UEMOA : Le « Consommer local » au service de l’intégration régionale
La commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) donne, à compter du 1er octobre 2026, le coup d’envoi de la 7e édition de l’initiative « Mois d’octobre, mois du consommer local ». Cette édition est placée sous le thème « Consommer local, facteur d’intégration régionale et de souveraineté économique de l’UEMOA face aux mutations du commerce mondial ». Elle entend faire du consommer local un levier de développement des entreprises, de transformation des matières premières et de consolidation du marché régional.
Dans un entretien accordé à l’émission « L’Invité de l’intégration », enregistré le 28 septembre 2026, le Pr Filiga Michel Sawadogo, commissaire chargé du département du marché régional et de la coopération de la commission de l’UEMOA, a expliqué les enjeux de cette initiative et les perspectives qui s’ouvrent pour les produits « Made in UEMOA ».
Pour cette 7e édition, la Commission de l’UEMOA prévoit trois principaux temps forts à son siège, à Ouagadougou. Le 1er octobre marquera le lancement officiel de l’initiative, sous la présidence du président de la commission de l’UEMOA, Abdoulaye Diop. Le ministre burkinabè chargé de l’industrie, du commerce et de l’artisanat ainsi que la présidente de la chambre consulaire régionale, ou leurs représentants, sont également attendus. Le 2 octobre, une conférence publique permettra d’approfondir les enjeux liés au thème central. Les échanges porteront notamment sur les chaînes de valeur, la qualité et la normalisation, le numérique et le commerce électronique ainsi que le marché commun.
Deux panels sont prévus : le premier consacré à la production locale comme instrument de souveraineté économique de l’UEMOA ; le second consacré aux stratégies régionales à mettre en œuvre dans un monde commercial en mutation. Enfin, une exposition-vente régionale réunira, du 1er au 4 octobre, des exposants venus des huit États membres. Cette activité revient au niveau régional après une interruption depuis la foire organisée en octobre 2024 à la maison du peuple de Ouagadougou. Dans les États membres, les manifestations nationales comprendront notamment des lancements officiels, des expositions-ventes, des conférences, des formations, des visites d’entreprises et des rencontres d’affaires.
Instituée en 2019 par les ministres du commerce des États membres de l’UEMOA, l’initiative fait actuellement l’objet d’une étude d’évaluation commanditée par la commission. L’étude, lancée en juin 2026, porte sur les cinq premières éditions, de 2020 à 2024. Ses conclusions définitives ne sont pas encore disponibles. Les premiers retours recueillis auprès des différentes parties prenantes font toutefois ressortir une appréciation globalement positive de la pertinence de l’initiative. Les exposants souhaitent notamment des espaces d’exposition plus importants, davantage de participants et une durée plus longue.
Des effets concrets sont également évoqués, notamment la création de partenariats entre entreprises, les démarches de mise aux normes et l’élargissement de l’offre locale. L’évaluation fait cependant apparaître plusieurs pistes d’amélioration : renforcer les critères de sélection des exposants, en accordant davantage de place à la qualité et à l’innovation, mieux planifier les activités et mettre en place un véritable dispositif de suivi-évaluation. L’objectif est notamment de mesurer plus précisément l’impact du « Consommer local » sur les ventes, la compétitivité des entreprises et les échanges entre les États membres.
Selon le Pr Filiga Michel Sawadogo, le choix du thème de cette 7e édition est directement lié aux transformations du commerce international et aux vulnérabilités révélées par les crises récentes. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement, les tensions géopolitiques et la multiplication des barrières commerciales ont notamment mis en évidence la dépendance des économies aux marchés et aux approvisionnements extérieurs. Les conséquences sont particulièrement sensibles pour les producteurs, confrontés à la hausse du coût des intrants, mais également pour les ménages, à travers l’augmentation des prix. Dans ce contexte, la souveraineté économique est présentée non pas comme un repli sur soi, mais comme la capacité à préserver des marges de décision, amortir les chocs extérieurs, produire davantage localement et mieux valoriser les matières premières.
Pour lui, l’intégration régionale apparaît dès lors comme un instrument essentiel pour renforcer cette capacité collective. Or, selon les données citées par le professeur Sawadogo, les échanges entre les huit États membres de l’UEMOA n’ont représenté, en moyenne entre 2022 et 2024, que 13,1 % du commerce de marchandises de l’union. Un niveau qui traduit, selon lui, un potentiel encore largement inexploité. « Entre 2022 et 2024, les échanges entre les huit États de l’UEMOA n’ont représenté en moyenne que 13,1 % de notre commerce de marchandises, ce qui est très faible. Néanmoins, ce faible pourcentage montre qu’il y a une marge de progression que le Consommer local va booster, nous l’espérons. En réponse à ces enjeux, le Consommer local crée des débouchés pour nos producteurs, soutient la transformation locale et la diversification des produits, renforce la compétitivité des entreprises et stimule les échanges entre États. Et le produit local, au sens communautaire, s’entend de tout ce qui est produit au sein de l’un des huit Etats membres de l’UEMOA : produits agricoles, de l’élevage, de l’artisanat, les services, les produits industriels des PME-PMI et des moyennes et grandes entreprises ; il faut rappeler ici que les ministres du commerce souhaitent avoir des « champions », c’est-à-dire de très grandes entreprises, à même de compétir avec les entreprises du continent et du monde », a confié Pr Sawadogo.
