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Christianisme et fétiches :Un amour impossible

Accueil > Actualités > Opinions • • mardi 20 juillet 2004 à 14h15min

Beaucoup de Burkinabè croient à la sorcellerie, mais on en parle très peu. Fait partie de ceux qui en parlent, l’Abbé Théodore Ouédraogo de l’archidiocèse de Koupéla. Pour lui, point de bon sorcier. Car ce n’est pas le sorcier qui soigne le malade, mais plutôt le guérisseur. Par conséquent, une éventuelle revalorisation de cette "science" présenterait de sérieux dangers pour la paix sociale.

« On ne trouvera parmi vous personne qui offre son fils ou sa fille en sacrifice, ni personne qui s’adonne à la magie ou à la divination, qui observe les présages ou se livre à la sorcellerie, qui jette des sorts ou qui interroge d’une manière ou d’une autre les esprits des morts. Le Seigneur votre Dieu a en horreur ceux qui agissent ainsi ». (Dt 18, 10-12).

C’est sous le patronage de cette « péricope » que je voudrais placer mon propos, par manière de contribution à la réflexion entreprise par le Ministère des Arts, de la Culture et du Tourisme dans le cadre des grandes conférences nationales, dont l’un des thèmes y retenus s’intitule comme suit : La rationalité scientifique et la sorcellerie. De la conférence que j’ai pu suivre récemment à Koupéla, je retiens la pertinence d’un thème jamais dépassé.

Toutefois, aux lendemains de ladite conférence, l’impératif me pèse de prendre la parole - non par intention polémique mais par souci de poursuite d’un lièvre levé - pour y apporter un peu d’éclairage, car il me semble que toute prise de position dans le domaine de la sorcellerie exige une information variée, du moins pour ce qui concerne le chrétien. Un préalable s’impose : la terminologie. La sorcellerie est un maquis en fort développement qui défie toute classification. Mais, avec J. MARITAIN, distinguons pour unir.

Sorcellerie, magie, fétiches

Un sage disait un jour : « Si j’étais tout-puissant, je rendrais aux mots leur vrai sens ». C’est bien un travail nécessaire de nos jours, et spécialement dans le domaine de l’occultisme ; sinon, on finit par ne plus se comprendre, au détriment de la communication. Et ce flou peut donner feu vert à des amalgames et à des confusions entre la foi chrétienne( musulmane aussi ? ) et certains comportements occultistes. Visons donc ici à beaucoup de précision, afin d’éviter tout quiproquo..

Celui qui fait profession de la sorcellerie est le sorcier (du latin sortiarius ). Cette profession, aussi vieille que l’homme et très répandue au Moyen Age, vise à prévoir et à diriger le destin (sort) par des sortilèges. Elle vise particulièrement à nuire au prochain par un maleficium (maléfice). En Afrique, la sorcellerie existait déjà au sein de l’ethnie Afri (d’où le nom Afrique) au nord du continent.

En Occident, le sortiarius est « l’héritier des magiciens de l’ancienne Perse et de l’Assyrie, qui avaient commencé par l’étude officielle des astres et avaient fini par recourir à des méthodes occultes visant à assurer des vengeances particulières »(1).

Dans ce cas, le mauvais sort (ou mauvais œil) est exécuté au dépens de quelqu’un ; il est un acte de malédiction, un geste de condamnation adressé à quelqu’un. La sorcellerie est donc nocive. « Le sorcier ou la sorcière est une personne habitée, même à son insu, par une force maléfique qui la pousse à nuire, à détruire, à tuer »(2). Ce n’est pas pour rien que les mangeurs ou mangeuses d’âmes sont appelés par ce nom.

A franc parler, ce n’est donc pas le sorcier qui soigne les malades ; c’est le guérisseur. De nos jours, on a l’impression que la connotation négative qui était attachée à ce mot durant des siècles s’est transformée en a priori positif, sans que l’on comprenne pourquoi. La magie ( du latin magia) est un « ensemble de pratiques fondées sur la croyance en des forces surnaturelles immanentes à la nature et visant à maîtriser, à se concilier ces forces » (3).

La magie comporte habituellement trois éléments : un pouvoir surhumain, un savoir et une technique. Le mage ou magicien se vantera, par exemple de faire tomber ou cesser la pluie, de rendre un objet invisible, par une simple récitation d’une formule secrète,. Mais on distingue traditionnellement la magie « blanche » et la magie « noire ». La magie blanche se rapporte à deux pratiques diverses :

Elle est l’art de réaliser des prodiges par des moyens naturels (jeux de prestige, phénomènes d’illusionnisme). Elle est alors inoffensive et légitime.

