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Les « Assises nationales » au Burkina Faso. Un an après… (2/3)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : chronique des années Compaoré • • vendredi 14 décembre 2012 à 17h40min
Les « Assises nationales » au Burkina Faso. Un an après… (2/3)

Luc Adolphe Tiao, Premier ministre du Burkina Faso, ouvrant les travaux des « Assises nationales », voici un an (mercredi 7 décembre 2012), avait voulu que les participants soient « habités par une même volonté à poursuivre le dialogue qui nous rassemble lorsqu’il s’agit de l’avenir politique, économique et social de notre pays ; c’est aussi d’être capables de transcender nos clivages et divergences pour nous accorder sur ce qui apparaît fondamentalement essentiel ; c’est enfin celui d’être toujours prêts à faire prévaloir les valeurs de tolérance et de respect de la différence pour sauvegarder cette volonté commune de vivre ensemble, en d’autres termes pour préserver l’unité de notre chère Nation ».

Il dira aussi : « Soyez rassurés, les recommandations qui sortiront de cette démarche globale seront immédiatement mises en œuvre pour ce qui est consensuel et les voies indiquées pour approfondir les éléments non consensuels seront également empruntées sans tergiversations. C’est à ce prix seulement que la paix est possible, que la paix sera à notre portée ; elle qui assure incontestablement les conditions favorables à l’approfondissement de la démocratie ».

Les « Assises nationales » s’achèveront le vendredi 9 décembre 2011. C’est le président du Faso, Blaise Compaoré, qui assurera la clôture. Il évoquera « un compromis historique fondé sur le sens élevé de l’intérêt collectif et l’attachement aux valeurs de paix et de cohésion sociale » qui « va donner une légitimité et une légalité plus forte à l’Etat de droit et consolider le climat de paix et de sécurité ». Le 25 janvier 2012, le conseil des ministres va créer un comité de suivi et d’évaluation de 30 membres qui fonctionne sous la supervision du ministre en charge des Réformes politiques. Ce sera une concertation ; pas une révolution. Mais dans le contexte qui était, l’an dernier, celui que connaissait le Burkina Faso, traumatisé par les événements de février-mars 2011, époustouflé que cela ait pu se produire, rassuré que, pour autant, le pays ait évité le pire, cette étape « démocratique » sera l’expression d’une prise en compte sinon de la population tout au moins d’une partie de « l’opposition » qui se lassait d’être exclue du fonctionnement des institutions.

Depuis le 15 octobre 1987, c’est un quart de siècle qui s’est écoulé. Imagine-t-on ce qui s’est passé au cours du quart de siècle précédent (1962-1987) en Haute-Volta puis au Burkina Faso ; pendant ce temps, ailleurs, en Afrique de l’Ouest qu’il s’agisse de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali, du Niger … ? En un quart de siècle, le Burkina Faso est passé de l’Etat d’exception à l’Etat de droit, certes ; mais si on a suivi sa « progression » tout au long de ces années, on a l’impression, depuis trop longtemps désormais, que les « élites » burkinabè se contentent de gérer l’existant dans un contexte régional, il est vrai, particulièrement détérioré.

Les crises n’ont pas manqué depuis le fatidique, et fondateur, 15 octobre 1987 : Zongo et Lingani ; Zongo encore ; les mutineries de 2011 et bien d’autres accrocs sans oublier l’impact diplomatique, économique et social – qui aurait pu être mortel – de la « crise ivoiro-ivoirienne ». Mais le Burkina Faso a toujours trouvé, en lui-même, les voies et moyens pour s’en sortir seul et sans trop de dégâts. Sauf que l’impression d’immobilisme est d’autant plus forte, désormais, que le foisonnement d’événements, par le passé, nous avait habitués à un rythme dynamique. Compaoré était là en 1987, Yé aussi ; combien d’autres encore et encore.