Du marché national au marché continental
L’autre grande perspective évoquée est celle de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Pour le Pr Filiga Michel Sawadogo, l’ouverture du marché continental représente à la fois une opportunité et un défi. Les entreprises de l’UEMOA auront accès à un marché de plus d’un milliard de consommateurs, mais elles devront également faire face à la concurrence des produits provenant des autres pays africains. « La ZLECAf ouvre à nos entreprises un marché de plus d’un milliard trois cents millions de personnes mais aussi à une concurrence accrue : les produits des autres pays africains viendront sur nos marchés. Le Consommer local prépare nos entreprises à réussir leur entrée dans la ZLECAf : on leur fait conquérir le marché national, celui de l’UEMOA, puis le marché continental. Cela suppose d’agir sur la qualité, le respect des normes, la disponibilité, le conditionnement, les coûts, les prix, les emballages et la présentation des produits. La Stratégie régionale ZLECAf de l’UEMOA, adoptée en mars 2026, vise précisément à renforcer la compétitivité de nos économies, de nos entreprises et de notre secteur privé de façon générale. Pour ce faire, avec la Banque africaine de développement (BAD), la commission a engagé un projet d’un milliard 748 millions de FCFA, pour la période 2026-2028 », a-t-il révélé.
Des critiques négatives sont parfois portées sur les produits locaux. Le commissaire reconnaît que certains reproches adressés aux produits locaux, qualité insuffisante, prix élevés ou difficulté à les trouver dans les pays voisins peuvent être fondés. C’est pourquoi les actions engagées portent également sur la qualité, la certification, l’emballage, le commerce électronique et la maîtrise des prix. « Ce reproche est parfois fondé. C’est pourquoi, la commission et les Etats travaillent à développer la production, notamment avec l’approche filière, à accroître la qualité des produits, le respect des normes et le recours à la certification, l’amélioration de l’emballage, le recours au commerce électronique, et une maîtrise des prix, etc. Il y a également la promotion des exportations intra-communautaires par le projet Talents africains à l’international (TAI), initié par le Réseau des organismes de promotion du commerce de l’UEMOA (ROPC-UEMOA). La libre circulation des produits originaires découle directement du texte du traité de l’union. Cependant, elle rencontre dans la pratique des obstacles, notamment non tarifaires. Il faut rappeler avec force qu’un produit originaire d’un Etat membre doit pouvoir arriver sans droit de douane ou d’autres paiements et sans tracasseries dans les sept autres Etats membres. Pour combattre les obstacles dénoncés, la plateforme d’alerte des entraves à la libre circulation est mise en place et doit être dynamisée », a souligné le commissaire.
Au-delà du mois d’octobre
Pour le Pr Sawadogo, le « Mois du consommer local » ne doit surtout pas être considéré comme une opération limitée à quatre semaines. Le mois d’octobre constitue avant tout un moment de forte visibilité destiné à attirer l’attention des consommateurs, des entreprises et des décideurs sur les produits de l’Union. Le travail doit ensuite se poursuivre tout au long de l’année.
La commission entend notamment accompagner les filières prioritaires de son Plan stratégique impact 2030, parmi lesquelles le coton-textile, le riz et l’engrais-phosphate. Elle poursuivra également la mise en œuvre de la stratégie régionale ZLECAf et prendra en compte les recommandations issues de la conférence du 2 octobre ainsi que les résultats de l’étude d’évaluation.
Aux États membres, la commission demande notamment de poursuivre les politiques de soutien à la production et à la transformation, d’appliquer les textes communautaires, de contribuer à la maîtrise des prix et de donner une place aux produits locaux dans les commandes publiques. Les entreprises sont, quant à elles, appelées à investir dans la qualité, la diversification et la compétitivité de leur offre. « Notre ambition est que nos produits trouvent leur place chez nous avant de conquérir le continent. Ce serait ainsi une certaine protection du marché de l’union contre les produits importés si les consommateurs sont d’ores et déjà habitués à consommer les produits de celle-ci. Chaque produit de l’union acheté fait vivre un producteur et un ou plusieurs employés. Consommons local, consommons UEMOA », a-t-il terminé.
Rama Diallo
Lefaso.net