Elle est aussi l’art de recourir à des moyens comme des talismans, des amulettes, des porte-bonheur, la cartomancie, la chiromancie, etc., pour viser des buts bénéfiques (guérison d’une maladie, rétablissement d’un rapport d’amour, résolution de problèmes économiques,…). La magie blanche est ici contraire à la nature même de la foi chrétienne.

La magie qui sert les desseins pervers est la magie « noire ». D’une manière directe ou indirecte, elle fait appel à des pouvoirs diaboliques (relations avec des esprits mauvais, pactes avec Satan), ou agit sous leur influence. Elle poursuit des fins maléfiques(procurer des maladies, des malheurs, la mort) ou influence le cours des événements à son intérêt propre pour en tirer des honneurs, des richesses ou le pouvoir. Cette forme de magie est un véritable anti-culte sur fond satanique qui peut culminer dans la célébration de messes noires.

Il convient aussi de faire la différence entre magie et religion. On peut être religieux sans être magicien. On peut être magicien sans être religieux. La religion est une référence directe à Dieu et à son action. La magie implique une vision du monde qui croit à l’existence de forces occultes qui exercent une influence sur la vie de l’homme et sur lesquelles celui qui exerce la magie (l’usager) pense pouvoir exercer un contrôle par l’intermédiaire de pratiques rituelles capables de produire automatiquement des effets.

La Lettre pastorale des évêques de Toscane, magie et démonologie fait observer trois formes dans la magie noire : La magie contagieuse, pour laquelle ce qui est contigu agit sur le contigu, ou une partie sur le tout, c’est-à-dire qu’il suffit de mettre en contact deux réalités pour qu’une force bénéfique ou maléfique passe de l’une à l’autre : « toucher du fer » ou « jeter du sel » éloignera les influences négatives ou les sorts à cause des vertus que renferment ces objets.

La magie imitative : selon laquelle le semblable produit le semblable : verser de l’eau par terre amènera la pluie. Transpercer une photo ou les yeux d’une poupée rendra aveugle ou fera mourir la personne qu’elle représente. La magie incantatoire : qui attribue un pouvoir particulier à des formules ou des actions symboliques que l’on croit capables de produire des effets indiqués par ces formules (4).

Au terme, - et là, je n’ai pas la prétention de faire de l’angélologie - on retiendra que la foi chrétienne reconnaît l’existence d’êtres personnels et purement spirituels. Ce sont les anges, créés par Dieu pour être ses messagers (Lc 1, 26-38). Cependant, certains anges se sont rendus coupables d’insoumission à Dieu, devenant ainsi définitivement mauvais(5). On les appelle « démons » ou « esprits mauvais » (Mc 1, 21-28 ; Mc 5, 1-20). Ils sont pervertis et pervertisseurs et veulent amener l’homme au refus de Dieu, entre autres, par des moyens spirites divers. Certes, il faut se garder de voir le Diable partout, mais la sorcellerie et les autres formes d’occultisme relèvent de ces moyens.

Pour désigner les sciences mystérieuses, nous retiendrons pour notre part le mot « occultisme » qui se définit, selon le Larousse, comme l’ensemble des doctrines et des pratiques concernant des faits échappant à l’explication rationnelle, fondées en général sur la croyance en des correspondances entre les choses et représentant le plus souvent un caractère plus ou moins ésotérique (alchimie, magie, mantique, sorcellerie, fétiches, etc.).

L’occultisme : un phénomène universel ?

Il n’est pas exagéré de parler aujourd’hui d’une véritable « industrie de l’occultisme », au regard de la diffusion du phénomène. A l’occultisme d’origine traditionnelle, se superposent, aujourd’hui, des formes variées, du fait que les hommes ont toujours voulu percer les mystères de la vie. Mais, comme le soutient Meinrad Hebga, il n’est pas donné à tout le monde de le faire. Certaines sociétés ont des spécialistes chargés pour ainsi dire de cette fonction. En Afrique noire, nos pères avaient souvent recours à la divination. L’araignée divinatrice ou mygale est une technique y répandue : « le devin dispose des bâtonnets devant le trou de la bestiole et lui pose des questions. En sortant, l’araignée bouscule les bâtonnets, et le devin interprète leurs positions » (6).