Yé me dira, le vendredi 27 avril 2012, à Paris, que c’est, justement, ce diagnostic qui a conduit à l’organisation des « Assises nationales ». « Nous trouvions que les pouvoirs, héritage de la France, étaient trop concentrés entre les mains de l’exécutif et en particulier du chef de l’Etat. Il fallait desserrer tout cela, faire en sorte que les institutions qui existent puissent fonctionner. Il y a eu de la méfiance à l’égard des Assises. Des partis d’opposition ont refusé d’y participer ; c’est leur choix, mais c’est dommage et c’est une faiblesse de leur part que de refuser de participer à cette tribune. Il y a eu ceux qui affirmaient que le Burkina Faso aimait organiser des grandes réunions mais que tout cela ne débouchait jamais sur des prises de décision. C’est faux : beaucoup de choses qui ont été entreprises ces dernières années sont issues des recommandations du « Collège des Sages ». On peut bien dire que leurs propositions sommeillent dans des tiroirs, mais dire cela c’est faire de la politique, rien de plus. Le gros problème a été la modification de l’article 37 qui n’était pas à l’ordre du jour. Mais j’ai toujours dit que si nous avions voulu le supprimer sans débat nous l’aurions fait sans problème par la voie de l’Assemblée nationale. Or, ce n’est pas le cas ».

Il est vrai que se focaliser sur l’article 37 peut apparaître comme un combat politique formaliste. L’alternance peut être présentée comme l’expression de la vitalité démocratique d’une société. Mais ce n’est pas la panacée. La meilleure preuve en est le Mali : Amadou Toumani Touré achevait son deuxième et dernier mandat présidentiel, sans velléité apparente de se maintenir au pouvoir par quelque moyen que ce soit, quand à quelques semaines de l’échéance son pouvoir a été balayé par une « rébellion » et un coup d’Etat militaire. Limitation ou pas du mandat, ce n’est pas le problème ; le problème c’est qu’un même pouvoir politique puisse un jour décider de la limitation des mandats et un autre jour ne plus le vouloir. Le tripatouillage de la Constitution par ceux qui en ont été les auteurs est insupportable dès lors qu’elle vise « par le biais de révisions successives […] à mettre le « compteur constitutionnel » à zéro, notamment la date d’effet de la disposition concernant la limitation du mandat et de sa durée pour le président de la République »*.

L’honneur des « Assises nationales » est, selon moi, de n’avoir pas évoqué cette question de l’article 37 (même si c’est pour des raisons opportunistes) ; le déshonneur du Burkina Faso serait, qu’après avoir eu ce comportement, on aille à l’encontre du débat politique national pour faire passer en force (y compris sous une forme démocratique) une décision qui est une pierre d’achoppement pour l’opposition et la société civile. La création d’un Sénat était d’ailleurs, selon Yé, « la prise en compte des forces qui, hors des partis, doivent être présents dans le débat politique national, qu’il s’agisse de la société civile, des Burkinabè de l’extérieur, des collectivités territoriales… ».

Au temps de la « Révolution », de la « Rectification », du « Front populaire »…, le débat idéologique et le militantisme politique étaient dans l’air du temps. A vingt ans, trente ans ou quarante ans on ambitionnait d’être acteur du développement de la société ; pas seulement spectateur. Les temps ont changé. Yé, comme bien d’autres responsables politiques de sa génération, s’agace quand j’évoque la longévité de sa carrière. « Si on est aussi impopulaire qu’on le dit constamment, normalement, lors des prochaines élections, nous devrions être battus par l’opposition. C’est comme cela que l’alternance se produit »**. Bien sûr, les choses ne sont pas aussi simples : le pouvoir appelle le pouvoir. Parfois jusqu’à l’usure et… la rupture. Il reste une donnée incontournable : le Burkina Faso, de plus en plus jeune, de mieux en mieux formé, piaffe d’impatience ; non pas tant d’accéder au pouvoir politique que d’être pris en compte, économiquement et socialement, par ceux qui l’exercent depuis si longtemps

* « 5ème Rapport sur l’état des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone 2012 », rédigé par la délégation à la paix, à la démocratie et aux droits de l’homme de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

** Arsène Bongnessan Yé vient d’être réélu député CDP de Balé (Boromo) à l’occasion des « élections couplées » du dimanche 2 décembre 2012. Il peut donc être rassuré : il est toujours populaire… !

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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