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Guillaume Soro : Démocrate ou despote ?

Accueil > Actualités > Opinions • • vendredi 23 juillet 2004 à 11h23min

Il y a près de deux ans, le 19 septembre 2002, à 3h00 du matin, les Ivoiriens furent brusquement tirés de leur sommeil par un déluge de tirs à l’arme automatique. Une rébellion venait de naître. C’est à l’étonnement général qu’un certain Guillaume Kigbafori Soro, ex-S.G. de la Fédération estudiantine de Côte d’Ivoire (FESCI), avait été désigné comme S.G. du mouvement fraîchement appelé MPCI.

D’aucuns avaient qualifié cette révolte de "mal nécessaire". Plus de 20 mois après, pouvoir et opposition en sont toujours à tergiverser : la paix ou la guerre. Que se passera-t-il si "Accra III" se soldait par un échec ? La question est sur toutes les lèvres. Elle alimente même les interminables conversations.

"S’il est une chose qui peut caractériser la crise ivoiro-ivoirienne, c’est le fait d’avoir déjoué tous les pronostics. En déclarant la guerre contre le pouvoir de Koudou Laurent Gbagbo, Guillaume Soro et Cie étaient loin de supposer que la prise du palais présidentiel allait tant durer. Mais ils n’étaient pas les seuls à se tromper. Mêmes les farouches opposants au régime Gbagbo, comme la plupart des Ivoiriens, ont eux aussi pensé qu’après la chute des principales villes du Nord, les jours du règne Koudou étaient comptés. Erreur ! Aujourd’hui, alors que le conflit entre dans sa deuxième année, nul ne peut se hasarder à avancer la moindre prévision objective quant à l’issue des hostilités. Près de 700 jours après, la Côte d’Ivoire a offert au monde un paysage sanglant de ruine et de misère : épouvantables tueries, abominables règlements de comptes ethniques. Le pays de feu Félix Houphouët Boigny a presqu’obtenu sa place au Panthéon de l’horreur".

Houphouët et son "mot"

Et si le "vieux" vivait encore, nul doute qu’il prononcerait une de ses plus célèbres phrases : "La paix, ce n’est pas un mot, c’est un comportement". La paix est sans aucun doute le contraire de la guerre. De ce fait, il est très difficile de bâtir la paix là où commence la guerre, qui est la plus affreuse de toutes les solutions. Le cas précis de la Côte d’Ivoire en est une remarquable illustration. Houphouët, de son vivant, avait donc compris que la paix a un contenu positif qui est d’abord l’exigence d’équilibre et d’harmonie intérieure des individus. La paix, c’est encore un état d’esprit, un ensemble de valeurs, une éthique, un comportement qui guide ou devrait guider la conduite des groupes sociaux et des nations. Tout observateur doué d’un esprit perspicace face à la crise qui secoue la Côte d’Ivoire ne saurait donc manquer de se poser cette question fondamentale : Comment ce pays dit de paix et d’hospitalité, aux potentialités énormes, a-t-il pu subitement sombrer dans un tel chaos ?

Gbagbo comme Amin Dada

L’avenir de la Côte d’Ivoire a très largement occupé les esprits et mobilisé les énergies depuis le 19 septembre. Abidjan, Accra, Dakar, Kara, Lomé, Paris... Toutes ces villes ont été visitées pour rechercher une paix jusque-là introuvable. Tout se passe comme si la communauté internationale était impuissante à exercer sur Gbagbo une pression suffisante pour l’obliger à rengainer son attitude belliciste. C’est au moment où on ne s’y attendait plus que la France a réussi un brillant tour de passe-passe en initiant les Aaccords de Linas Marcoussis. On a crié un ouf de soulagement.

On a même chanté l’hymne national de Côte d’Ivoire. Ces accords, qui devaient mettre fin aux exactions, les ont plutôt empirées. Pour les Jeunes patriotes (JP), de tous les chemins qui mènent à la paix en Côte d’Ivoire, celui des armes demeure le plus simple, le plus direct et le plus honorable. Ces fameux J.P. considèrent ces accords comme un carcan à briser. Et la Côte d’Ivoire est administrée aujourd’hui comme une véritable propriété familiale dont le chef n’est autre que Koudou Laurent Gbagbo. Brandissant la terrible arme du complot réel ou imaginaire, il a donné l’ordre d’arrêter, d’emprisonner et de tuer ; et ce depuis qu’il est président. En effet, l’an 2000 est le début des années les plus sombres qu’ait connues la Côte d’Ivoire.

Depuis cette date, l’élastique de la barbarie n’a fait que s’étirer. Les images sur le charnier de Youpougon resteront à jamais gravées dans la mémoire des Africains. Au cours de ces 4 dernières années, la Côte d’Ivoire n’a pas brillé par son respect des droits de l’homme. Ce n’est d’ailleurs pas le fait du hasard ni d’une hostilité particulière si elle figure en bonne place dans les rapports annuels d’Amnesty international. C’est vraiment 4 ans d’imposture. Ces méthodes nous rappellent celles du très sinistre Idi Amin Dada, cet autre dictateur qui avait gouverné l’Ouganda de main de fer pendant 8 ans. Il est mort sans être jugé. En sera-t-il de même pour Gbagbo ? Rien n’est sûr. 2 ans se sont presque écoulées, et Gbagbo tient toujours le navire Côte d’Ivoire. Sacré Laurent !

