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Problématique de la protection de la vie privée du citoyen dans les médias : un défi culturel majeur pour le 21è siècle

Accueil > Actualités > Opinions • • mardi 27 juillet 2004 à 12h25min

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article de Monsieur Seydou DRAME paru dans votre quotidien le 13 juillet dernier, et qui traitait de l’importante question de la protection de la vie privée dans les médias.

J’ai cependant éprouvé une difficulté dans la lecture de cet article, riche à bien des égards, liée sans doute au niveau de langue utilisé par l’auteur .J’ai dû, en ce qui me concerne, le relire plusieurs fois pour en cerner la substance.

Un tel exercice de l’esprit m’a naturellement rappelé mes premières années de collaboration avec des amis journalistes qui, face à la différence de nos styles respectifs, m’enseignaient périodiquement que l’essentiel était pour eux de se faire comprendre du grand public, qu’il valait mieux éviter les applaudissements des grammairiens et courir le risque de se faire lapider par la foule.

Bref, j’exagère, tant il est vrai qu’on n’est pas toujours maître du niveau auquel on s’exprime dans une langue. Mais j’ ai eu la faiblesse de croire que l’article était véritablement destiné à des érudits.

Or, le problème que pose la protection de la vie privée dans les médias concerne crucialement chaque citoyen, et, aujourd’hui, en raison de sa dimension actuelle, chaque peuple du monde.

Les aspects juridiques de la vie privée mis déjà en évidence par Monsieur Dramé Seydou, je voudrais apporter ma modeste contribution par l’évocation d’une dimension future du sujet qui, à mon sens, incarne l’un des défis culturels majeurs du 21ème siècle.

Je note d’emblée que la problématique m’a semblé -non pas éludée -mais diluée dans l’article de Monsieur Dramé ; car, de quoi s’agit-il en des termes plus simples ?

La question de la protection de la vie privée du citoyen par la presse renvoie à la cohabitation de plusieurs droits difficiles à concilier, et qui reposent sur le triptyque suivant :

la liberté de la presse est garantie ;

le public a droit à l’information ;

mais l’exercice de la liberté de la presse doit être respectueux des droits humains, en particulier de la dignité humaine.

La conciliation de la liberté de la presse avec les droits humains se révèle à la pratique être un exercice des plus délicats de nos jours.
En effet, dans le champ dessiné pour l’exercice de sa profession, le journaliste dispose de deux instruments :

- la loi, qui codifie les conditions dans lesquelles la profession doit être exercée ;

- la déontologie et l’éthique, qui sont des règles particulières propres à chaque profession et au respect desquelles s’imposent ses membres.

Mais le problème de la protection de la vie privée du citoyen dépasse à mon sens la loi j’en vois déjà qui tressaillissent en se demandant ce qui peut être au-dessus de la loi). Elle dépasse également la déontologie. Je veux dire que, même lorsque le journaliste aurait avec lui la loi et la déontologie, il n’est pas toujours à l’abri d’une atteinte à la vie privée du citoyen, car il reste soumis à une interpellation redoutable, qui fait du journalisme un métier certes noble, mais des plus difficiles : le respect de l’éthique. Dans ce sens, la déontologie et l’éthique ne se laissent rattraper par la loi que quand elles sont mal assimilées ou mal assumées.

Mais qu’est-ce que la vie privée et qu’est-ce que l’éthique ?

La vie privée renvoie à une sphère d’action dans laquelle l’individu s’exprime dans toute la plénitude de sa liberté et de son intimité. Mais ce n’est pas aussi simple.
A l’intérieur du théâtre de cette liberté et de cette intimité, il y a aussi la morale, ou précisément la moralité de ce que l’on y fait.

Le contenu de la vie privée s’adosse par conséquent à un référentiel culturel. Et c’est de ce point de vue que la manifestation de la vie privée rejoint d’une certaine façon, l’éthique, car la vie privée a aussi ses règles d’éthique. Selon le professeur Eric Weil, l’éthique renvoie à « ce qui est noble ou infâme, bien ou mal, à faire ou à ne pas faire ».

Et c’est précisément sur le terrain de l’éthique que s’affrontent plusieurs sensibilités journalistiques. En fonction justement de leurs sensibilités (morales, religieuses, politiques ou philosophiques), le traitement de l’information peut épouser chez tel ou tel autre journaliste une forme et avoir un contenu plus ou moins respectueux des droits humains, en particulier de la vie privée des citoyens.

Dans ce sens, et au nom de l’éthique, le journaliste exerce une grande responsabilité sociale. La difficulté, c’est la morale sur laquelle elle est adossée, s’immisce souvent dans la sphère privée du citoyen pour rejaillir sur sa vie publique. Comment le journaliste doit-il alors se comporter ?

Malgré tout, l’éthique apparaît, même dans ce cas, comme la seule lampe aux pieds du journaliste. Mais elle se trouve malheureusement au bout de questions complexes : que dois-je dire, que ne dois-je pas dire et comment éventuellement le dire ou l’écrire, même si le fait infamant est avéré et vérifié conformément aux règles déontologiques ?

C’est là où le journaliste se trompe souvent, car, qu’il le veuille ou non, il apparaît malgré lui comme un censeur du « délit social ».

D’où l’ampleur de sa responsabilité sur l’intégrité physique et morale des citoyens, la plume et le micro étant redoutables : « ce que dit la radio, il faut cent ans pour le démentir », me confiait récemment un honorable député de l’Assemblée nationale. Le propos est un peu excessif, certes, mais la presse peut irrémédiablement sceller un destin.

