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Ils n’avaient qu’un ordinateur pour toute l’école. Puis ils ont commencé à battre les meilleures écoles du pays

Publié le vendredi 25 septembre 2026 à 23h37min

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Ils n’avaient qu’un ordinateur pour toute l’école. Puis ils ont commencé à battre les meilleures écoles du pays

Il n’y avait qu’un seul ordinateur pour toute l’école. La connexion Internet fonctionnait mal. Il y avait environ cinquante-huit élèves par enseignant. Certains enfants marchaient jusqu’à sept kilomètres pour venir en classe. Beaucoup arrivaient de familles qui manquaient déjà du nécessaire ; près d’un tiers étaient orphelins ou grandissaient avec un seul parent. Dans cette région semi-aride de la vallée du Rift, au Kenya, la sécheresse et la faim n’étaient pas des sujets étudiés dans les livres. Elles faisaient partie de la vie.

Peter Tabichi enseignait les mathématiques et les sciences à Keriko Mixed Day Secondary School. Il aurait pu dresser la liste de tout ce qui manquait. Il choisit plutôt de regarder ce qui était là : des enfants et, derrière ce qu’ils n’avaient pas, des capacités que personne n’avait encore mesurées.

Peter était frère franciscain. Chaque mois, il consacrait 80 % de son revenu à aider les plus démunis, notamment des élèves qui n’avaient pas les moyens d’acheter des livres ou des uniformes. C’est le détail que l’on retiendra beaucoup de lui par la suite. Mais ce n’est peut-être pas le plus révélateur. Car Peter ne donnait pas seulement ce qu’il avait. Il cherchait constamment une manière d’utiliser ce qu’il n’avait pas.

L’école manquait d’Internet ? Il allait dans des cybercafés, téléchargeait des ressources pédagogiques, puis les rapportait à Keriko afin de les utiliser hors connexion dans ses cours.

Un élève prenait du retard ? Avec quatre collègues, il organisait des séances supplémentaires après les cours et pendant les week-ends. Et lorsque les résultats scolaires ne lui disaient pas suffisamment ce qui n’allait pas, il allait chez l’enfant, rencontrait sa famille et cherchait le problème que la note ne racontait pas.

Puis il fit quelque chose qui, avec le recul, paraît presque déraisonnable. Il commença à préparer ces enfants pour des compétitions scientifiques. Pas seulement entre eux, mais contre les meilleures écoles du pays.

Il développa le club scientifique de Keriko, créa un programme destiné à faire émerger les talents et poussa ses élèves vers des problèmes dont personne n’avait apparemment pensé que leur pauvreté devait les dispenser. Alors quelque chose se produisit : ils commencèrent à gagner.

Lors de la Kenya Science and Engineering Fair de 2018, l’un des grands rendez-vous nationaux où les meilleurs jeunes scientifiques du pays viennent défendre leurs inventions et leurs recherches, environ 1 800 élèves, enseignants, innovateurs et responsables de l’éducation se retrouvèrent pendant quatre jours autour de projets allant de la physique à l’ingénierie, en passant par les mathématiques, l’énergie et l’informatique.

Les élèves de Keriko y présentèrent notamment un dispositif qu’ils avaient conçu pour permettre aux personnes aveugles et sourdes de mesurer des objets. Puis les résultats tombèrent. La petite école rurale de Peter arriva première au niveau national dans la catégorie des établissements publics.

D’autres élèves réussirent à produire de l’électricité à partir de plantes locales et obtinrent une récompense de la Royal Society of Chemistry. Bientôt, 60 % des projets scientifiques de l’école se qualifiaient pour des compétitions nationales. Mais les changements les plus importants étaient peut-être ceux qui faisaient moins de bruit.

En trois ans, les effectifs de Keriko doublèrent pour atteindre 400 élèves. Les cas d’indiscipline, autrefois estimés à trente par semaine, tombèrent à trois. En 2017, seuls 16 élèves sur 59 avaient poursuivi leurs études supérieures ; l’année suivante, ils étaient 26. Les filles finirent par devancer les garçons lors des quatre évaluations organisées pendant l’année précédant la candidature de Peter au Global Teacher Prize.

L’école n’avait toujours qu’un ordinateur. Et c’est peut-être là que l’histoire devient intéressante. Car nous confondons facilement deux choses : les moyens dont quelqu’un dispose et la mesure de ce dont il est capable.

Peter, lui, semblait refuser cette confusion. Devant un mauvais résultat, il cherchait ce que la note ne disait pas. Devant une mauvaise connexion, il cherchait Internet ailleurs. Devant des enfants pauvres, il ne demandait pas seulement ce qui leur manquait. Il cherchait ce qui, en eux, risquait de rester invisible si personne ne créait les conditions pour le faire apparaître.

Puis, en 2019, quelqu’un regarda à son tour ce qui se passait à Keriko. Cette fois, de très loin. Peter fut sélectionné parmi plus de 10 000 candidatures et nominations provenant de 179 pays pour le Global Teacher Prize.