La Grèce et l’Empire romain antiques avaient leurs oracles : des personnes étaient censées recevoir d’un esprit ou d’une divinité, après qu’elles soient entrées en transe, la révélation de l’avenir. A ces pratiques divinatoires, s’ajoutaient la sorcellerie et la magie.

Par les temps qui courent, l’astrologie (l’observation des astres pour déterminer leur influence sur les événements terrestres et la destinée des hommes) et la voyance (les voyants prétendent pouvoir lire dans le passé et prévoir l’avenir) font autant d’adeptes que les techniques anciennes. Il existe même des groupes occultes qui agissent sous couvert d’associations culturelles ou éducatives.

Le maraboutage est lui aussi en pleine expansion : le marabout est, en principe, un homme recommandable par sa vie dévote , qui devrait recourir à la prière d’intercession pour aider ses semblables. Mais, assez souvent, il vend des amulettes et des talismans. Il a le crédit de faire réussir à l’école et dans les affaires. On sait aussi que certains chrétiens ont tendance à attacher indûment un pouvoir magique aux médailles, aux crucifix et autres objets de piété…

La géomancie ( observation des figures formées par de la terre ou des cailloux sur le sol ou sur une table), l’ornithomancie, bref, une bonne gamme des mancie(s) attire de la clientèle aujourd’hui et fait des chiffres d’affaires de l’ordre de dizaine de milliards par an.

On a pu citer de grands parmi les adeptes : Newton, Descartes, Leibniz. Il est écrit que Karl Marx célébrait des messes noires (7), que Victor Hugo était un adepte fervent de la famille Fox (8). Cela peut étonner, pour des esprits hautement rationalistes. Mais Jésus n’a-t-il pas remercié son Père d’avoir caché certaines vérités aux savants et de les révéler aux tout petits ?.

Il court nouvelle aujourd’hui des accointances de certains hommes politiques européens, américains, africains avec l’occultisme. Aussi bien à Londres qu’à Paris, à Rome qu’à New York, à Dakar qu’à Ouaga, des ingénieurs, des industriels, et de petites gens aussi… reculent dans les villages, de jour comme de nuit, mais surtout de nuit, « pour voir clair » dans leurs affaires.

Des wakmans, à en croire certains écrits, ont été mandés d’Afrique auprès de certaines personnalités occidentales pour les aider à conquérir ou conserver le pouvoir. Le wak apparaît ici comme l’un des meilleurs produits exportables de l’Afrique en ce siècle de mondialisation (Hi !).

Des équipes de football auraient dû leur victoire aux « messies modernes ». Des statistiques indiquent, en Europe, un fort taux de fréquentation et de liaison de la population avec les fétiches, les magiciens et les sorciers. Aux Etats-Unis, la « religion de Satan », officiellement reconnue, rassemble des adeptes cultivés, que l’on peut rencontrer souvent en procession avec des tibias ou des crânes humains (9).

En Afrique, l’occultisme est toute une culture. Des gens respectables, chrétiens et non chrétiens, recourent à la magie par exemple pour arracher à leurs concurrents un poste convoité en commun. On est tenté de croire que les croyants africains pratiquent une double appartenance, en syncrétistes satisfaits.

Toutefois, on ne saurait aucunement en déduire, sans tomber dans la précipitation, que tout le monde est sorcier, magicien, fétichiste, bref, occultiste sur ce continent.

Si la littérature de l’occultisme déverse annuellement des millions de volumes sur le marché et arbore fièrement des noms de grands hommes, elle manque d’équité en élidant ceux des grands qui n’ont éprouvé la moindre sympathie pour l’ésotérisme.

Si par phénomène universel, l’on entend le fait que l’occultisme est pratiqué sur tous les continents et dans tous les pays, alors il est vraiment universel. Mais, s’il sous-entend que tout le monde en est adepte, alors il ne l’est pas encore. Car l’occultisme a ses causes dans la vie de tout adepte.

Les raisons du phénomène

Quidquid movetur, ab alio movetur : tout ce qui est mu est mu par quelque chose, disait saint Thomas d’Acquin. Tous les faits ont leurs causes. Il faut inscrire dans la mouvance du Nouvel Age (New Age) le foisonnement multiforme des nouvelles religiosités que nous connaissons aujourd’hui. Le Nouvel Age n’est pas en soi « une religion mais il est quand même religieux.

