ma réflexion va s’articuler autour de deux axes : le refus de la démocratie à l’épreuve de la confrontation du régime de la IVème République et les inconstances des partis politiques de l’opposition burkinabé.

Le refus de la démocratie à l’épreuve de la confrontation

En 1991, le peuple burkinabé, à travers une consultation référendaire, avait décidé de tourner une page de son histoire politique, fort calamiteuse, faite de complots, de coups d’Etat réels ou imaginaires, avec son corollaire de crimes impunis. Mais il était loin d’imaginer que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Aujourd’hui, ce peuple vit sous le régime de la domination, allant même jusqu’à s’installer dans une forme de soumission passive.

En effet, l’histoire des années noires de la IVème République et les comportements politiques actuels des tenants du pouvoir mettent en danger le fragile processus démocratique engagé au Burkina depuis 1991. Faisons l’économie du constat inquiétant sur les plans, social, économique et moral : la paupérisation grandissante des populations, l’impunité des crimes économiques, la généralisation de la corruption, l’inquiétante politisation de l’administration, de la justice qui a perdu sa crédibilité face à des dossiers pendants "classés sans suite", "l’agonie de la morale"...

Ciblons notre réflexion sur l’aspect politique car toute véritable évolution démocratique dépend d’une bonne volonté politique affichée. Or, pour réaliser des avancées démocratiques, il faut accepter le jeu de la confrontation démocratique. Autrement dit, favoriser le principe de la démocratie à l’épreuve de la conflictualité avec tout simplement son corollaire de libre expression des citoyens à travers des mobilisations sociales et politiques.

Un répertoire d’actions collectives qui permet de saisir le baromètre de la démocratie. La démocratie, ce n’est pas seulement la participation électorale, ce qui est la conception développée sous nos tropiques. L’interdiction des mobilisations politiques au Burkina est loin du principe du jeu de la confrontation démocratique. La répression des commerçants après l’incendie du marché central "Rood Woko" le 27 mai 2003 à Ouagadougou en est une parfaite illustration. Ceux-ci ne demandaient qu’une seule chose : la prise en charge politique de leurs aspirations.

Le refus d’admettre que tout est potentiellement politique est un frein à l’avancée de la démocratie. Le régime de la IVème République en s’installant dans une impossible inventivité pour créer des espaces de délibération où les citoyens peuvent s’investir (les conférences citoyennes, les mobilisations sociales et politiques, la démocratie locale s’exerçant dans le cadre des collectivités territoriales...) maintient une situation dont l’inextricabilité favorise les féodalités politiques.

La nomination des gouverneurs des 13 régions du Burkina le 30 juillet 2004 en est un exemple. Cette pratique politique est en totale contradiction avec l’idée de la décentralisation vers la démocratie locale où chaque collectivité est organisée selon le principe représentatif qui repose sur l’élection au suffrage universel direct de son assemblée délibérante et prévoit l’élection par cette assemblée de l’organe exécutif. La nomination des gouverneurs devient ainsi un instrument que se donne le pouvoir central pour se perpétuer et se renforcer. La démocratie se renforce par la démocratie locale à travers les collectivités décentralisées (ambiguïté de la loi n° 041/98/AN du 6 août 1998 modifiée par la loi N° 13/2003/AN du 2 juillet 2003).

Voici donc une symphonie inachevée qui s’apparente à une cacophonie enchevêtrée. Je reviendrai ultérieurement sur la notion de démocratie locale liée à la décentralisation politique et juridique.
Ce comportement politique pose le problème de l’incertitude sur le devenir démocratique du pays. Ce qui nous amène à aborder un autre problème qui est le manque de volontarisme politique du régime de la IVème République.

En effet, l’incapable réflexibilité institutionnelle et l’impossible adaptabilité aux mutations sociales et politiques sont les dangers qui guettent la IVème République. "L’énergie que l’on met pour durer au pouvoir, on ne la consacre pas à agir". Ainsi l’immobilisme politique, la schizophrénie, le manque d’innovation et de créativité des politiques publiques de développement, la peur du changement, la démocratie à dose homéopathique, font le lit de la chute des régimes.

