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« Légitimité, responsabilité, confiance, disponibilité ». Blaise Compaoré égrène ses (réelles) qualités et pourtant, en ce moment, cela ne semble plus suffire !

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : Chronique des années Compaoré • • vendredi 1er avril 2011 à 03h37min

Jeudi 31 mars 2011. Courriel lu aux premières lueurs de l’aube (française) : « Il est 23 h 39 ici, et depuis près d’une heure on entend des coups de feu vers Ouaga 2000 et dans notre zone. J’ai très peur pour mon pays ». Depuis quelques semaines déjà, les Burkinabè jouaient à se faire peur ; c’est ce que j’avais pensé d’abord. Les « révoltes arabes » mettaient le feu aux poudres en Afrique du Nord et au Proche-Orient et des flammèches pouvaient retomber, ici et là, au-delà du Sahara.

Il y a eu d’abord la mort de Justin Zongo, le 20 février 2011, à Koudougou. Une autre « affaire Zongo » (cf. LDD Burkina Faso 0244/Vendredi 18 mars 2011) qui allait déborder de la « capitale » du Boulkiemdé pour se répandre dans le pays, mobilisant scolaires et étudiants dès lors que la répression des manifestations fera plusieurs morts et conduira les autorités à fermer centres et cités universitaires. Et puis, le 22 mars, à la suite d’une histoire qualifiée « de fesse » par les médias burkinabè, les militaires sont entrés en transe. Ils envahissent la capitale, tirent en tout sens, saccagent et pillent pour protester contre la condamnation par la justice de quelques uns d’entre eux.

A Ouaga, le réflexe est rapide ; les mots étaient écrits sur les murs au temps de la « Révolution » : « Un militaire sans conscience est un assassin en puissance ». Ici, même les mômes s’en souviennent. Mais ce qui pouvait apparaître comme un « mouvement d’humeur » a pris une ampleur inhabituelle (le pays a déjà eu à subir, ces dernières années, les débordements de ses « hommes en uniforme », qu’ils appartiennent à l’armée, à la gendarmerie ou à la police).

Jour après jour, les courriels faisaient état de garnisons en « rébellion », ici et là, de coups de feu, d’exactions. Entre la « révolte » étudiante et la « révolte » militaire, le premier ministre, Tertius Zongo, prononcera devant l’Assemblée nationale sa déclaration de politique générale (17 mars 2011). A cette occasion, il ne dégagera pas en touche mais affirmera « réfléchir aux problèmes de fond dont ces événements ne sont que les révélateurs » : maintien de l’ordre, système judiciaire, développement politique et économique, éducation et emploi des jeunes, liberté et citoyenneté…

On pensait pouvoir tourner la page. Erreur. Voilà les « bidasses » qui se mettent en branle. Et il a fallu attendre hier, le 30 mars 2011, - et des exactions plus graves encore - pour que le président du Faso s’adresse, enfin, aux Burkinabè. Le premier ministre avait parlé, certes ; mais qui pouvait penser, en Afrique, que sa parole - et ses engagements - permettraient de faire l’impasse sur ce qu’avait à dire le chef élu, lui, au suffrage universel. 22 mars-30 mars. Près de dix jours pour se sentir « interpellé […] sur la nécessité de mettre un terme à l’usage de la violence », c’est long.

En fait, c’est toute la jeunesse urbaine, de la plus « favorisée » (les étudiants) à la plus défavorisée (les militaires), qui depuis cinq semaines, exprime par la violence son « mal-être ». Blaise Compaoré, hier, dans un « message au peuple du Burkina Faso », affirmait avoir « saisi le sens et la portée de la quête de bien-être […] qui sous-tendent certaines manifestations ». Or, il ne s’agit pas d’une « quête de bien-être », comme on serait à la recherche du bonheur ; c’est d’un « mal-être » vécu au quotidien qu’il s’agit : et là, ce n’est pas une ambition pour demain ; c’est la réalité d’aujourd’hui.

Au printemps 2010, alors que l’Afrique se passionnait pour la coupe du monde de football en Afrique du Sud, j’écrivais (cf. LDD Burkina Faso 0224/Mardi 29 juin 2010) : « Syndrome Tandja » - la volonté de faire un mandat de trop - ou « syndrome Domenech » - se placer tellement au-dessus de la mêlée que l’on se coupe des réalités -, Blaise Compaoré a quelques mois devant lui pour réaffirmer qu’il n’est pas seulement le président du Faso mais aussi le président des Burkinabè. Il est, depuis un quart de siècle, le fil rouge dans l’histoire du pays. Et c’est autour de ce fil rouge que le Burkina Faso s’est, année après année, métamorphosé.

