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Amath Dansokho : la mémoire politique dans l’équipe de Macky Sall-Abdoul Mbaye (2/3)

Accueil > Actualités > International • • mardi 17 avril 2012 à 14h26min

Le Parti africain de l’indépendance (PAI), comme beaucoup de groupuscules marxistes-léninistes, va connaître une vie politique mouvementée. Hésitant entre l’action politique et l’action révolutionnaire, tenté de constituer un maquis au Sénégal oriental, il va non seulement subir les assauts (relativement modérés d’ailleurs) du pouvoir « senghorien » mais, surtout, être confronté aux tensions qui traversent le monde communiste.

« L’aventurisme » de Cuba déplait de plus en plus à Moscou confronté, par ailleurs, à la montée en puissance du « stalinisme » de Pékin en un temps où, justement, le PCUS, de son côté, a entrepris de se « déstaliniser ».

Majhmout Diop, son leader historique, est désormais perçu comme « un sybarite en exil » (on ne parlait pas encore de nomenklaturistes et d’apparatchiks), tandis que les communistes orthodoxes (ceux qui sont alignés sur Moscou) ne sont plus dans l’air du temps alors que l’Europe de l’Est, déjà, craque de partout, de Budapest à Varsovie en passant par Prague. A Dakar, Léopold Sédar Senghor, après avoir verrouillé la vie politique et sociale du pays, va devoir lâcher du lest.

Les grandes sécheresses de la décennie 1970, la chute des prix des matières premières, les désillusions de l’indépendance… vont exacerber les tensions sociales. Mais il est vrai que c’est la planète toute entière qui est en ébullition. En 1972, le congrès du PAI – qui milite dans la clandestinité – va prononcer l’exclusion de Diop et confier le secrétariat général à Seydou Cissokho, instituteur, membre fondateur du parti en 1957. Senghor comprend que la situation a changé. En juin 1974, alors que l’OUA est réunie à Mogadiscio, en Somalie, l’avocat Abdoulaye Wade – dont on dit qu’il a été formé au sein du PAI (il était alors jugé « très marqué à gauche » pour avoir participé aux Festivals mondiaux de la jeunesse à Bucarest, Varsovie, Moscou…) – va demander à Senghor l’autorisation de fonder un parti politique ; ce sera le Parti démocratique sénégalais (PDS), créé le 31 juillet 1974. Rien de révolutionnaire : le PDS se voulait un « parti de contribution ». La porte est ouverte dès lors que Senghor fait sien le « diviser pour régner ».

Le chef de l’Etat va rappeler de son exil de quinze ans le vieux Diop afin de représenter sur la scène politique le « courant marxiste ». Il s’agissait surtout de combattre l’influence du PAI clandestin. Senghor va instaurer alors la fameuse loi constitutionnelle autorisant trois parti politiques, chacun représentant un courant de pensée : libéral et démocratique (PDS de Wade), socialiste et démocratique (UPS de Senghor qui deviendra PS en 1976 à la suite de son admission à l’Internationale socialiste), marxiste-léniniste ou communiste (PAI-Rénovation de Diop). Mais ce « tripartisme » va rapidement montrer ses limites ; les « clandé » vont se multiplier et se montreront plus actifs que les officiels.

Le PAI-Rénovation va être ainsi confronté au PAI-Sénégal, celui de Cissokho, Amath Dansokho, Maguette Thiam, Samba Diouldé Thiam… Dansokho, qui a multiplié les déplacements au Sénégal depuis sa base de Prague, en Tchécoslovaquie, va rentrer définitivement en 1978. Il s’affirmera alors comme le véritable leader du PAI-Sénégal, prônera l’abstention (avec Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop, les autres leaders de l’opposition) lors de la présidentielle et des législatives de 1978 au cours desquelles Senghor va l’emporter sur Wade avec 83,68 % des suffrages et le PS sur le PDS avec 82 députés contre 18 tandis que le PAI-Rénovation de Diop échoue à faire élire un seul député.

