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Gbagbo va s’efforcer de revenir dans le jeu diplomatique en négociant, à son avantage, la reprise du dialogue

Accueil > Actualités > International • • mardi 9 novembre 2004 à 14h01min

C’est Curzio Malaparte, dans Technique du coup d’Etat, qui cite ce mot de Giovanni Acuto, condottiere anglais au service de la République de Florence, "on fait la guerre pour vivre et non pas pour mourir". Ceux qui pensent que Laurent Gbagbo a, au cours de ce week-end sanglant et dramatique, perdu la partie se trompent.

Je l’affirme depuis bien longtemps : Gbagbo est résolu au pire. Pour la simple raison raison qu’il est dans l’incapacité de proposer le meilleur.

On peut penser, effectivement, que ses aéronefs détruits, l’armée française engagée dans l’action militaire avec le concours des forces onusiennes, le Conseil de sécurité et la communauté internationale ayant condamné les violences et les agressions de ces derniers jours, Gbagbo est, aujourd’hui "à côté de la plaque". Faux. Gbagbo poursuit son scénario et s’engage plus avant dans sa logique diabolique. Et que tout cela se termine de manière apocalyptique lui importe peu. Il construit sa légende.

Premier point. Il y a quelques jours, Abidjan a lancé une offensive contre le Nord, justifiée, selon le chef d’état-major de l’armée ivoirienne, par la nécessité de désarmer par la force une "rebellion" que ni la France, ni les Nations unies, ne sont parvenues à imposer aux "rebelles" par le dialogue et... Marcoussis. Objectif : réunifier la Côte d’Ivoire et mettre fin aux exactions des groupes armés incontrôlés qui sévissent dans le Nord. Cette offensive vient d’être stoppée à la suite du bombardement d’un QG des forces françaises à Bouaké. Et, du même coup, les affrontements changent de camp : on est passé du Nord au Sud, et d’objectif : ce ne sont plus les "rebelles" qui sont la cible mais les Français. Echec de Gbagbo ? Non.

Gbagbo savait qu’il n’avait pas les moyens d’aller plus avant dans son offensive. Il se serait trouvé, rapidement, loin de ses bases, en territoire hostile, avec, sur ses arrières, les forces françaises et onusiennes et, devant lui, la perspective d’une confrontation brutale avec les troupes burkinabè. La mort d’une dizaine de soldats français lui permet de stopper son offensive en arguant que la France, en détruisant ses aéronefs basés à Yamoussoukro, non pas dans une phase de combat mais par destruction au sol, fait le jeu des "rebelles" et l’empêche de mener à bien la reconquête du territoire national. Ce n’est pas de sa faute ; c’est de la faute des Français.

Deuxième point. Voilà donc les Français devenus la cible. Non pas des forces gouvernementales mais d’une population en colère. Qui s’en prend immédiatement aux ressortissants étrangers : saccages, pillages, viols, etc... Avec l’esprit d’autant plus tranquille que tous les médias, radios, TV, presse sont muselés ou sous contrôle. Echec de Gbagbo qui ne maîtriserait pas la situation ? Non. Simple démonstration de la vulnérabilité de la France qui, répondant à l’action provocatrice de Gbagbo, a été obligée de s’engager sur le terrain de l’affrontement armé avec des moyens humains et matériels accrus. Voilà Paris, selon Abidjan, engagé dans une "guerre coloniale" et les Ivoiriens de Gbagbo promettant à la France de s’enliser dans un conflit où la monnaie d’échange sera la communauté française de Côte d’Ivoire. Gbagbo regarde la télé et voit ce qui se passe à Bagdad. Il rêve de faire de la Côte d’Ivoire le "petit Irak" des Français ! En attendant, il est tout au bonheur d’avoir humilié la France.

En quelques jours, Gbagbo a donc atteint ses objectifs : montrer qu’il est encore le patron de la Côte d’Ivoire en décidant une offensive contre le Nord ; humilier la France ; lancer un pavé dans la vitrine de la Francophonie à quelques jours du sommet de Ouagadougou. Les larmes aux yeux de Michèle Alliot-Marie lors de son intervention télévisée dans la soirée du samedi 6 novembre 2004 lui ont, sans doute, fait chaud au coeur !

Mais revenons à Curzio Malaparte qui, toujours dans Technique du coup d’Etat, énonce ce
que Carl von Clausewitz avait déjà affirmé sous une autre forme : "L’art de la guerre est un art
plein de sous-entendus et d’intentions lointaines [...] C’est aux intérêts politiques de l’Etat qu’obéit sa stratégie : elle n’est qu’un aspect de la politique de l’Etat". Quelles sont les intentions de Gbagbo ? De rester maître du jeu politique ivoirien afin de le mener à sa guise.

Troisième point. Le maître d’Abidjan a été silencieux ces derniers jours. Après avoir affirmé, dans Le Figaro (numéro daté du mardi 19 octobre 2004 - cf LDD Côte d’Ivoire 0127/Mardi 2 novembre 2004), que l’option militaire n’était pas dans ses plans, il a placé son chef d’état-major en première ligne lors de l’offensive contre le Nord. "Debout, soyez tous derrière nous pour délivrer le pays 1" avait affirmé (sans souci du ridicule) le général Mathias Doué. Désormais, c’est le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Coulibaly, qui commente l’agression française contre la Côte d’Ivoire, dénonçant une "guerre coloniale" et le "boum, boum, boum" (sic) de nos blindés anéantissant les aéronefs ivoiriens à Yamoussoukro.