Soro sur un baril de poudre

L’enfant terrible de Mama est allé même jusqu’à humilier, pardon révoquer certains ministres dont le leader "contesté" des Forces nouvelles. En se hissant à la tête du MPCI, Soro était considéré comme un véritable combattant, au propre comme au figuré. Personne carrée, il s’était toujours plaint des propos fuyants de Gbagbo. Ainsi, nombreux sont ceux, en Côte d’Ivoire et à l’étranger, qui avaient vu en lui un homme de rigueur, rétif à toute démagogie. Outre ses talents de tribun, la personnalité de l’homme forçait l’admiration de tous ceux qui l’enviaient. Son intelligence trouvait son expression dans un discours clair et construit. Ce d’autant plus qu’il avait pris l’engagement de se battre pour une Côte d’Ivoire démocratique.

Aujourd’hui, le discours politique de Kigbafori passe difficilement. Soro est-il affaibli ? Affirmatif ! Et il est le premier à le savoir. Affaibli par la querelle de leadership entre lui et Ibrahim Coulibaly dit IB. Affaibli par le désordre complet qui règne actuellement au sein du mouvement. Affaibli enfin par ses propos contradictoires voire peu démocratiques. Aussi, on ne sait que très peu de choses sur les intentions réelles de Guillaume.

Au fait, à tort ou à raison, il est soupçonné de nourrir des ambitions politiques. C’est-à-dire de vouloir se porter candidat aux prochaines présidentielles. Toutes choses qui ne manqueraient pas de choquer les uns et de frustrer les autres. Sinon comment comprendre que les Forces nouvelles qui jusqu’ici avaient su contenir leurs divisions, les affichent maintenant au grand jour ? Pour bon nombre d’observateurs, l’homme aurait été métamorphosé par les voitures de luxe, les villas, les visites et autres réunions de prestiges. C’est à ce niveau qu’il y a péril en la demeure pour l’ex-rébellion. Est-ce le début de la fin du mouvement ?

En tout cas, l’histoire abonde d’exemples de rébellions qui ont fini par se disloquer quand leurs leaders n’ont pas terminé leurs jours de manière catastrophique et humiliante. Le sort de Savimbi (Jonas) en Angola en dit long. Pour le MPCI, nous n’en sommes pas encore là. Mais les points d’interrogation ne manquent pas. Pourquoi Soro, connu jusqu’à une date récente comme étant le patron des Forces nouvelles, voit brusquement son autorité contestée ? Pour beaucoup d’observateurs avertis, le feu est dans la maison. Il y a des clivages très nets. C’est donc une logique absurde, "Soroïstes" contre "Ibéistes", qui risque de faire de sérieux dégâts. IB ira-t-il jusqu’à rompre les amarres d’avec le MPCI ? En tout cas, l’ancien compagnon de feu Robert Guéi semble sûr de son poids dans l’opinion ivoirienne. S’il devait quitter armes et bagages le mouvement, les conséquences seraient pires. Il faut surtout éviter une alliance Roger Banchi - IB. Le MPCI pourrait imploser si d’aventure ses 2 poids lourds de la rébellion rejoignaient le camp présidentiel. Car Gbagbo est loin d’être un "petit" président. Personnage plein de contradictions, l’ancien concurrent de feu H. Boigny à la présidentielle de 1990 a créé son parti, le FPI, dans la clandestinité. Prisonnier, il le fut. Exilé, il le fut également. La vérité est qu’il a été le seul dans l’opposition, dont l’assise populaire avait suffi à en faire un "challenger" du vieux. Avec son flair et son expérience politiques, il a pu "dribbler" Robert Guéi aux élections d’octobre 2000. Il sait écouter, mais quand vient l’heure des décisions ou de leur application, il supporte mal que son autorité soit contestée. Orateur passionné, il fait parfois des concessions à ses contradicteurs, mais finit toujours par se rétracter.

Réputé, pour son goût prononcé du pouvoir, cet ancien opposant acharné jouit encore de solides appuis à Paris et n’a pas perdu la confiance de son armée. A moins d’un brusque retournement de situation, son départ du pouvoir n’est pas pour demain. En clair, l’homme a su s’y prendre pour s’emparer du pouvoir, puis le conserver plus longtemps. Si bien que depuis le 19 septembre, l’armée est devenue le centre réel de son régime. Gbagbo, c’est aussi celui qui a une longue histoire d’amour avec les hommes politiques français, notamment les socialistes. Au regard de tous ces atouts, on peut affirmer sans risque de se tromper que Guillaume Soro est sur un véritable baril de poudre.

C’est d’ailleurs avec un malin plaisir que l’on susurre dans certains milieux que ce jeune chef rebelle n’a de leçon de démocratie à donner à personne, puisque même quand il était ministre de la Communication, il n’a cessé de tirer à boulets rouges sur le chef suprême des armées. Or, comme l’a dit quelqu’un : "Un ministre, ça se tait ou ça démissionne". Soro devrait essayer chaque jour l’exercice le plus difficile : rester lui-même, en dépit des honneurs. Car un chef est toujours entouré, mais désespérément seul. En attendant, la rencontre d’Accra nous dira si les uns et les autres ont la volonté de se ressaisir. Wait and see !

Hamed Nabalma Cel : 70 76 21 14

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