Economie : Le visage noir de l’or blanc
Sous le poids insoutenable des dettes cumulées en intrants et en semences, plus de 1 500 cotonculteurs indiens de l’Etat de Chaccisgarh se sont pendus. Au Burkina Faso, un tel drame ne s’est pas encore produit, mais des cultivateurs, égarés par des aléas difficilement compréhensibles d’une filière, ont préféré aller à l’aventure hors du pays ou s’adonner à d’autres spéculations afin d’échapper au coton et à son argent devenu "un serpent de mer", "un piège sans fin".
Les relations entre les cotonculteurs et les sociétés cotonnières ressemblent fort bien à celles du "vieil homme et la mer" décrites par Ernest Hemingway. Le coton commence à donner des rides à de nombreux paysans. Le crédit n’étant plus individuel mais collectif sous le couvert du groupement, au risque d’être indexé du doigt dans tout le village, ceux-ci se voient obligés de vendre céréales et bêtes pour s’acquitter de leurs dettes. A la chute brutale du prix du kilogramme au fil des ans, des dettes parfois inexplicables inhérentes aux intrants accablent les acteurs qui commencent sérieusement à se décourager de leur choix agricole. L’époque où des cotonculteurs burkinabè ont rivalisé d’opulence et d’aisance avec les traditionnels nantis du pays, les fonctionnaires de l’Etat, s’éloigne peu à peu.
Pour de rares fois, des producteurs ont osé hausser le ton lors des fora pour signifier aux émissaires de la SOFITEX, venus solliciter leur adhésion à la présente campagne et recommander leur ardeur pour atteindre 450 000 t, leur désarroi devant une culture qui leur cause tant de chagrins. Ils ne comprennent pas toujours les fluctuations sans cesse discordantes des prix des intrants (hausse) et du kilogramme de coton (baisse), la catégorisation subjective et souvent "abusive" de la qualité de leur production, l’enlèvement tardif des récoltes et surtout, les rémunérations très tardives. L’année dernière, un paysan de Léo dans la Sissili, n’a pas hésité à comparer "sa peau rugueuse de caïman" à "celles lisses" des patrons des sociétés cotonnières pour leur rappeler que le sacrifice demandé par ces derniers, pour sauver la filière n’est pas proportionnellement supporté par tous.
Cette année, ce sont les cotonculteurs de Yé dans le Nayala qui se plaignent d’un double langage dans la fixation du prix des intrants. C’est aussi à l’entame d’une nouvelle campagne que certains d’entre eux reçoivent le paiement de leur dernière récolte. A dire vrai, en plus des facteurs exogènes à la crise du coton, la filière au Burkina Faso souffre d’une crise de confiance entre les producteurs et les responsables. Tant que les premiers parvenaient à dégager des bénéfices de la vente de leur récolte, ils fermaient les yeux sur certains comportements des seconds. Les bureaucrates semblent profiter, en ces moments difficiles, de la blancheur de l’or au détriment des "champêtriers" aux dos brûlés qui broient du noir. Les pays acheteurs imposent aussi leur choix, leur prix et tirent le plus grand profit que ceux qui en cultivent.
A l’instar de bien des matières premières africaines, le commerce du coton luit en un marché de dupe tant au plan national qu’international. Les sociétés cotonnières ont un grand challenge à surmonter ces temps-ci, pour convaincre de nombreux paysans à persévérer dans cette culture ou à accroître leur rendement. Ni l’introduction du "très rentable" coton Bt, ni la subvention du coût des intrants à hauteur de 4 milliards F CFA ne suffiront à eux seuls, à redonner confiance aux cotonculteurs déjà attirés par les grandes retombées pécuniaires "ici et maintenant" d’autres spéculations tel le sésame... Bien que l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB) soit actionnaire dans des sociétés cotonnières, elle aurait pu jouer un rôle intelligent de lobbying pour imposer un juste équilibre (gagnant-gagnant ou perdant-perdant) dans le partage des fruits de la croissance ou des charges de la crise entre tous les acteurs de la filière que de se réduire en une tribune d’accompagnement, de vulgarisation ou d’acquiescement.
L’Etat a fortement participé au développement de la culture du coton dès les années 1990 à travers la mobilisation des ressources financières nécessaires au financement des campagnes et le renforcement de la recherche scientifique dans ce secteur. Il appartient maintenant aux principaux concernés de se donner les gages d’une pérennisation de la dynamique d’action. Si 33 000 agriculteurs américains arrivent à imposer leur diktat au reste du monde sur le marché international du coton, c’est parce que leur association s’est révélée un puissant lobby aux Etats-Unis. Elle pèse de tout son poids dans les prises de décision et affirme sa forte présence dans tous les maillons de l’industrie textile.
Quoique le coton soit reconnu par tous les économistes comme exerçant un puissant effet d’entraînement des autres secteurs d’activités, l’atteinte du chiffre record de 800 000 t et le rang de premier producteur africain n’ont pas véritablement profité au développement en dehors des recettes d’exportation. Les pays africains ont comme toujours, naïvement cru en des prospérités éternelles. Tant que le cacao, le café, l’huile de palme, le bois, le coton ou l’arachide s’achetaient bien sur le marché international, ils se sont toujours refusés à penser au revers de la médaille et à s’imaginer la mévente voire l’après de ces produits de rente comme l’ont déjà entrepris nombre de pays du Golfe pour le pétrole.
Les booms agricole et minier s’accompagnent rarement d’un souci d’épargne ou de création d’autres richesses à partir de la principale existante. Le combat pour la survie des cotonculteurs africains engagé à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) par le quatuor (Bénin, Burkina Faso, Mali, Tchad) pourrait s’enrichir de la capacité de ces pays à valoriser sur place une grande partie de leur production. Les paysans ont été encouragés au Burkina Faso en amont à s’investir pour accroître leurs rendements sans qu’en aval, des initiatives publiques ou privées d’envergure n’entraînent des valeurs ajoutées considérables. Le coton a manqué de façon maladroite à l’appel de la transformation, réelle source de richesses. Maintenant l’or blanc tant adulé et mal entretenu a décidé de montrer son visage ... noir.
Jolivet Emmaüs (joliv_et@yahoo.fr)
Sidwaya