Gbagbo est en "réserve". Il n’en sortira que pour expliquer que tous ces débordements sont liés à l’incapacité dans laquelle se sont trouvées la France et les Nations unies de faire appliquer, par les "rebelles", le plan de Marcoussis. Il va déplorer cette situation et affirmera qu’il n’en est pas responsable, demandera que l’on prenne en compte les frustrations de la population ivoirienne qui ne supporte plus de voir le pays coupé en deux et le Nord livré aux exactions des petits chefs de guerre. Et sera prêt, quand il le voudra, à reprendre langue avec les divers interlocuteurs à condition, bien sûr, que l’on prenne en compte ses nouvelles exigences. Et l’on reviendra à la case départ, soulagé d’éviter, une fois encore, le pire. Mais avec moins de cartes en main ; et, en face de soi, un joueur qui ne cesse de tricher !

Quatrième point. Le souci de Paris c’est, effectivement, d’éviter le pire en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest. Sans comprendre que le pire porte un nom : Gbagbo ! Michel Barnier, très en retrait, une fois encore, par rapport à Alliot-Marie, qui a fait preuve de la détermination nécessaire en cette occasion, appelle à une solution politique. Que Gbagbo ne manquera pas de soutenir. D’abord, parce qu’il n’a pas les moyens d’engager une action militaire pour reconquérir le terrain perdu (sans compter qu’il est désormais dépourvu d’aviation). Ensuite parce s’il ne maîtrise pas la question militaire, il maîtrise parfaitement le jeu politique ivoirien.

C’est un constat qui s’impose à tous. Paris et New York n’ont pas d’autre interlocuteur que Gbagbo. La classe politique ivoirienne, si tant est qu’elle existe, est généralement aphone. La dramatisation de la situation la laisse aujourd’hui sans voix. Pas un mot, pas un commentaire, pas une analyse du côté du PDCI comme du RDR. Surtout, pas une proposition. Or, la France et les Nations unies n’ont pas vocation a se substituer aux responsables politiques ivoiriens pour conduire le pays sur la voie de la paix, de la réconciliation et de la reconstruction. C’est à Bédié, à Ouattara et aux autres d’assumer la tâche qui est la leur. Il est de leur responsabilité de soutenir activement et fermement Paris et New York mais aussi de s’affirmer comme une alternance crédible sans attendre une hypothètique confrontation électorale (dont, compte tenu du contexte actuel, ils ne sortiraient d’ailleurs pas vainqueurs !). Il faut bien constater aujourd’hui que, hormis Gbagbo, c’est le vide politique.

On ne peut pas comprendre, actuellement, la crise ivoirienne si on ne prend pas en compte, également, la faillite de sa classe politique depuis plus de dix ans. Bédié a enclenché le compte à rebours et Ouattara a raté, en 1999, l’occasion qui lui était offerte de sauver du chaos la Côte d’Ivoire. Or, l’Histoire ne repasse pas les plats !

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique (7/11/04)

Vos commentaires

  • Le 9 novembre 2004 à 21:14, par jacques lohourou digbeu-badlor En réponse à : > Gbagbo va s’efforcer de revenir dans le jeu diplomatique en négociant, à son avantage, la reprise du dialogue

    Souffrance coloniale !!!

    Tous les papiers de Monsieur Bejot portent la marque de son drame ;il souffre d’etre en avance sur une classe politique coloniale qui ne supporte pas de voir des Africains innover ; et il a le merite de le dire a mots decouverts ; Monsieur presente Laurent Gbagbo comme le diable insaisissable qui dejoue chaque plan de la France ; comment aurait-on qualifie un tel president dans vos milieux qui,trahissant son peuple, ferait allegeance a la France et mettrait ses talents au service de la franceafrique , ce monstre dont le rejet comme abomination lui vaut toute cette haine ? Un genie politique assurement ;merci monsieur de celebrer cette fois un genie authentique africain.
    Vous dites bien que Marcoussis visait a mettre Gbagbo sur la touche ;pourquoi lui faites-vous grief alors de refuser sa mort politique, si ce n’est sa mort tout court ainsi qu’on en a vu le script dans la nuit de samedi a dimanche, nuit au cours de laquelle la troupe coloniale a failli plonger la sous-region dans la chaos.
    Son pouvoir est-il "bete" ? Allons,voyons , vous savez bien que non ;ne tombez pas a votre tour dans les travers de cecite que vous reprochez a la diplomatie francaise ;et tirez les lecons de vos errements au Rwanda.
    L’histoire de l’engagement politique de Gbagbo s’ecrit et s’inscrit dans la lutte de milliers d’Ivoiriens sevres de democratie par votre pays qui a decrete l’unanimisme en Cote d’Ivoire comme forme moderne de gouvernement avec pour seul maitre a bord votre affide et oblige Felix Houphouet ; libre donc a vous de perseverer dans l’ignorance,de dedaigner les aspirations du peuple ivoirien et de fermer vos yeux nostalgiques sur le vent qui souffle au lieu de le capter ! Vous n’etes pas au bout de vos peines.
    Enfin,vous prevoyez des lendemains de grandes souffrances pour les Africains recalcitrants qui rejettent le parapluie colonial francais ;ceux-ci devront,dites-vous,passer par les crises qui ont jalonne l’histoire ;et si telles etaient leurs aspirations et leur destinee ? Pourquoi l’histoire cesserait-elle du coup d’etre formatrice pour tous les peuples ?
    Il importe de comprendre que la relation adulte que tout le monde appelle de ses voeux-on veut s’en convaincre-repose sur l’independance et la liberte de choix ;souffrez donc que la nouvelle generation de dirigeants africains ne soit pas commise a la defense de la diplomatie et des interets francais ;c’est une revolution et nous en sommes conscients

    jacques lohourou digbeu-badlor,usa

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