Quand, à la présidence du Faso, j’évoque avec Assimi Kouanda, le directeur de cabinet du PF (et le directeur de sa campagne présidentielle), la distanciation qui, selon moi, caractérise le mode de fonctionnement de Blaise Compaoré, il me rétorque que cette distanciation est, justement, l’expression que les relais politiques mis en place depuis la démocratisation de la vie politique fonctionnent bien : le président préside, le gouvernement gouverne, le parlement parlemente, l’administration administre, l’opposition s’oppose, la presse met la pression ».

Trois jours plus tard (cf. LDD Burkina Faso 0227/Vendredi 2 juillet 2010), j’ajoutais : « C’est le temps de la « révolution libérale ». C’est oublier, sans doute, les pesanteurs sociologiques d’une société dont les fondements demeurent traditionnels et dans laquelle la « famille » pèse de tout son poids alors que la « modernité » impose sa règle du jeu aux urbains (cellulaire, ordinateur, moto ou voiture donc essence… + bancarisation obligatoire pour accéder au crédit) dans un contexte environnemental particulièrement tendu (délestages électriques ; pas de raccordement en eau potable ; des quartiers sans goudron et surtout sans assainissement, vite impraticables dès qu’il pleut…).

Les Ouagalais serrent les dents ; passent à l’essentiel. Exit le débat politique pour se consacrer à la chasse aux « parallèles ». Ici, il n’est pas un fonctionnaire, quel que soit son grade, qui n’exerce pas un job complémentaire ou ne s’adonne au business, le cas échéant par personne interposée […] Nécessité de « travailler plus pour gagner plus ». Enfin, gagner de quoi vivre ! ».

Ces mots ont neuf mois. Le temps qu’il faut pour accoucher d’une crise sociale qui peut devenir une crise politique. Compaoré, dans son « message », revendique « légitimité, responsabilité, confiance, disponibilité ». Ce sont des qualités qu’il peut, selon moi, exhiber (je l’ai interviewé pour la première fois le 18 juin 1989, au lendemain de la première session ordinaire du Front populaire). Mais je reste convaincu que la « distance » qu’il affiche avec la population n’est pas loin de provoquer une fracture irrémédiable entre les Burkinabè et la classe politique (qui englobe l’opposition) ; Ouaga 2000 exprime cette « distance » ; c’est Versailles sous les tropiques (non pas dans le sens « ostentatoire » mais dans son « éloignement » organisé du cœur de la capitale).

J’écrivais récemment, commentant la déclaration de politique générale du premier ministre, que Tertius Zongo entendait traiter les Burkinabè comme des adultes. Ils le sont ; sauf que près de la moitié de la population a moins de 14 ans et que rares sont ceux qui ont connu le Blaise Compaoré de la « Révolution », de la « Rectification », du « Front populaire », et de la IVème République, l’homme de « la métamorphose du Burkina Faso ». Une démocratie moins parfaite mais plus communicante. La fracture sociale n’aggravait pas la fracture politique.

Le courriel reçu ce matin émanait d’une jeune universitaire née dix-huit mois avant le 15 octobre 1987 qui a propulsé Compaoré au pouvoir. Elle ne dit pas avoir peur pour elle ; elle dit « qu’elle a très peur pour son pays ». C’est dire l’attente dans laquelle elle est que les responsables politiques assument leurs… responsabilités en ayant conscience que la jeunesse burkinabè d’aujourd’hui n’est pas celle des années 1980. Elle est mieux formée, plus ouverte sur le monde et communique ; elle ne comprend pas qu’elle ne puisse pas communiquer avec ses plus hauts responsables politiques qui, pourtant, n’avaient pas quarante ans quand ils ont pris le pouvoir.

Aujourd’hui, Compaoré « invite l’ensemble des acteurs politiques à mûrir la réflexion sur les réformes indispensables à l’approfondissement de la démocratie ». Au-delà des « acteurs politiques », il lui faut ne pas oublier une jeunesse qui a peur de ce qui se passe.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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