L’après-présidentielle va être marquée par des tentatives de rapprochement entre partis. A Paris, le PCF voudrait une réunification des PAI. On assistera au contraire à une scission au sein du PAI-Sénégal, les plus opportunistes rejoignant le PAI-Rénovation qui, lui, est légal. Mais la démission annoncée (dès la publication du quotidien Le Monde dans son édition du 21 octobre 1980) de Senghor va changer la donne. Le 1er janvier 1981, Abdou Diouf lui succède conformément à la Constitution. Le 6 mai 1981, un amendement à la Constitution va établir la totale liberté de création des partis politiques. Dès le 9 juillet 1981, le PAI-Sénégal devient le Parti de l’indépendance et du travail (PIT) dont l’article 1 de ses statuts stipule qu’il « souscrit aux principes du socialisme scientifique ». Le PIT échouera, en 1983, à faire élire un député. L’opposition radicale à Diouf est représentée alors par Wade et son PDS (qu’il proposera même de transformer en « mouvement de libération nationale »).

Le PIT va ainsi soutenir la candidature de Wade à la présidentielle de 1988. Mais Diouf l’emportera avec 71,34 % des suffrages tandis que le PDS n’obtiendra que 17 sièges (103 pour le PS) aux législatives organisées dans le même temps. L’annonce des résultats mettra la jeunesse de la capitale en ébullition. L’état d’urgence sera proclamé ; l’armée et ses blindés prendront position aux carrefours de Dakar. Wade et ses lieutenants sont arrêtés et incarcérés au port ; Dansokho subira le même sort et sera transféré à la zone militaire du dépôt. Il sera libéré un mois avant Wade et va alors s’engager dans une vaste campagne en faveur de la libération du leader du PDS. « J’aime ce pays, j’adore les Sénégalais, dira bien plus tard Dansokho. Et les clivages politiques pour moi sont à considérer avec beaucoup de relativisme ».

Le 7 avril 1991, Habib Thiam sera nommé Premier ministre (un poste qu’il avait déjà occupé de 1981 à 1983). Le 8 avril 1991, il va former une « équipe gouvernementale unie, dans le cadre d’une démocratie consolidée et approfondie avec une majorité présidentielle élargie […] et la mobilisation de l’ensemble des forces vives de la nation ». Wade entre au gouvernement avec le titre le ministre d’Etat (il est le numéro deux du gouvernement après Thiam et le seul ministre d’Etat). Trois autres PDS y font leur entrée : Ousmane Ngom, Jean-Paul Diaz et Aminata Tall.

Dansokho, lui aussi, entre au gouvernement. Il y est ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat. Nous nous rencontrons pour la première en août 1991. Il m’évoque, d’emblée, la « solidarité » comme valeur essentielle de son éducation et ajoute que « l’injustice » a toujours été considérée dans sa famille comme une attitude à rejeter. Pour justifier son entrée au gouvernement, il me dit que seul le « patriotisme » a déterminé son choix. « Les circonstances difficiles que connaît mon pays, l’insistance du chef de l’Etat et la décision de mon parti m’ont conduit à accepter le poste qui m’a été proposé et qui, en réalité, répond à la seule condition que j’avais posée : avoir un ministère où l’on travaille effectivement ». Silhouette massive, franc-parler, regard sans illusion sur le monde dans lequel nous vivons. Il se veut tout à la fois pragmatique et réaliste. Il me dira alors, à l’issue d’un très long entretien : « Ce qu’on demande aux hommes politiques, c’est de résoudre les problèmes. Ce n’est pas seulement de bavarder ou de lutter pour le pouvoir. Parce que, si on n’a pas de solution, on ne va nulle part. Il faut mettre dans la tête des gens qu’il n’y a pas de solution miracle. Il faut travailler. On ne travaille pas assez. Et les hommes politiques ne le disent pas suffisamment à la population […] Je ne promets pas la lune. Je dis seulement que tout le monde doit se mettre au travail ».

Nous nous reverrons en avril 1992. Il se veut plus que jamais un ministre du consensus. Il me dit qu’il faut « résoudre les problèmes sur des bases rationnelles. J’insiste, ajoute-t-il, sur ce mot rationnel parce que l’expérience montre aussi que les solutions de violence, c’est la barbarie pure et simple ; la rationalité c’est d’empêcher le médecin de tuer le malade quand il n’est pas capable de soulager sa peine […] C’est pourquoi, très tôt, nous avons dit que sans effacer les lignes de clivage entre les partis il fallait quand même savoir ce que l’on voulait faire et ce qu’il fallait faire en ce moment crucial ». Je ne doute pas un seul instant que ce soit, exactement vingt ans plus tard, le même discours qu’il tienne au président Macky Sall et à son premier ministre Abdoul Mbaye.

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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