Il est une nébuleuse qui contient de l’occultisme, de l’ésotérisme, de la pensée mystique et magique au sujet des secrets de la vie »(10).. L’idée essentielle du New Age est que, « depuis l’an 2000, l’humanité est passée de l’âge astrologique à l’age du Verseau. Elle est dans un âge nouveau de prise de conscience spirituelle et planétaire, d’harmonie et de lumière, marqué par des mutations psychiques profondes »(11).

Le New Age prône la supra-religion mondiale de l’Ere du Verseau qui prendra la place du christianisme lié à l’Ere des Poissons finissante, le bousculant un peu au passage pour accélérer sa chute ( 12). Selon Jean Vernette - et il a vu pile - la diffusion de l’occultisme est le signe d’une conjoncture socio-religieuse collective. Elle traduit en effet :

un besoin de religieux et de sacré, d’expérience mystique et spirituelle, inassouvi. Personne n’ignore qu’aujourd’hui, en Europe surtout, un analphabétisme religieux se propage (la sécularisation), tandis qu’en Afrique, une recherche d’identité culturelle dans l’héritage traditionnel, doublée d’une boulimie de pouvoirs et de domination cristallise les nostalgies .

Beaucoup de chrétiens sont peu affermis dans la compréhension de la Bible, qui, en un sens, se présente comme « l’histoire d’un peuple de Dieu qui s’arrache aux idoles » (13).

Un besoin de sécurité et de points fixes dans un monde en grande mutation. A ce niveau, les sociétés occultes, mieux que l’Eglise, « offrent parfois un accueil chaleureux et une communauté réconfortante où règne une bonne ambiance », estime Victor BISSET (14). Les adeptes y sont plus sensibles aux craintes et aux tempéraments des uns et des autres.
Les activités magico-occultistes relèvent aussi de requêtes existentielles comme la libération de la douleur, du mal, de la peur, de la mort même, la solution aux interrogations et aux difficultés du moment présent. Par un cocktail de pratiques, l’adepte devient l’homme efficace et le gagneur à qui tout réussit.

Mais alors, l’occultisme donne-t-il vraiment la réussite ? Un homme peut-il renier sa foi au nom du succès ? Sont-ce donc seulement ceux qui réussissent qui ont droit à la vie ? Un chrétien peut-il vraiment pratiquer l’occultisme ?

Attitudes chrétiennes face à l’occultisme

L’attitude des Missionnaires dans notre pays face à la religion traditionnelle a été peut-être, dans certaines régions, celle de la tabula rasa. Ils n’ont pas toujours respecté les cultures des païens qu’ils évangélisaient (15). La Bonne Nouvelle venait comme pour mettre fin à toute forme de culte antérieur, que l’on appelait d’ailleurs « paganisme », « ancestralisme ».

Mais il faut situer cette attitude dans le mouvement général de la mentalité de l’époque pour mieux la comprendre ; ce qui ne l’excuse pas. De plus, depuis le Concile Vatican II, la Théologie a soutenu que les religions traditionnelles étaient des « pierres d’attente » de la Bonne Nouvelle et que l’Esprit Saint était présent sous une certaine forme dans les religions africaines.. En d’autres termes, les religions traditionnelles n’étaient pas la Mauvaise Nouvelle contre laquelle se battrait la Bonne.

On n’oubliera pas que les missionnaires se sont aussi préoccupés de conserver et de valoriser certains aspects de la culture locale : valorisation des langues locales par l’édition de dictionnaires, recueils de proverbes, de contes, invention d’alphabets des langues locales, monographies, etc. L’avènement du clergé autochtone a eu pour mérite la promotion et la concrétisation d’un désir légitime : la Receptio- Re-expressio-et-Traductio (16) de l’Evangile dans la culture africaine : c’est l’inculturation.

Convaincu que « notre propre être ne doit pas nous être conféré du dehors » (17)., c’est-à-dire que nous n’avons pas à laisser à des étrangers à l’Afrique prendre fait et cause à notre place(11), le clergé africain a pris à cœur de faire se rencontrer le Christianisme et les cultures autochtones.

Il me semble que cette entreprise d’inculturation n’est pas connue de beaucoup. Je pense, pour ma part, qu’une conférence sur la sorcellerie, pour être profitable à un grand nombre, doit être faite à plusieurs voix : (vision chrétienne, musulmane, de la religion traditionnelle, de chercheur neutre).

Certes, l’inculturation suit toujours son chemin ; mais il lui est clairement apparu très tôt que la sorcellerie, la magie, les fétiches sont incompatibles avec la foi chrétienne. Pourquoi cela ? Parce que l’occultisme se manifeste comme une réédition de la tentation des origines qui a été à la racine du péché originel, une suggestion du Tentateur.

