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Conflits agriculteurs/éleveurs : Quelques éléments d’explication

Accueil > Actualités > Opinions • • mercredi 18 août 2004 à 08h01min

Hier, c’était dans la Comoé et la Léraba ; aujourd’hui, c’est dans le Gourma. Les conflits entre agriculteurs et éleveurs au Burkina en fait ne sont pas nouveaux. Dans les autres pays du Sahel ou au Sud de pays comme le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria, ils ne sont pas nouveaux non plus. Ce qui est par contre un phénomène nouveau, c’est le niveau de cruauté atteint par ces différends. Il intrigue, choque plus d’un et peut constituer, de part ses conséquences, des menaces sérieuses pour la nation en gestation.

Afin de contribuer à la recherche des solutions par les politiques, nous allons tenter de donner notre compréhension du phénomène à travers ce que sont l’agriculture et l’élevage. Cependant, la réflexion serait incomplète si nous n’en identifions pas ce qui constitue pour nous les causes. Cela étant, il importe de dire ou de rappeler que l’agriculture est un mode de production de biens dont les moyens de travail sont les êtres humains, les animaux de traite et les outils que sont la charrue, la houe, la pioche, etc. L’objet de travail est la terre.

La combinaison de tous ces éléments alliés à la pluie donne aux hommes et femmes leurs moyens de subsistance : cultures vivrières pour la cuisine et cultures de rente pour l’acquisition de devise afin de faire face au nouveau mode de consommation. Quant à l’élevage, qui est également un mode de production, le genre humain, à travers ses connaissances, les pierres à lécher, l’herbe, les médicaments qui entrent dans les soins du bétail, etc. sont les moyens de travail tandis que l’objet de travail est le bétail, qui est censé donner aux pasteurs du lait, du fumier, de la viande, des devises, etc.

Est-ce à dire que ces deux modes de production sont si distincts qu’ils ne peuvent pas cohabiter ou se compléter ? Bien sûr que non puisqu’un agriculteur n’est presque jamais qu’un agriculteur. Il élève aussi des bêtes (chèvres, moutons, porcs, poulets, pintades et parfois même des bœufs). A l’inverse, si les éleveurs n’étaient qu’éleveurs nomades hier, ils ont tendance aujourd’hui à se sédentariser et à pratiquer également l’agriculture qui, du reste, leur réussit bien grâce à la fumure animale des gros ruminants.

Une autre précision qui vaut son pesant d’or : s’il est vrai qu’un agriculteur est également, à bien des égards, un éleveur, il est tout aussi vrai qu’en ce qui concerne les gros ruminants, il y a dans certaines régions du Burkina une sorte de division ethnique du travail : aux Peulh les agriculteurs mossé, gourounsi, bissa, etc. confient leurs bœufs et auprès de ces derniers, les pasteurs peulh s’approvisionnent en céréales, sous forme de troc ou à partir de la vente du lait (qui reste leur propriété). Malgré cette présentation idyllique de ces deux modes de production, les clashes et les chocs sont inévitables et les causes sont les suivantes :

La question de la terre

Avant d’en venir à cet aspect à proprement dit, il faut rappeler que le conflit est l’une des caractéristiques principales de l’être humain. Il n’est point de société, aussi homogène soit-elle, où il n’y a pas de conflit. Parfois, même à un niveau individuel, on est remonté contre sa propre personne comme si nous vivions un dédoublement de personnalité. Que dire alors de nos rapports avec notre épouse, nos enfants, nos amis, notre communauté ethnique, les autres groupes ethniques, les autres nationalités ? Surtout si notre niveau de culture générale et/ou d’éducation et d’instruction ne nous permet pas de voir et de comprendre les faits qui se déroulent au-delà des frontières de notre village.

Cela dit, il convient de relever au sujet de la question de la terre ceci : elle est l’objet de travail de l’agriculteur tout en étant, du fait de la végétation, un moyen de travail pour l’éleveur. A partir de là peuvent naître des rivalités d’intérêts et des inimitiés attisées par des sentiments tels que la jalousie, l’orgueil, la fierté. Ces sentiments ne sont pas mauvais dans l’absolu. Un individu qui n’a pas une dose raisonnable de jalousie, d’orgueil et de fierté n’est pas un être humain au sens "normal" du terme. Mais de là, à devenir un serviteur de ces sentiments qui se traduisent par des pulsions destructrices, ce n’est ni acceptable, ni tolérable.

Les politiques, l’administration, les ressortissants scolarisés ou influents

Parfois, ce type de conflit trouve également son explication dans :
- l’attitude de certains politiques (tous partis politiques confondus) dont le théâtre de cruauté est le fief. Chaque camp, estimant bénéficier de l’ombrelle protectrice de tel ou tel élu, fait monter les enchères, toise le camp d’en face et il faut moins qu’une étincelle pour déclencher la conflagration générale ;
- le comportement de certains responsables administratifs. Par leur silence ou par leur partialité, certains hauts-commissaires, préfets, commissaires de police ou commandants de brigade de gendarmerie créent les conditions objectives de telles tueries. Si l’on peut comprendre qu’ils font souvent l’objet de pression de la part d’hommes "forts", on ne peut nullement les excuser ;
- les positions prises par les ressortissants scolarisés et/ou économiquement influents résidant dans d’autres localités.

En tant que cadres scolarisés ou influents sur le plan économique, nous pouvons désamorcer bien des bombes dans nos villages d’origine respectifs. Tout comme nous pouvons les poser et même les faire exploser pour des raisons totalement étrangères aux intérêts de nos "parents". Combien de fois des cadres scolarisés se sont rendus dans leurs villages pour servir de médiateurs entre leurs propres "parents" qui étaient prêts à en découdre entre eux de façon sanglante à cause d’un différend foncier (entre agriculteurs !), d’un "vol" de femme, d’une histoire de sorcellerie... ? Cela signifie que si la bonne volonté existe, nous pouvons aider l’administration à "gérer" nos "parents" et nous nous serons aidés nous-mêmes.

Cependant, malgré notre détermination, les choses peuvent échapper à notre contrôle. C’est pourquoi une fois commis, les crimes consécutifs à de tels différends doivent être, après investigation, jugés et punis. Ainsi, l’Etat se serait assumé, aurait dissuadé un tant soit peu ceux qui sont tentés par une telle résolution des conflits et aurait réparé, au moins moralement, le tort causé aux victimes. Bien entendu, il ne serait pas dans l’intérêt de la nation qu’un élu, un responsable administratif ou tout autre citoyen entreprenne de couvrir les criminels, car ceux qui s’estiment être des victimes seront tentés de se faire justice eux-mêmes d’une manière ou d’une autre.

Zoodnoma Kafando
Observateur Paalga

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