Passivité politique des leaders d’opposition

D’autres dangers guettent aussi la classe politique de l’opposition qui, depuis des années, s’est illustrée dans sa stratégie d’inconstance. Dans tout système pluraliste, les partis d’opposition cristallisent les opinions des citoyens. Les leaders d’opinion sont ceux qui symbolisent les groupes de citoyens, ceux en qui ses valeurs, ses opinions et ses façons d’être se matérialisent avec le plus de netteté.

Mais la pratique politique de l’opposition burkinabé s’éloigne de plus en plus de ces principes. D’abord, ce qui est frappant, c’est l’inertie de la classe politique de l’opposition face à la remise en cause permanente par le pouvoir de la IVème République des acquis consécutifs à l’assassinat le 13 décembre 1998 du journaliste Norbert Zongo : la mise en place d’une structure indépendante pour assurer la transparence des scrutins ; l’application de la représentation proportionnelle au plus fort reste (celle appliquée aux élections législatives de mai 2002) ; l’actuel mode de scrutin inscrit dans le Code électoral.

Le constat : les leaders des partis politiques s’illustrent plutôt à travers des déclarations de dénonciation de ces pratiques de la IVème République sans véritablement s’engager dans le combat politique démocratique qui s’apparente à une attitude d’ambiguïté. Les déclarations de condamnation, c’est bien ! mais après, que faut-il faire ?

En outre l’opposition burkinabé a manqué de se faire entendre ou d’agir concrètement par rapport à des enjeux nationaux telle que la révision constitutionnelle de 2001 sur le cas de l’article 37. La révision constitutionnelle de 1997 avait rencontré la même attitude d’observateurs passifs des leaders d’opposition. Donc ce qui revient à dire que la candidature probable de Blaise Compaoré ne doit plus donner lieu à une attitude alarmiste ou à une attitude d’approbation passionnée, car le jeu a toujours été faussé dès le départ lors des réunions constitutionnelles.

La candidature de Blaise Compaoré à l’élection présidentielle de 2005 est née tout simplement de l’ambiguïté constitutionnelle de la révision de l’article 37. L’opposition n’y a vu que du vent. Le quasi mutisme des partis politiques de l’opposition, la révision sans participation référendaire du peuple et l’indifférence de la société civile au moment où la commission des réformes politiques planchait en 2001 ont fait le lit de la candidature présidentielle de Blaise Compaoré en 2005.

A cette situation d’inaction politique s’ajoute le manque d’homogénéité des partis politiques de l’opposition au-delà des opinions politiques divergentes et la vénalité politique. La parcellisation de l’opposition conduit les partis politiques a être tiraillés entre des intérêts contradictoires. Ce qui rend difficile l’expression d’une revendication politique, claire et univoque ; et ce qui rend également difficile la prise en charge politique des citoyens.

Pire, les "retournements de veste" au sein de l’opposition sont nombreux. L’inconstance politique est une des faiblesses de la classe politique de l’opposition à laquelle on peut ajouter pour terminer la caractère vénal des députés toutes tendances politiques confondues. On se souvient encore que la distribution de 333 millions à des leaders d’opinion que sont les députés a entaché sérieusement l’image et la crédibilité de "l’illustre assemblée".

Pourtant, ils sont les mêmes qui dénoncent à travers des déclarations incendiaires la paupérisation des masses orchestrée par le pouvoir de la IVème République. La distribution de prébendes de millions aux députés pour, dit-on, fêter, est appelée en termes de sociologie politique : corruption politique. Aucun parti politique à l’Assemblée nationale n’a refusé ces millions au nom de la pauvreté des populations. Comme des apprentis politiques, les députés de l’opposition se sont laissés piéger. Depuis ce jour là, la confiance entre les partis politiques de l’opposition d’une part et les tenants du pouvoir d’autre part et le peuple a été rompu. "Ils mangent ensemble", me lance un citoyen lambda lors d’un récent séjour au pays.

Nous terminerons en soulevant quelques questions : Qu’est-ce qui cristallisera les opinions des citoyens burkinabé déçus pendant ces campagnes électorales de 2005 ? Les uns et les autres auront-ils les arguments convaincants pour avoir l’adhésion d’un électorat qui ne croit plus aux politiques ?

Siribié Mahamadou dit "Perez" (siribiemahamadou@wanadoo.fr)

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