Créé par la Varkey Foundation, ce prix international récompense chaque année un enseignant dont le travail a eu un impact exceptionnel sur ses élèves, sa communauté et la profession. Avec un million de dollars attribué à un seul lauréat, il était déjà devenu l’une des distinctions les plus importantes de l’enseignement dans le monde.

Peter se retrouva à Dubaï. À des milliers de kilomètres de l’école, de ses routes difficiles, de sa connexion intermittente et de cet ordinateur que tant d’élèves devaient partager, son nom fut annoncé.

Peter Tabichi venait de remporter le prix. Un million de dollars.

L’histoire pourrait s’arrêter là. Ce serait même une fin presque trop parfaite : un enseignant donne 80 % de son revenu pendant des années et, un jour, le monde lui rend un million de dollars. Seulement, ce n’est pas ce que Peter fit de ce moment. Au lieu de parler d’abord de ce qu’il avait accompli, il ramena le regard vers Keriko.

« Je ne suis ici que grâce à ce que mes élèves ont accompli », déclara-t-il en substance, ajoutant que ce prix donnait à ces jeunes une chance et montrait au monde ce dont ils étaient capables.

Quelques mois plus tard, deux de ces élèves montèrent dans un avion. Ils n’en avaient jamais pris. Destination : Phoenix, en Arizona, pour l’Intel International Science and Engineering Fair (Intel ISEF).

Ce n’était pas un simple concours scolaire. C’était alors la plus grande compétition scientifique internationale au monde destinée aux élèves du secondaire : plus de 1 800 jeunes chercheurs venus de 80 pays, régions et territoires, sélectionnés à travers des centaines de concours affiliés, s’y retrouvaient pour présenter leurs travaux devant des scientifiques et des spécialistes de haut niveau et concourir pour près de 5 millions de dollars de prix et de bourses.

Les deux jeunes venus de cette école où Internet fonctionnait à peine représentèrent le Kenya sur une scène scientifique internationale. Ils y remportèrent un prix lié aux Objectifs de développement durable des Nations unies.

Et c’est ici, peut-être, que l’ordinateur du début cesse d’être un détail. Nous passons une partie considérable de notre vie à évaluer les êtres humains à partir de ce qui est déjà visible : leur diplôme, leur argent, leur réseau, leur adresse, leur aisance, les outils dont ils disposent, les résultats qu’ils ont déjà produits.

Peter avait devant lui des enfants pour lesquels presque tous ces indicateurs étaient défavorables. Il n’a pas nié leurs obstacles. Il a payé des uniformes, acheté des fournitures, cherché des ressources, rencontré des familles. Les contraintes étaient réelles et exigeaient des réponses réelles. Mais il a refusé de commettre une erreur supplémentaire : prendre leurs circonstances pour leur plafond.

C’est une distinction qui dépasse largement une salle de classe. Un dirigeant peut regarder un collaborateur et ne voir que ce qu’il sait déjà faire. Un parent peut regarder un enfant et confondre ses difficultés présentes avec ses possibilités futures. Nous pouvons même nous regarder nous-mêmes et prendre l’inventaire de ce qui nous manque pour une prédiction de ce que nous deviendrons.

Peter Tabichi avait un ordinateur, une connexion capricieuse et des enfants que le monde avait beaucoup de raisons de sous-estimer. Il ne pouvait pas changer immédiatement les circonstances dont ils avaient hérité. Alors il commença par changer quelque chose de plus discret : ce qu’ils pouvaient imaginer devenir.

Quelques mois après son prix d’un million de dollars, deux de ses élèves prenaient l’avion pour la première fois. Ils traversaient un océan pour présenter leurs idées au monde.
Peter n’avait pas attendu que son école ressemble aux meilleures pour commencer à regarder ses élèves comme s’ils pouvaient un jour rivaliser avec elles. Du cybercafé où il allait chercher les ressources qu’il n’avait pas jusqu’aux concours scientifiques où il envoyait ses élèves, une même question semble avoir traversé son travail : Que puis-je encore construire avec ce qui reste ?

C’est peut-être cela, au fond, qu’un grand éducateur donne avant même le savoir : non pas la promesse que les obstacles disparaîtront, mais la conviction qu’ils n’ont pas le droit de décider, à eux seuls, de la taille d’un avenir.

Et il n’est pas nécessaire d’avoir une salle de classe pour exercer cette responsabilité. Nous avons presque tous, quelque part, quelqu’un dont nous contribuons à agrandir ou à rétrécir l’horizon : un enfant, un collaborateur, un jeune collègue, parfois simplement une personne qui ne voit pas encore en elle-même ce que nous avons déjà commencé à entrevoir.

Peter Tabichi avait un ordinateur, une connexion capricieuse et des enfants que le monde avait beaucoup de raisons de sous-estimer. Il n’a pas commencé par leur donner un monde sans limites. Il a commencé par refuser que leurs limites deviennent leur monde.

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 Naya Sankoré 
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