C’est pourquoi, la seule parade contre les atteintes à la vie privée, c’est le consentement du citoyen au sujet du fait qu’on révèle (ce qui est improbable). Faute de ce consentement, le journaliste est souvent et heureusement aidé par le scrupule de la personne atteinte dans sa vie privée qui, prenant lui-même conscience de sa propre infamie, renonce à toute action en justice pour ne pas donner à son acte un caractère plus ostentatoire. Les cas d’atteinte grave à la dignité du citoyen qui font généralement l’objet d’une action en justice pour les constater et les réprimer sont, comme le note Monsieur Dramé, celles incidentes à la diffamation et à l’injure.

En somme, en dehors d’un rejaillissement de la vie privée sur la vie publique, chacun, en particulier les hommes publics, a strictement le droit de protéger celle-ci du plus grand secret et de demander sanction de la révélation du fait le plus banal y attenant.

Mais tout ce raisonnement reste fragile et varie selon les sphères culturelles. Pour l’illustrer , la presse française a couvert bien des aspects de la vie privée de feu le président François Mitterrand. Est-ce que les aspects de la vie privée d’un président américain eussent été autant couverts ?

Il faut en douter, au regard des tribulations qu’a connues Bill Cliton dans l’affaire Monica Lewinsky.

Le problème met en confrontation deux écoles de pensée : ceux qui soutiennent que dès que l’on est investi d’une charge publique, les aspects de la vie privée influencent son action officielle, et d’autres qui estiment que « quels que grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes ».

Or, les citoyens aiment procéder à l’établissement d’une sorte d’échelle graduelle de la citoyenneté, dans laquelle certains actes sont autorisés aux uns et non aux autres.
C’est là une source de difficulté dans le traitement de sujets d’information relatifs aux hommes publics (politiciens, artistes, hommes d’affaires).
Ont-ils raison ou tort ? C’est à chacun de répondre.

Mais c’est là une des nombreuses sources à l’atteinte aux droits humains par les médias.

Pour revenir au cas du Burkina, les citoyens sont généralement bienveillants à l’égard de la presse. Le recours au juge n’est pas encore inscrit dans le réflexe du Burkinabè. Les cas d’atteintes aux droits humains en général portent assez fréquemment sur les représentations d’images de cadavres, de suppliciés du fait de leurs actes, et en la publication d’identités ou d’images de prévenus dont la culpabilité n’a été établie par aucun tribunal. Il y a dans ce dernier cas une violation de la présomption d’innocence.
Il y était également observé, dans le cadre des émissions inter-actives organisées par les radios privées, des injures et diffamations contre certains citoyens, sans que les victimes ne puissent identifier leurs auteurs en raison du procédé d’anonymat qui était le mode de conduite de ces émissions.

Ce n’est donc pas encore la catastrophe au Burkina, mais l’avenir reste chargé de nuages. C’est précisément cette dimension futuriste du sujet que j’ai voulu apporter comme contribution à la riche analyse de Monsieur Dramé.

En effet, nous sommes à l’heure actuelle dans un contexte d’information globalisée. La plupart des journaux peuvent être lus et photocopiés sur Internet. Il en découle que, ce qui constitue un élément de la vie privée ici peut se révéler être un détail banal ailleurs.

Si, par un système de régulation interne, nous parvenons à rendre le contenu de nos médias nationaux respectueux de la vie privée de nos citoyens, nous n’avons en revanche aucune prise sur le contenu des médias extérieurs, notamment de ceux présents sur la toile.

C’est que la problématique de la dignité humaine, dont la vie privée n’est qu’un des aspects, épouse à l’heure actuelle celle des diversités culturelles.
Car, à tout bien considérer, c’est toute l’identité culturelle des peuples qui se joue à l’heure de l’Internet à travers la question de la vie privée. L’éthique, comme nous venons de le préciser, a un contenu variable parce que reposant sur un socle culturel.
L’effondrement des frontières par Internet fait de la protection de la vie privée un sujet transnational.

C’est donc également et surtout à ce niveau qu’il faut rechercher les parades définitives et décisives à une protection efficiente de la vie privée de nos citoyens.
L’UNESCO est, dans ce sens, sur la bonne lancée à travers le projet d’adoption d’une convention internationale sur la diversité culturelle. Même lorsqu’elle sera adoptée, il restera un problème, celui du contenu du concept même de vie privée, qui va être difficile à loger dans un consensus global en raison de sa dimension culturelle.

Ils étaient donc bien savants ceux qui, il y a seulement une vingtaine d’années, avaient prévenu que les conflits à venir opposeraient des peuples qui verraient leurs cultures comme antagonistes. Certains conflits actuels reposent précisément sur un conflit de civilisations.

C’est là un autre aspect important du sujet qui a fait l’objet de la réflexion de mon ami Dramé Seydou, que j’ ai souhaité mettre en évidence pour que, comme dans bien d’autres domaines, le Burkina Faso ne soit pas en retrait des débats sur une question qui va façonner la figure du futur.

Les premières interpellations sont à la charge du ministère de la Promotion des droits humains, qui se bat déjà admirablement sur ce terrain, du Conseil supérieur de l’information, et du ministère de la Culture.

Des concertations régulières entre ces trois structures permettraient non seulement de limiter les atteintes aux droits humains dans les médias nationaux, mais également, dans le cadre de la convention en élaboration, de traduire nos
préoccupations sur son contenu.

Par-là, et en faisant corps avec les autres pays, nous parviendrons à faire accepter par tous la nécessité de préserver les diversités culturelles. Car un dessèchement culturel serait pour l’humanité une grave tragédie. Le 20ème siècle l’a illustré en s’amusant avec les incendiaires des idéologies et des complexes de suprématie culturelle. Il en porte les deux conflits les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité.

La question de la dignité humaine dépasse donc, à cet égard, les espaces médiatiques nationaux pour être un défi majeur du 21ème siècle.

K. Justin TIONON,
Conseil Supérieur de l’Information

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