La position de l’Eglise a été constante et sans équivoque à l’égard de l’occultisme : il est contre la foi chrétienne. Ignore-t-on l’extrême dureté de l’Ancien Testament contre celui qui pratique la magie ? « Ne vous tournez pas vers les spectres et ne recherchez pas les devins ; ils vous souilleraient. Je suis le Seigneur votre Dieu » (Lv 19, 31).La magie ets un acte d’apostasie du Seigneur, unique sauveur de son peuple.(Dt 13, 6) et un acte de rébellion à l’égard de Dieu.(1Sm15,23). La magie est même présentée comme un acte de prostitution (Os4, 12).

Le livre de la Sagesse souligne ironiquement combien les rites magiques conduisent à des situations pires, après un succès apparent. Ce que Dieu condamne dans la magie et la sorcellerie, c’est le fait que l’usager (celui qui fait ou commande l’acte magique) met sa confiance dans une créature visible ou invisible plutôt que dans le Créateur seul.

Certains sociologues ou anthropologues ont fait croire qu’il existe de bons esprits (bons génies : djinns, bons esprits telluriques : kinkirsi). Mais, peut-on réellement parler de bons esprits si ces personnages accablent leurs hôtes d’interdits (couleurs des vêtements, nourriture, fréquentations, etc.) et les jettent dans des crises extrêmement épuisantes ?

Sont-ils bons quand ils sont incubes ou succubes et empêchent leurs protégés de se marier, sacrifiant de ce fait leur bonheur à un égoïsme mystérieux ? Ces esprits dits « bons » qui procurent richesse, amour, chance, santé, pouvoir et autres avantages sont en réalité très méchants, puisqu’ils font payer cher leurs prétendus cadeaux : on sacrifiera la vie d’un enfant pour devenir riche ou puissant.(19).

Si par mégarde, la contrepartie n’est pas payée, même par oubli, les génies ou esprits vous le feront payer cher. L’expérience dans le Renouveau charismatique a montré que ces Puissances, voulant garder leurs disciples, accèdent à leur demande, mais en prennent davantage. De nombreuses personnes ont dû leur guérison physique ou mentale à la destruction de fétiches cachés dans leur maison et par la prière.

Les vrais chrétiens sont appelés à s’en remettre à l’unique Sauveur Jésus Christ.

Certes, on peut recourir aux médecins traditionnels mais ce recours ne légitime pas l’invocation des puissances mauvaises. Or beaucoup de médecins traditionnels, même s’ils s’adressent à Dieu, passent par des intermédiaires tels que des kinkirsi, des voduns, et autres esprits. Le sens authentique de la foi n’a pas besoin de telles références.

Quant aux sacrifices traditionnels, qui ont rythmé de tout temps la vie des communautés villageoises, aucune doctrine n’autorise à les « sataniser ». Nos pères qui les faisaient ne sont aucunement imputables à faute.

Dieu accueillait leur bonne volonté et leur foi. Il faut souligner qu’il y a certainement beaucoup de saints parmi nos pères de la religion traditionnelle. Leurs prières étaient adressées à Dieu (monothéisme) par l’intermédiaire des mânes à qui étaient offerts les sacrifices ; du moins chez la plupart des peuples du Burkina. Car, Dieu n’a pas besoin de sacrifice, comme l’attestent les formules sacrificielles chez les Moose : Naaba Wend pa rit yé ou Naaba ziid Wend pa rit yé. La b poorê dâmb ritamê(Dieu ne tire pas profit des sacrifices. Mais ses serviteurs immédiats en ont besoin).

Leurs rites rendaient donc visibles des sentiments intérieurs (demande, remerciement, adoration, aveu de faute et désir de pardon) auxquels Dieu et les mânes( ?) étaient censés répondre). Il y aurait glose à faire sur les mânes des ancêtres à qui l’on attribue un caractère vindicatif déconcertant. Mais, qu’il suffise !

Pour le chrétien, qui n’a plus besoin d’autre sacrifice que celui du Christ, l’offrande de Jésus, dans sa réalité et dans son expression, récapitule et accomplit l’économie sacrificielle des temps passés. L’oblation de la Croix « surpasse les sacrifices variés et multiples »(20), en raison de la dignité du Fils de Dieu, de la perfection de son offrande et de son efficacité universelle.

En définitive, les sacrifices religieux, s’ils sont offerts en prière à Dieu par des « païens » (avec ou sans intermédiaires), revêtent une signification religieuse authentique appelée à trouver son accomplissement et son dépassement dans le Christ ; mais de la part d’un chrétien, ils n’auraient aucune valeur et peuvent même être peccamineux.

On ne saurait donc tolérer que des chrétiens africains « sacrifient à » des esprits dits mânes, génies familiaux ou claniques, par exemple un serpent, un caïman, un boa sacré, une rivière sacrée, une Mamiwata (Mamy water = dame de l’eau, en pidgin english). Ce sont des déités ou fétiches. Il faut y ajouter les édicules-sanctuaires, les reliquaires, les statuettes.

Conclusion

Toutes proportions gardées aux sens des mots, et au delà de la « positivisation » de certains termes fondamentalement négatifs , l’occultisme et ses consorts demeurent des pratiques incompatibles avec la foi chrétienne. Certes, il y a nécessité et urgence d’un examen minutieux et approfondi de nos cultures et traditions pour y déceler les valeurs et trésors non encore dévoilés. Mais les pratiques à forte connotation syncrétiste ( je ne dis pas syncrétique) sont déjà connues.

On ne le sait que trop. L’évangélisation au Burkina durant plus d’un siècle n’a fait reculer que de peu le règne de l’occultisme. Ses clients se recrutent aussi parmi les chrétiens dits « pratiquants ». Mais, même s’ils se recrutaient parmi les hommes d’Eglise (cela peut arriver), la sorcellerie, la magie et les fétiches devraient être tenus à distance respectueuse de la foi chrétienne.

Il faut reconnaître qu’un siècle d’évangélisation ne suffit point à élaguer des pratiques millénaires. Bien plus, l’Esprit saint ne sommeille pas. Son lent travail de transformation des cœurs produit déjà des fruits visibles. N’importe comment, le règne de l’occultisme s’offre à l’Eglise comme un vaste champ pastoral et un défi permanent. Aux hommes d’Eglise donc d’inventer une pastorale assortie pour eux-mêmes et leurs ouailles !

Une éventuelle revalorisation de la sorcellerie ou sa transformation en produit officiel consommable et exportable présenterait, à n’en point douter, de sérieux dangers pour la paix sociale, comme en témoigne l’histoire de certains villages. : Peur et méfiance, domination et asservissement, assujettissement du droit aux forces occultes, etc. Bref, on vivrait dans un monde en guerre d’occultisme. Certes, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau de bain, mais il ne faut pas non plus laver le bébé avec son ancienne eau de toilette.

Abbé Théodore Ouédraogo,
Archidiocèse de Koupéla


Citations

1- Lettre pastorale des Evêques de Toscane, Magie et démonologie, in Documentation Catholique, N° 2104 p. 993.

2- Sorcellerie et magie, Pirogue,N° 31, p 4.

3- Larousse, article : magie. 4- Lettre pastorale des Evêques de Toscane, op.cit. p. 989.

5- Catéchisme de l’Eglise Catholique, Mame-Plon, Paris, 1992, § 391-395.

6- Sorcellerie et magie, op. cit., p.6.

7- Richard Wurmbrand, Karl Marx, Médiaspaul,Paris,1987.

8- Meinrad P. Hebga, Sorcellerie, chimère dangereuse… ? INADES Editions, Abidjan, 1979, p. 270.

9- Sorcellerie et magie, Op. cit. p.30.

10- Card. G Daneels, Le Christ ou le verseau ?,S. de Presse de l’Archevêché, Malines, 1991.

11- Sectes et nouvelle religiosité, Il est vivant, p5

12- Ibid, p5. 13- Vocabulaire de Théologie Biblique, art. Idoles, col 559.

14- Victor Brisset, Sectes et esprit sectaire, p.17

15- Bernard Yaogho,, Les conditions de l’Inculturation, in Ecoute Afrique, 3p. 7

16- E. C. Sandwidé, Histoire de l’Eglise au Burkina Faso, Traditio, Receptio et Re-expressio : 1899-1979, thèse de doctorat, Rome, 1999.

17- Card. P.Zoungrana au Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar in DC,1969,P860.

18- Bernard Yaogho, op. cit,p 11.

19- . Meinrad Hebga., Sorcellerie et prière de délivrance, Présence africaine, INADES Edition, 1982, p.136

20- VTB, art. sacrifice, p.1167.

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